18 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 20h34


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Léa s'était assoupie pour se réveiller au beau milieu de l'après-midi, en pleine forme et affamée. La lumière de sa chambre, encore allumée, l'avait éblouie. Ses premiers pas hors de son lit avaient d'abord été chancelants, puis s'étaient affirmés peu à peu le temps qu'elle enfile des habits, range avec un pincement au cœur ses affaires de dessin qui traînaient partout et passe dans la salle de bain pour s'asperger le visage d'eau fraîche. Lorsqu'elle avait descendu les escaliers et qu'elle avait fait irruption dans la cuisine pour y dénicher quelque chose à manger, c'était comme si rien ne s'était passé au cours de la nuit.

Elle avait passé un long moment à parler avec sa famille et à les rassurer sur son état. Son père avait hésité à l'envoyer de force chez le médecin, inquiet. Elle avait réussi à l'en dissuader, moyennant la promesse de s'y rendre immédiatement si jamais cela recommençait. À Louise et à Marina, elle n'avait encore rien avoué, bien qu'elles se soient réunies toutes les trois à l'écart pendant quelques minutes. Léa elle-même avait encore du mal à croire à ce qu'il lui arrivait, et comme si l'expérience avec le pigeon ne lui suffisait pas, elle voulait tester encore ses capacités pour être sûre de ne pas avoir rêvé.

Après avoir mangé un morceau, et avant de remonter dans sa chambre, elle était sortie prendre l'air un moment dans le jardin et s'était rendue au fond de celui-ci, à l'ombre des arbres, pour discuter avec Grunlek. Étonnamment, le nain était seul. Enfin, il y avait aussi Théo, mais puisque Léa ne le voyait pas…

« Où sont les autres ? » s'était-elle inquiétée après avoir certifié à l'ingénieur qu'elle allait mieux.

« Oh, Eden doit être en train de chasser quelque part. » avait répondu Grunlek avec un haussement d'épaules en désignant les arbres de son bras mécanique.

Puis il avait baissé la voix, et son regard avait semblé s'assombrir.

« Bob fait la tête, mais on ne sait pas pourquoi. Il est parti dans les bois aussi et ça fait plusieurs heures qu'on ne l'a pas revu. Shin le cherche. »

La jeune femme avait hoché la tête, était restée encore un peu en compagnie du nain, puis avait fini par rentrer à la maison et remonter à l'étage. Elle préférait attendre que les Aventuriers soient tous réunis pour leur révéler ce qui pouvait être son pouvoir. Et surtout, elle voulait encore s'en assurer encore une fois, se prouver que c'était bien la réalité.

Après plusieurs nouveaux essais, au cours desquels elle avait successivement dessiné d'autres papillons et oiseaux, un chat inconnu qui ronronnait à présent sur ses genoux et divers objets inanimés tels que de banals crayons et même un petit train électrique, Léa commençait à s'habituer au malaise qui l'envahissait à présent quand elle dessinait. Mais elle se sentait fatiguée. La porte-fenêtre était grande ouverte pour laisser s'enfuir les insectes et les oiseaux. Elle avait soupiré, poussé dans un coin tous les nouveaux objets apparus devant elle comme par magie, chassé le chat de sa chambre en songeant qu'il serait bien accueilli par ses grands-parents, comme tous les autres qui l'avaient précédé, et s'était de nouveau effondrée dans son lit. Elle avait l'impression d'être comme une pile électrique complètement déchargée de toute son énergie. Comme le matin même, son nez fourré dans son oreiller qui portait toujours l'odeur de Bob, elle s'était endormie.

Ce fut l'appel de sa mère Lucille pour passer à table qui l'éveilla un peu plus tard. Léa se frotta les yeux, se releva, prit quelques minutes pour retrouver ses esprits et descendit manger. Autour de la table, elle retrouva le reste de sa famille ainsi que Grunlek. Tous prirent de ses nouvelles et se montrèrent soulagés en remarquant qu'elle avait regagné des couleurs et semblait aller mieux. Au cours des discussions qui ponctuèrent le repas, la jeune femme vit passer Shin, sûrement accompagné de Théo, qui se dirigeait vers la cuisine pour pouvoir y manger tranquillement. Aucune trace du demi-diable avec eux. Léa adressa un regard interrogateur à Grunlek. Se doutant bien de la nature de sa demande, celui-ci secoua la tête, répondant par la négative à sa question muette. Elle soupira, tentant de dissimuler son inquiétude, et reporta son attention sur son assiette.

Après le repas, chacun partit de son côté. Si les parents de Lucille ainsi que Marina et Michel, son grand-père, se réunirent au salon, Louise demeura dans la cuisine, prenant tout son temps pour faire la vaisselle, aidée de Grunlek. Shin et Théo s'y trouvaient également, et tous conversaient à voix basse. Léa participa à la discussion pendant un moment, puis remonta dans sa chambre. Avisant sa porte-fenêtre restée grande ouverte, elle s'avança pour la repousser et aperçut dans le lointain du jardin une haute silhouette qui lui fit plisser les yeux.

C'était Bob.

Sans en toucher un mot aux Aventuriers ni prendre la peine de refermer sa fenêtre, elle fit demi-tour, descendit les escaliers et se rendit dans le jardin pour rejoindre le pyromage, un léger sourire aux lèvres, heureuse de le revoir. Mais son sourire se figea lorsque, parvenue à sa hauteur, elle réalisa qu'il était tombé à genoux au sol. Sa tête était baissée, de telle sorte que ses longs cheveux bruns dissimulaient complètement son visage, ses muscles étaient raidis et ses poings crispés étaient violemment resserrés autour des touffes d'herbe qu'il avait empoignées. Elle l'entendait haleter doucement. Hésitante, Léa s'approcha et posa doucement une main sur son épaule.

« Bob ? »

Il poussa un grondement sourd et ne lui répondit pas. Elle serra les dents et le secoua.

« Bob, c'est moi, Léa. Garde le contrôle. » murmura-t-elle. « Regarde-moi ! »

En tremblant, le demi-diable releva lentement la tête. Ses cheveux glissèrent de chaque côté de ses joues. Sur ses pommettes, les écailles scintillaient d'un éclat étrange. Il planta son regard dans le sien. Ses yeux, reptiliens, semblèrent d'abord furieux, puis perdus. Ils regagnèrent peu à peu leur apparence féline. Bob retrouva une respiration normale et battit des paupières plusieurs fois jusqu'à reconnaître enfin la jeune femme penchée vers lui.

« Léa… » lâcha-t-il dans un marmonnement rauque.

Ses épaules s'affaissèrent et il baissa à nouveau la tête, comme s'il avait honte, le regard fuyant.

« Tu ne devrais pas m'approcher. Si ça se poursuit, je pourrais devenir dangereux pour toi. Tu n'as aucune idée de quoi je deviens capable quand c'est l'autre qui prend le dessus… Je ne veux pas te faire courir le moindre risque. Reste loin de moi. Ça vaudra mieux… pour tout le monde. »

Ça lui faisait mal au cœur de lui parler aussi durement. Mais avait-il le choix ? Jour après jour, il sentait que sa part démoniaque gagnait du terrain. Il luttait en permanence contre son influence. Mais ses défenses faiblissaient, ses barrières mentales tombaient les unes après les autres, et le diable qui sommeillait en lui profitait de la moindre faille pour tenter de prendre le dessus.

Bob ne le sentait que trop bien : bientôt, il ne serait plus assez puissant pour le maîtriser. Ils avaient su s'allier par le passé sans qu'il n'y ait trop de séquelles, pour ses amis en tout cas… Mais cette fois-ci ?

Ils devaient rentrer au Cratère.

Rapidement.

« C'est pour ça que tu t'es enfui toute la journée… ? » murmura Léa sans bouger.

« Oui. » avoua-t-il dans un souffle.

Il ne la voyait pas directement, mais perçut son mouvement du coin de l'œil. Plutôt que de partir comme il le lui avait demandé, la jeune femme s'assit dans l'herbe à ses côtés. Il hésita, puis fit de même avec un soupir.

« J'ai trouvé mon pouvoir… c'est de dessiner les choses pour les rendre réelles. » lâcha-t-elle.

Il leva enfin les yeux dans sa direction. Ce fut pour trouver à la fois un visage apaisé, mais aussi un regard empli d'inquiétude posé sur lui.

« Ah bon ? » se contenta-t-il de répondre.

« Oui. » fit Léa en remontant ses genoux sous son menton avant de poser sa tête dessus, et de caresser pensivement l'herbe du dos de la main. « Quand j'utilise malgré moi la psyché que je vous ai volée… Mes dessins prennent vie. J'ai fait apparaître des objets et des animaux. »

Bob tenta d'écarter ses soucis personnels de ses pensées pour reprendre ses esprits et se focaliser sur le cas, de plus en plus intéressant, de la jeune femme.

Avant de réfréner ses ardeurs : il se rappela le coup d'œil glacial qu'elle lui avait lancé le matin même suite à son avalanche de questions curieuses.

Il n'avait plus réussi à supporter son regard après ça et s'était très dignement enfui, tel le lâche qu'il pensait ne pas être. Le sentiment de culpabilité qui en avait découlé ne l'avait pas aidé à se concentrer sur sa lutte intérieure…

« Un pouvoir de création… » analysa-t-il posément, en se modérant autant que possible pour ne pas débiter toutes les réflexions qui lui passaient par la tête en ce moment même. « Allié au pouvoir de destruction, sans doute. » ne put-il néanmoins s'empêcher d'ajouter. « Tu as essayé d'effacer tes dessins, aussi ? »

« Non. » répondit Léa. « Je testerai pour voir ce que ça donne. »

Bob hocha la tête et demeura silencieux par la suite. Léa l'imita. Ils restèrent assis tous les deux dans l'herbe, sans bouger, sans parler, à observer longuement la végétation du petit bois, quand ils n'étaient pas en train de se jeter des coups d'œil furtifs. Le pyromage aurait aimé fuir la compagnie de la jeune femme, mais il était comme cloué sur place, et il n'avait pas le cœur de l'invectiver violemment à quitter les lieux. Après tout, elle était ici chez elle ! Quant à Léa, elle avait envie de parler à Bob, mais elle ne savait ni comment relancer la conversation avec lui, ni de quoi parler. Elle appréciait simplement ce moment de calme à ses côtés. Un faible souffle d'air chaud porta son odeur jusqu'à ses narines et elle inspira profondément. Elle aimait ce léger parfum de soufre, et d'autre chose, qui émanait de lui.

Plusieurs minutes passèrent, peut-être même plusieurs heures. Ils n'en savaient rien, ils n'avaient plus aucune notion du temps. Finalement, alors que la nuit tombait, Léa se résigna à étirer ses jambes ankylosées, puis se leva. Elle se tourna et tendit une main vers le demi-diable.

« Tu viens ? »

Il marqua une hésitation, mais accepta son aide pour se relever. Côte à côte, ils regagnèrent la maison à pas lents. Les mains dans les poches, Léa revint finalement à la charge :

« Tu m'as toujours pas répondu. Où t'as dormi, du coup ? »

« J'ai pas dormi. » avoua Bob en étouffant un bâillement. « Je t'ai dit, je t'ai gardé à l'œil. »

« Pendant tout le reste de la nuit ? »

« Hm. »

« Merci… » murmura-t-elle en se passant une main gênée dans les cheveux. « Je vais te laisser le lit et retourner avec Marina. »

« Tu sais, si tu préfères, je peux… »

« Non, non, toi aussi t'as besoin de sommeil, Bob. » insista-t-elle en se maudissant lorsqu'elle sentit une rougeur naître sur ses joues. « Je te jure que ça ne me dérange pas du tout. J'engueulerai Shin pour qu'il me laisse dormir en paix, cette fois. »

« Pas trop quand même, tu risquerais de lui faire peur. » l'avertit moqueusement le demi-diable.

Léa pouffa doucement en montant les marches de l'escalier, rassurée de sentir la présence de l'homme dans son dos. Devant sa chambre, dans le couloir, ils se firent face.

« Bon, ben, bonne nuit. » lança le pyromage, une main sur la poignée de la porte.

« Bob. »

Il s'interrompit dans son geste, releva les yeux vers elle. Elle le fixait avec intensité, ne cherchant plus à lui dissimuler ses émotions. Dans son regard scintillait une inquiétude, comme un sentiment d'urgence et de douleur, qu'il ne lui avait encore jamais connu. Elle serrait les poings.

« Oui ? »

« Ne disparais plus comme ça. S'il te plaît. »

Ils se dévisagèrent pendant plusieurs secondes. Il finit par hocher la tête.

« D'accord. » souffla-t-il à voix basse.

Léa garda encore quelques instants ses yeux rivés dans les siens, puis finit par détourner le regard et passa auprès de lui. Ses doigts frôlèrent les pans de sa robe de mage.

« Bonne nuit. » murmura-t-elle avant d'aller s'enfermer dans la chambre de sa petite sœur, abandonnant le demi-diable dans le couloir.