Disclaimer: Pratchett au pouvoir!! A quand la Déclaration des Droits (imprescriptibles) de l'orang-outan? A quand l'apprentissage obligatoire de la magie (ou du moins: du combat à coup de bourdons) dès le primaire? A quand la fin de mes délires? (non non, là, faut pas rêver :)
Rappel: qui n'est pas encore allé lire Pirates?...
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Chapitre 2
Ce jour-là...
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S'il y avait un homme bien placé pour connaître le caractère explosif de l'existence, c'était bien le seigneur Veterini : le dirigeant d'une cité où cohabitent nains, trolls, mages, guildes ambitieuses et arrivistes de tout poil (toute plume et toute écaille aussi) est nécessairement un artificier averti, ou il ne tarde pas lui-même à fournir matière au prochain feu d'artifice allumé par ses ennemis (et, souvent, ses amis aussi). Ankh Morpokh étant un formidable creuset réunissant tous les ingrédients nécessaires (et largement suffisants) au grand BOUM (concret ou métaphorique), le Patricien s'attachait précautionneusement à canaliser cette énergie en inoffensives pétarades ou pétards mouillés. Nonobstant, mis à part une fausse apocalypse (1) et quelques idées brillantes de Léonardo da Quirm, la ville n'avait eu ces dernières années à s'émouvoir que des flatulences de dragons.
Mais ce jour-là... la poudre était bien sèche et l'étincelle toute proche. Le seigneur Veterini soupira, croisa les doigts et toisa avec fatalisme son interlocuteur.
« Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris. Répétez-moi donc cela.
- Chez les Alchimistes, monseigneur. Il a dit qu'il se rendait à leur guilde, demain. Pour le développement du FLASH, la Formation de Liens entre Alchimistes et Sorciers, Hey !
- Hey ?
- Oui, il est très enthousiaste à ce sujet. »
Enthousiaste ?... Le Patricien se permit une seconde de panique (qui se manifesta, au grand effroi de son vis-à-vis, par un vrai sourire) avant de reprendre.
« Donc notre Archichancelier, l'éminent Mustrum Ridculle, a décidé de se rendre à la Guilde des Alchimistes. Pour une coopération magique.
- Et le partage des expériences, ajouté obligeamment son informateur.
- Ahah, oui, le partage. En combien de morceaux ? ou de miettes, devrais-je dire ?
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- Passons. Et selon vous, la section BETA, Boute-En-Train-Alchimistes, de nos pittoresques touilleurs de plomb a prévu, pour cette occasion inédite, une opération de vaste envergure.
- ...
- Bien bien bien. La ville ne peut qu'approuver de tels échanges, à la base du développement de notre pouvoir thaumique. Qu'attendez-vous donc de moi, monsieur... monsieur ?.. »
Cogite Stibon manqua s'étrangler de surprise, terreur anticipée et résignation suicidaire, un cocktail étonnant à défaut d'être détonnant, mais familier à tout mage doué de bon sens (2) . Il y avait déjà un bon quart d'heure qu'il se demandait pourquoi il était là (3), après tout ce n'était pas franchement son problème si Ridculle faisait sauter quelques kilomètres cubes du Disque-Monde : il n'avait qu'à s'éloigner suffisamment pour être hors de portée et se boucher les oreilles. Alors qu'en se rendant au Bureau Oblong, non seulement il se rappelait un bon (ou mauvais) souvenir du Patricien, mais en plus il y avait toutes les (mal)chances que ça tombe sur lui.
C'était du moins ce que laissait entendre le regard effroyablement bienveillant dont le gratifiait Veterini : ils étaient tous dans l'Ankh jusqu'au cou, et le Patricien comptait bien qu'une âme généreuse les en tire au plus vite. Le sourire du dirigeant suggérait même une médaille posthume pour le courageux volontaire.
« Donc, monsieur... Stibon, c'est bien cela ? (le Patricien nota rapidement quelques mots – Au moins, la médaille serait gravée à son nom) vous accompagnerez l'Archichancelier pour l'assister dans ses échanges avec les Alchimistes (Cogite prit une délicate nuance vert pomme). Je suis persuadé que vous parviendrez sans mal à modérer... l'enthousiasme de Mustrum Ridculle. N'est-ce pas ? »
Cogite ferma brièvement les yeux. Il y avait des navires en partance pour l'Aurient tous les jours, il pourrait toujours... il pourrait toujours échapper à la vigilance du Patricien ( ??), se cacher des Assassins qu'il ne manquerait pas d'envoyer à ses trousses, et gagner quelques jours de sursis avant une mort lente et douloureuse.
Cogite fit son choix et rouvrit les yeux.
« Oui oui. Au moins ce sera rapide. »
Si cette précision laissa le Patricien perplexe, il n'en montra rien. Il se contenta d'un hochement de tête distrait et baissa son regard au niveau du plancher, d'où provenait un bruit insolite. Le Bagage le toisait, impassible, tout en mâchouillant un bout de la robe de Cogite. Ils se fixèrent un moment, jusqu'à ce que le seigneur Veterini hausse un sourcil interrogatif. Le Coffre laissa échapper un claquement de couvercle mécontent et, finalement, se leva pour trottiner irasciblement vers la sortie en emportant une partie de la robe du mage (4).
Cogite regarda sortir avec soulagement le meuble encombrant : une menace de mort – ou pire (5) – qui s'éloigne, c'est toujours agréable. Même si cela mettait sa pudeur en fâcheuse position (6).
Le Patricien resta pensif quelques instants, puis s'adressa à Cogite :
« Décidément, vous êtes l'homme de la situation. »
Cogite, qui triturait nerveusement le bord de sa mini-jupe improvisée, se demanda comment il devait interpréter cette remarque. Il décida, fort sagement, de ne pas se vexer.
« Oui, Monseigneur ?
- Cet objet, ce...
- Bagage, Monseigneur.
- Il a l'air doté une solide détermination.
- Et d'une aussi solide dentition, Monseigneur. »
Un silence spectral s'abattit sur la pièce, où semblèrent un instant rôder les fantômes de plus ou moins tous les représentants des espèces vivantes animales (7) du Disque-Monde et de la Basse Fosse.
Veterini reprit :
« Hum, oui, c'est le problème. Mais je croyais qu'il n'était jamais loin d'un de vos... euh... collègues, un mage doué dans l'art délicat de la survie.
- Oui Monseigneur, c'est d'ailleurs pour cette raison qu'il n'est pas venu : il fait ses valises.
- Hum ?
- En prévision de l'explosion. Celle à laquelle Votre Seigneurie m'a demandé de mourir euh d'assister. »
Cette dernière réflexion échappa à Cogite malgré lui : la perspective d'une mort très prochaine rend parfois téméraire, voire suicidaire. Le Seigneur Veterini ne releva pas l'impertinence (8). Visiblement, son esprit était ailleurs, pourchassant quelque pensée utile. Cogite poussa un soupir de soulagement et se paya le luxe de plaindre, un instant, la pauvre pensée.
Le Patricien laissa ses doigts vagabonder dans un discret pianotage sur son bureau (proie en vue) qui accéléra en un implacable allegro (proie piégée) pour finalement s'arrêter sur un mince sourire en point d'orgue (idée attrapée, ligotée et prête à l'emploi).
« Monsieur Stibon, il est du devoir de la cité d'assurer la sécurité de ses plus éminents citoyens.
- ... ?!, répondit Stibon, qui avait aidé plusieurs fois à sauver le monde et serait malgré tout aux premières loges le lendemain pour assister à son explosion, grâce aux bons soins du dirigeant de la dite cité.
- Il se peut que les événements de demain aient quelques conséquences néfastes...
- ... !!
- Nous allons donc veiller à ce que le mage Rincevent, qui a déjà sauvé le monde...
- ... (moi aussi ! moi aussi !)
- ... soit à l'abri...
- ... ! ... ! ... !
- ... au Palais.
- ... ?!
- Et cessez de m'interrompre, Mr Stibon, c'est assez désagréable. »
Cogite tenta de maîtriser l'agitation frénétique et par trop expressive qui animait ses sourcils, tout en laissant déferler sur lui une vague d'espoir. Rincevent. Le Patricien mettait dans le coup le seul mage capable d'attirer à lui tous les ennuis du monde et d'y survivre. Le Seigneur Veterini interrompit ces joyeuses cogitations :
« Je compte donc sur vous pour faire comprendre à Rincevent que, dans l'intérêt de tous, il est attendu au Palais dans moins de 2 heures. Sans son Bagage. »
Cogite hocha la tête à s'en décrocher oreilles, mâchoires et chapeau puis, sur un geste du Patricien, se leva, balbutia un « au revoir » peu conforme et se précipita vers la sortie.
« A propos, monsieur Stibon...
- ... ... ...
- Je n'ai pas bien compris, tout à l'heure. Je vous aurais demandé de « mourir euh d'assister » à une explosion ? »
Cogite se figea sur le seuil, les 3 mots glacés fichés entre les omoplates. Havelock Veterini le laissa mariner 8 secondes 32 centièmes, le temps moyen de passage de la panique raisonnable à l'effondrement total.
« J'ai dû mal entendre.
- Oui Monseigneur !
- Je n'enverrais jamais personne à la mort de cette façon.
- Non Monseigneur !
- Fût-ce un mage inutile.
- Non Monseigneur !
- Vous pouvez parti, Monsieur Stibon. »
Cogite prit ses jambes à son coup et entama une longue glissade non contrôlée sur le parquet conduisant à la sortie.
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Je ne poste que les 2 premiers chapitres pour le moment; la suite arrivera bientôt.
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Notes.
(1) Voir Le Dernier Héros
(2) Soit, à peu près 2 sur le Disque-Monde.
(3) La réponse était en fait très simple : cette cochonnerie de Bagage l'y avait traîné par le bas de la robe avec force bruits de charnières.
(4) SCRRRRRRAHITCH, du boulot pour madame Panaris.
(5) Est-il nécessaire de rappeler que le Bagage, véritable omnivore, a déjà gobé force trolls, requins et bestioles de la Basse Fosse ? Tout ce beau monde doit être quelque peu à l'étroit dans son estomac, et peu enclin à accueillir un nouvel arrivant.
(6) Pour faire bref : avec des bas roses bordés de dentelle, Cogite aurait un grand succès dans certaines ruelles des Ombres.
(7) Et une innocente laitue : le dernier monstre qui poursuivait Rincevent entamait un apéritif végétarien.
(8) En fonction du contexte, tout devient rapidement une impertinence. Plus particulièrement dans le Bureau Oblong. Et surtout sous le regard perçant du maître des lieux.
