19 Juillet 2016, Bretagne, Forêt de Brocéliande, 12h00


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Léa hurla, tant qu'elle le put, jusqu'à ce que le souffle lui manque. Puis elle se tut. Seul le silence lui répondit. À genoux par terre, les yeux fermés, elle laissa les larmes amères couler le long de ses joues.

C'était inévitable, elle le savait. Ils ne pouvaient pas rester, la Terre n'était pas leur monde et ils n'avaient rien à y faire. Là-bas, dans le Cratère, ils étaient chez eux, à leur place, et il y avait cet ennemi, Velkan, contre lequel ils devaient continuer à lutter.

Ils n'avaient été que de passage, à moitié visibles, à moitié invisibles, inexistants pour la plupart des gens.

Mais pour elle, ils avaient bel et bien existé.

Elle connaissait Bob depuis une semaine et demie, ses amis depuis soixante-douze heures, à peine. Mais ces trois derniers jours, ils les avaient passés ensemble. Ils n'avaient pas fait que réfléchir à des solutions pour les tirer de là. Ils avaient aussi discuté, fait connaissance, partagé des anecdotes. Ils s'étaient gentiment chamaillés et avaient ri ensemble. Léa s'était sentie plus proche d'eux quatre qu'elle ne l'avait jamais été de quiconque.

Aussi bien avec eux qu'avec Nova.

Elle serra les poings. Nova était un dessin. Une lointaine illusion de son enfance, qui n'avait jamais existé que dans son esprit inventif. Mais eux…

Eux avaient été bien réels… N'est-ce pas… ?

Léa était perdue. Elle sentait qu'après le passage de ces quatre êtres étranges dans sa vie, plus rien ne serait pareil.

La jeune femme resta prostrée par terre pendant un moment, jusqu'à sentir une main se poser sur son épaule. Le geste était bien trop tendre et délicat pour qu'il s'agisse de lui, pourtant Léa ne put s'empêcher de s'illusionner quelques secondes encore, trop faible et trop peureuse pour accepter d'affronter la cruelle vérité : ils s'en étaient allés, depuis longtemps déjà…

« Théo… ? » murmura-t-elle dans un filet de voix, luttant de nouveau contre les pleurs.

« Je ne crois pas, non. » lui répondit doucement la voix de Louise avec compassion, sans une once de moquerie. « Je suis désolée. »

Léa se retourna à demi et observa sa grand-mère en s'essuyant pathétiquement le nez d'un revers de main. Louise fut navrée de constater qu'une lueur semblait s'être éteinte dans le regard ordinairement si brillant de sa petite-fille.

« Mamie ? Qu'est-ce que tu fais là ? »

La vieille femme l'aida à se relever sans lui répondre. Son regard revenait régulièrement se poser sur le portail qui était toujours apparent contre le chêne centenaire.

« Ils sont partis, n'est-ce pas ? »

Léa hocha la tête en reniflant et sécha ses larmes de son mieux. Elle savait qu'elle s'était attachée à eux, peut-être trop, mais elle ne s'attendait pas à ce que la douleur de leur départ meurtrisse tant son cœur. Elle serra les poings. Elle s'en remettrait. Plus qu'une dernière chose à faire… D'un pas mécanique, elle s'avança vers son matériel de dessin, saisit son carnet, et fouilla dans ses affaires sans trouver sa gomme.

« Est-ce que c'est ça que tu cherches ? » lui demanda Louise d'un ton malicieux.

Elle se retourna vers sa grand-mère, qui tenait effectivement sa gomme entre ses doigts et jouait négligemment avec. Léa hocha la tête, tendit la main dans sa direction.

« Donne-la moi, s'il te plaît. »

Louise cessa son manège, captura l'objet au creux de son poing fermé et fixa sa petite-fille en pinçant les lèvres, avant de secouer la tête de droite à gauche. Jamais elle n'avait vu Léa dans cet état. Quelque chose n'allait pas bien du tout chez elle, elle le percevait.

« Donne-la moi ! » répéta Léa d'un ton à la fois agressif et suppliant, qui laissait deviner qu'une nouvelle crise de larmes se profilait à l'horizon.

La vieille femme préféra plutôt porter son attention sur le carnet que la jeune femme tenait à la main. Elle nota que le dessin qui l'ornait était en tout point semblable à l'arche qui se dressait dans le dos de sa petite-fille. Alors, elle comprit, et esquissa un léger sourire qu'elle lui dissimula. C'était une histoire à dormir debout. Le genre de choses qui n'arrivait que dans les vieilles légendes.

Ces vieilles légendes auxquelles Louise croyait dur comme fer.

« Je n'ai jamais vu cette structure. » remarqua-t-elle en désignant l'arche de pierre. « C'est toi, n'est-ce pas ? »

Comme elle s'y attendait, toute la pression que Léa tentait de contenir déferla soudain, et de nouvelles larmes dévalèrent les joues de la jeune femme tandis qu'elle lui répliquait d'un ton cinglant, la voix tremblante :

« Oui, c'est moi ! C'est moi qui ai créé ce foutu portail, avec ma foutue magie et celle de cet enfoiré de Balthazar, et de Théo, et de Shin, pour qu'ils puissent tous repartir dans leur putain de monde ! Alors maintenant je vais effacer ce dessin de merde, tout ça va disparaître et on reprendra le cours de nos vies comme s'il ne s'était rien passé ! Voilà ! »

« Très bien, si c'est ce que tu veux. » asséna Louise en lui tendant finalement sa gomme.

Léa la lui arracha presque des mains, sans la remercier. Elle avait bien conscience de se montrer détestable envers sa grand-mère qu'elle adorait, mais elle avait les nerfs à fleur de peau et ne contrôlait plus vraiment son humeur depuis que les Aventuriers étaient partis.

« Comme si j'avais le choix. » cracha-t-elle.

« On a toujours le choix, Léa. »

Alors qu'elle s'apprêtait à effacer rageusement son dessin, la jeune femme interrompit son geste et releva lentement les yeux vers son aïeule.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Louise soutint le regard de sa petite-fille et murmura gravement :

« Au fond de toi-même, tu le sais très bien. »

Oui.

Oui, Léa le savait. Au plus profond de son être, depuis le début. Mais elle n'avait jamais voulu songer à cette solution radicale. Ne serait-ce qu'à cause de ses parents, et de sa petite sœur.

« Je ne peux pas. » articula-t-elle d'une voix étranglée, les larmes aux yeux. « Pense à Marina… »

« Tiens, à son sujet, tu ne sais pas ce qu'elle m'a demandé l'autre jour ? » commenta distraitement Louise. « Si tu étais amoureuse de Bob. »

« Je… Quoi ? »

Léa balbutia sans savoir quoi répondre. Pour être honnête, elle-même n'aurait pas su dire si tel était le cas ou non. Elle admettait qu'elle s'était peu à peu attachée au pyromage demi-diable. Mais à ce point ? Pourtant… Elle songea à ce hurlement déchirant qu'il avait émis lorsqu'il avait découvert qu'il était incapable de manier ses pouvoirs. À la chaleur de ses doigts enroulés autour des siens quand elle s'était éveillée la veille. À l'inquiétude qui lui avait percé le cœur lorsqu'il avait disparu toute la journée. Au bonheur qu'elle avait ressenti d'être simplement assise près de lui, à tous ces moments qu'ils avaient partagés, ces rires qu'ils avaient échangés.

Cette impulsion qui l'avait poussée à se jeter dans ses bras au moment de son départ.

Léa rougit et comprit, trop tard, que sa petite sœur avait été bien plus lucide qu'elle malgré son jeune âge. Avec sa remarque innocente, elle avait tapé en plein dans le mille. À cette révélation, les larmes se remirent à couler.

Nova s'était peu à peu effacé dans son esprit, remplacé par Bob.

Et elle était tombé amoureuse du demi-diable.

Impuissante, Léa ne savait pas comment réagir. Elle resta fixée sur place sans bouger, les larmes ruisselant sur ses joues et des milliers de pensées s'entrechoquant dans son esprit confus. Louise sourit tristement, s'avança et prit sa petite-fille dans ses bras. Elle ne résista pas et se laissa aller contre sa grand-mère. Celle-ci lui souffla doucement à l'oreille :

« Si c'est vraiment ce que tu souhaites, vas-y. Nous ne t'en voudrons pas. »

« Je n'en sais rien… »

« Je ne t'ai jamais vue aussi heureuse que quand ils étaient avec nous, ma Léa. » murmura Louise en la dévisageant. « Je crois qu'ils sont ce dont tu as besoin. Ce que tu as peut-être toujours cherché, malgré toi, sans jamais parvenir à le trouver. »

« Je suis allergique à leur magie. » rit nerveusement la jeune femme. « Je vais crever, dans leur monde. »

« Tu m'as l'air d'être en parfaite santé. »

Les mots de sa grand-mère la figèrent. Elle se rappela qu'à la fin de son dessin, tout malaise avait disparu. Elle s'était presque sentie… bien. Elle avait presque… ressenti la psyché évoluer autour d'elle. Comme si ça lui était… naturel. Léa referma ses paupières, serra sa grand-mère contre elle.

« Je t'aime, mamie. Je vous aime tous. »

« Nous t'aimons aussi, ma chérie. » lui assura Louise en lui rendant son étreinte. « Quoi qu'il advienne. »

Léa se recula doucement. Après quelques manipulations, elle parvint à découper grossièrement en deux l'objet qu'elle tenait toujours, prit les mains de son aïeule et y déposa un morceau de la fameuse gomme qu'elle se disputaient depuis plusieurs minutes.

« Efface ce dessin pour moi, s'il te plaît… »

« Je le ferai. »

« Ah, et… Les Aventuriers vous remercient, toi et Marina. »

Louise hocha doucement la tête. Léa se recula de quelques pas en la regardant. Elle parvint même à esquisser un sourire. Puis, rapidement, comme si elle craignait de revenir sur sa décision, elle fourra le second bout de gomme dans sa poche, alla jusqu'à son petit tabouret et attrapa quelques affaires.

Un nouveau carnet à dessin sous le bras et une poignée de crayons dans l'autre main, elle adressa un dernier regard de reconnaissance et d'adieu à sa grand-mère, qui lui fit un signe de la main.

Puis elle courut et se jeta à son tour dans le portail.