Voici ma participation au défi de Noël avec un peu de retard. Bonne lecture à tous et bonne année !


Le réveillon

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La fête battait son plein chez les de la Vega. En ce soir de réveillon, don Alejandro et son fils avaient convié nombre d'amis à les rejoindre à l'hacienda. Ils profiteraient du dîner avant de rejoindre ensemble l'église San Gabriel pour la messe de minuit.

L'heure était aux retrouvailles. Voilà longtemps que certains ne s'étaient pas vus. En cette veille de Noël, les notions de partage et d'amour revenaient avec force dans le cœur de chacun. Le sergent Garcia en était le parfait exemple. Posté près de la fenêtre, il guettait la dame de ses pensées deux verres à la main.

- Vous êtes sûr de vous, sergent ? s'enquit le caporal Reyes de sa voix traînante.

Le bedonnant militaire lui jeta un regard assassin.

- Évidemment, babouin !

- Mais quand même, vous ne croyez pas que...

- Caporal, sachez que je n'ai jamais été aussi sûr de moi qu'aujourd'hui !

Le soldat garda le silence, mais il n'en pensait pas moins. L'idée de son supérieur était mauvaise, très mauvaise. À coup sûr elle allait se retourner contre eux.

- Allons, ne faites pas cette tête, caporal ! rugit Garcia avec le sourire.

- Quelle tête, sergent ?

- Cette tête, là !

- Là ?

Le sergent leva les yeux au ciel. La bêtise de son subordonné atteignait des sommets. Il savait n'avoir lui-même pas inventé la poudre, mais Reyes restait par de nombreux côtés plus benêt que lui.

- La voilà ! s'écria-t-il soudainement. Caporal, gardez les verres quelques instants. Je vais aller présenter mes hommages à la señorita.

- Mais, sergent...

Garcia avait déjà rejoint la porte d'entrée. Il s'empressa d'ouvrir, avant même que les invités aient rejoint le seuil, sous le regard amusé de don Diego qui n'avait rien manqué de l'échange entre les deux lanciers.

- Señorita Bastinado, buenas tardes ! salua Garcia en s'inclinant plus que nécessaire. Jeune señor !

- Bonsoir, sergent ! répondit avec chaleur le jeune Paco. Tu te souviens du sergent, pas vrai, Dolores ?

- Bien évidemment. Buenas tardes, sergent.

Garcia ne perdit pas de temps pour se répandre en compliment tandis que Bernardo fermait la porte derrière eux.

- Le sergent accapare déjà nos invités, remarqua don Alejandro à quelques pas de là.

- Ce ne sont pas n'importe quels invités.

- Ah, Diego, je ne comprends pas pourquoi tu les as invités.

- Père ! Tenir de tels propos en cette veille de Noël !

- Ne te méprends pas, je suis ravi de les accueillir mais, les faire venir de San Pedro uniquement pour faire plaisir au sergent...

- Vous aurez tout le loisir de discuter affaires avec la señorita Bastinado avant son départ.

- Cette femme est dur en affaire.

- Auriez-vous peur d'elle ?

- Jamais de la vie ! Je tiens seulement à l'éviter ce soir autant que possible. Si elle m'aborde, ce sera à propos du bétail qu'elle tient à me vendre.

- Le sergent va la monopoliser toute la soirée, ne vous inquiétez pas.

- J'espère bien.

Mais le sergent avait bien du mal à conserver l'attention de sa dame. Dolores Bastinado cherchait sans cesse du regard un certain militaire d'un grade inférieur au sien. Et bientôt elle n'y tint plus.

- Où se trouve le caporal Reyes ? Je n'ai pas encore eu le plaisir de le saluer.

- Oh, il est parti.

- Parti ?

- Oui, parti.

- Où donc ?

- Eh bien...

- Buenas tardes, señorita ! salua alors l'intéressé derrière elle.

- Caporal ! rougit aussitôt Dolores.

- Tenez, dit-il en lui présentant un verre avant que Garcia n'aie pu dire un mot, c'est pour vous.

- Oh, gracias ! Vous êtes si prévenant, caporal.

Les minauderies de la señorita et le sourire idiot de Reyes ne firent faire qu'un tour au sang du sergent.

- Eh bien, caporal ! tonna-t-il. Et votre surveillance de l'hacienda ! Désertez-vous votre poste ?

- Quoi ? Mais vous ne m'avez jamais dit...

- Ah, ne vous cherchez pas d'excuses !

Il s'empara du verre resté dans les mains du caporal et le tendit à Dolores. Il entraîna ensuite le lancier vers la porte en assurant d'une phrase à la señorita qu'il ne serait pas long.

Paco avait trouvé quelqu'un pour discuter, elle n'avait pas à s'inquiéter pour lui. Aussi se tourna-t-elle vers don Alejandro, abandonné à l'instant par son fils. Le don n'avait pas de verre et Dolores saisit cette occasion et les deux dans ses mains pour l'aborder.

- Don Alejandro ! Quel plaisir de vous revoir !

- Señorita.

- Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas vus !

Longtemps, mais pas encore assez au goût d'Alejandro. Il se plia à l'échange de banalités en retenant un soupir. Au moins fut-il sincère lorsque Dolores lui offrit le verre de vin. Il en avait besoin.

- Je sais que ce n'est pas le moment pour en parler, mais j'aimerais toutefois que nous puissions discuter affaire au cours de mon séjour.

Alejandro chercha désespérément des yeux son fils dans l'assemblée. Dolores s'apprêtait à poursuivre. Il leva son verre pour trinquer, avant d'avaler son contenu d'un trait. La señorita salua le geste en l'imitant.

Quelques minutes plus tard, sur le seuil de la maison, un Garcia penaud faisait face à un Diego très remonté contre lui.

- Sergent, pouvez-vous m'expliquer ? interrogea durement le jeune homme.

- Eh bien...

- Eh bien ?

- C'est à cause de la potion, répondit Reyes à sa place.

- De la potion ?

- Oui, la potion de la bohémienne. Vous ne vous rappelez pas, sergent ? C'est pourtant vous qui... aïe ! s'écria-t-il en sautillant sur un pied, l'autre écrasé par Garcia.

Diego fronça les sourcils.

- Sergent, je suis votre ami, n'est-ce-pas ?

- Bien sûr, don Diego.

- Bien. Alors expliquez-moi pourquoi mon père et la señorita agissent de la sorte ! Quelle est cette potion ?

Encore une fois, Reyes prit de court Garcia.

- C'est un philtre d'amour.

- Ça n'existe pas ! riposta le sergent.

- Mais c'est vous qui avez demandé le plus puissant philtre d'amour à la bohémienne !

- Caporal !

- Ça suffit ! les sépara Diego. Caporal, expliquez-moi. Ne tentez pas de l'en empêcher, sergent, ou c'en est fini de notre amitié.

Garcia baissa la tête vers le sol. Reyes prit la parole.

- C'était un philtre d'amour pour la señorita Bastinado et le sergent. Il veut l'épouser et devenir un ranchero. Il était dans les verres. La señorita a bu, don Alejandro aussi.

Diego prit son visage dans ses mains en soupirant. Bernardo avait vu juste en lui rapportant les faits précédent la situation dans laquelle il se trouvait. Dans le patio, don Alejandro donnait la sérénade à Dolores Bastinado accoudée à la balustrade de l'étage. Les deux avaient des sourires extatiques sur les lèvres. Diego appréhendait plus que tout de voir se terminer l'air de guitare et le chant d'amour de son père. Les regards qu'il échangeait avec Dolores étaient équivoques. Bientôt il ne manquerait pas de lui indiquer sa chambre.

- Combien de temps ce philtre sera-t-il encore efficace ?

- Quelques heures, assura Reyes.

Soit une éternité.

- Sergent, si la situation tourne mal, je vous assure que vous le regretterez !

- Oh, je regrette déjà, don Diego.

- Caporal, chargez-vous de la señorita. Enfermez-la dans ma chambre. Demandez de l'aide à son frère Paco, Bernardo vous aidera. Sergent !

- Oui, don Diego ?

- Venez avec moi, nous allons emmener mon père dans la cuisine. Si nous réussissons à le convaincre de préparer un repas pour la señorita, les choses seront réglées. Il ne restera qu'à attendre la dissipation des effets du philtre. La fatigue finira bien par avoir raison de lui.

- Don Diego...

- Oui, caporal ?

- C'est don Alejandro, je crois qu'il est en train d'aller vers les escaliers.

En effet, donnant toujours la sérénade, l'haciendado reculait résolument vers les marches. Il n'était plus temps de tergiverser, il fallait passer à l'action. Sans prendre la peine de se concerter, Diego et Garcia se ruèrent sur don Alejandro. Pendant ce temps, Bernardo ramenait Paco et bientôt ils grimpaient à l'étage mené par le caporal Reyes.

Alejandro avait bien plus de force que ne le laissait soupçonner son âge. L'aide du sergent n'était pas de trop pour le maîtriser. Ils n'assisteraient pas à l'office ce soir. Le padre leur pardonnerait sans peine, mais les jours, même les mois à venir, risquaient d'être difficiles à vivre. L'ensemble des invités s'était précipité aux fenêtres et à la porte avec toute cette agitation. Ils regardaient éberlués, mais pas sans sourire, un ranchero crié son amour à sa belle, de quoi alimenter les conversations de la région pendant un long moment.

Don Alejandro se débattait comme un beau diable. Sans le vouloir, Garcia porta un coup trop fort à sa tête et il s'effondra, inconscient.

- Don Alejandro ! Oh, je suis désolé ! Don Diego, je vous assure que je ne voulais pas !

Diego haussa les épaules. Au moins, il était maîtrisé. Il ne restait plus qu'à espérer qu'il le reste jusqu'au matin. Il faudrait alors lui rappeler les événements. Si Garcia redoutait clairement ce moment, le jeune homme avait du mal à contenir son amusement. Plus les minutes passaient, plus il avait hâte de voir la tête de son père quand il se souviendrait de la soirée. À bien y réfléchir, il devait remercier le sergent. C'était sans doute le meilleur réveillon qu'il aie passé depuis longtemps !


J'espère que vous avez passé un bon moment ! À bientôt !

Conditions du défi : présence d'une señorita de la série qui a un intérêt romantique ou non et un événement fou qui se produit.