19 Juillet 2016, Bretagne, Forêt de Brocéliande, 11h20


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La famille entière se retrouva réunie de bon matin autour de la grande table de la salle à manger pour prendre le petit-déjeuner. Léa en profita pour annoncer qu'elle et Grunlek se rendraient de nouveau à la forêt de Brocéliande aujourd'hui pour travailler sur leur projet de dessin et peaufiner les observations qu'ils y avaient prétendument déjà effectuées quelques jours plus tôt. Ses parents acceptèrent sans protester. Mais ce que la jeune femme n'avait pas prévu, ce fut qu'après avoir échangé un regard complice avec Marina, son grand-père Michel déclara à son tour :

« Eh bien, pourquoi ne pas y aller tous ensemble ? Ça remplacera notre balade à la pointe du Raz. D'ailleurs, je crois que Marina meurt d'envie d'aller retrouver ses amies les fées ! »

La petite fille confirma d'un hochement de tête vigoureux, Lucille esquissa un sourire et Joël ne put s'empêcher de lever brièvement les yeux au ciel. Quant à Léa, son expression s'assombrit légèrement et elle adressa un coup d'œil à sa grand-mère Louise, qui ne put qu'hausser les épaules avec une moue désolée. Michel ne lui avait absolument pas parlé de ce projet.

La famille se prépara donc pour sa sortie de la journée. Pendant ce temps, Léa tournait en rond dans sa chambre en essayant de garder son calme, et parvint à réunir d'urgence Marina, Louise et les Aventuriers quelques minutes avant de partir. L'organisation pour les voitures fut un peu compliquée à mettre en œuvre sans que ses parents ni son grand-père ne se doutent de quoi que ce soit, mais ils y parvinrent. Dans la première voiture, Lucille et Joël montèrent à l'avant pendant que Marina, Bob et Théo s'installaient à l'arrière. Les portières furent ouvertes en grand pendant quelques instants afin d'aérer la voiture et de faire diminuer sa température intérieure, ce qui permit aux deux hommes d'y grimper sans problème.

Dans la seconde voiture, Michel conduisit et Louise s'installa à la place passager. Ils acceptèrent qu'Eden monte dans le coffre pour les accompagner. Léa et Grunlek s'installèrent à l'arrière, séparés par Shin. Tout le monde parvint ainsi sans encombre à la forêt de Brocéliande.

Après environ une heure et demie de trajet, ils se garèrent vers onze heures sur le parking de la forêt et commencèrent à déambuler sur les sentiers. Bientôt, Léa tenta de négocier :

« Euh, va falloir que Grunlek et moi on reste posés dans un coin pour dessiner… J'ai mon portable sur moi, ça vous dit de continuer votre balade sans nous, et on s'appelle quand on voudra se rejoindre ? »

« Ça marche. » accepta sa mère sans problème, avant de leur adresser un sourire. « Travaillez bien. »

« Merci madame. » répondit poliment Grunlek pendant que Léa hochait la tête, reconnaissante.

Le reste de la famille continua donc à avancer sans eux. Au détour du chemin, avant de disparaître derrière des troncs d'arbres, Marina se retourna pour adresser un signe de main à sa grande sœur et aux Aventuriers. Louise les observa également par-dessus son épaule, et adressa à sa petite-fille un regard énigmatique qu'elle ne parvint pas à décrypter. Elle s'interrogea à son propos pendant un instant, puis haussa les épaules et pivota vers ses compagnons.

« Bon… Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? »

« Si c'est toi qui aspires notre psy, on ne peut toujours pas faire grand-chose. » déplora Shin d'une voix dans laquelle il n'y avait pas la moindre trace de rancune.

Léa se sentit de nouveau gênée, consciente d'être la source des problèmes de ses amis. Elle leva la tête et croisa le regard de Bob qui la fixait. Elle se doutait bien de ce qu'il était en train de penser : peut-être leurs pouvoirs leurs reviendraient-ils s'ils la quittaient et s'éloignaient suffisamment d'elle. La même idée l'avait traversée quelques temps plus tôt.

Tout d'abord réticente à la présence de cet étrange individu sous son toit, elle avait fini par s'attacher à lui, et à ses trois camarades, bien que l'un d'entre eux soit toujours aussi invisible à ses yeux. Une dizaine de jours seulement s'étaient écoulés depuis son dernier passage à Brocéliande et sa rencontre avec Bob. Pourtant… Elle avait l'impression de le connaître depuis des semaines.

Elle retourna son regard au demi-diable, tentant d'être aussi claire que possible dans ce qu'elle lui adressait. Un rappel de la promesse qu'il lui avait faite la veille.

Ce qui tient pour toi tient aussi pour eux, Balthazar Octavius Barnabé.

Elle le vit opiner légèrement du chef, comme s'il avait parfaitement entendu son avertissement mental. Sa réaction lui fit froncer les sourcils. Quelques instants plus tard, elle ressentit une sensation étrange, comme s'il y avait une sorte de vide en elle, une impression rassurante de chaleur et de sécurité qui en avait disparue. Perplexe, elle observa de nouveau Bob. Celui-ci avait détourné le regard.

Le petit groupe se mit à errer entre les arbres, au hasard des chemins, sans but précis. Parfois, l'un d'entre eux lançait une remarque sur ce qui les entourait ou une réflexion par rapport à leur situation, mais dans l'ensemble, ce fut en silence qu'ils cheminèrent pendant un long moment. Léa les emmena jusqu'à un immense chêne, plusieurs fois centenaire, au diamètre impressionnant. Shin examina l'arbre avec une certaine forme de respect, impressionné, et ils firent halte sous ses feuillages durant quelques instants. D'épaisses racines noueuses sortaient du sol et formaient des arabesques compliquées. Pendant qu'Eden les reniflait avec méfiance, l'archer demi-élémentaire n'eut aucun mal à les escalader et à s'installer à califourchon sur l'une d'entre elles. Ses compagnons ne tardèrent pas à l'imiter, et bientôt tous furent assis sur les solides racines du chêne majestueux.

Léa avait son matériel de dessin posé à ses pieds, mais n'osait pas esquisser le moindre trait. Elle se sentait dans une forme éblouissante et ne voulait rien y changer. Autrefois, dessiner la libérait, mais à présent que ses fameux pouvoirs semblaient éveillés et qu'elle en avait conscience, elle n'osait plus toucher un crayon.

Finalement, ce fut Bob qui brisa le silence.

« Bon, on ne va pas aller loin comme ça. »

Les autres ne purent qu'approuver dans un hochement de tête, impuissants. Mais alors que la jeune femme avait cru interpréter cette phrase comme une demande de mouvement et qu'elle s'apprêtait à se relever, le pyromage tourna la tête dans sa direction.

« Léa. Sans vouloir t'offenser, je pense que tu es la seule à pouvoir nous tirer de là. »

Elle haussa un sourcil, aussi étonnée par les propos de son ami que par le ton prévenant qu'il avait adopté pour s'adresser à elle.

« Pourquoi tu voudrais que ça m'offense ? »

« Parce que je vais te demander d'utiliser tes pouvoirs, et que je sais que ça ne te plaît pas. »

Le regard de Léa s'assombrit en effet.

« Si c'est pour vous aider… » soupira-t-elle néanmoins en se baissant pour attraper carnet et crayons, avant de lui adresser un regard interrogateur : « Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? »