- STOP !! hurla Rose dans le dos du Docteur.

Elle sauta par-dessus un divan de cuir, escalada une table de bois massif et se jeta sur son ex-compagnon avec une hargne insoupçonnée –« suspecte » aurait dit Kate. Il perdit l'équilibre sous cet assaut brusque et tous deux roulèrent à terre avec perte et fracas.

- Merci, soupira l'Empereur avant de perdre connaissance.

Le Docteur se redressa vivement et saisit Rose par les bras, la plaquant brutalement à terre. Il s'agenouilla à califourchon sur son ventre, l'immobilisa sévèrement, tant et si bien qu'elle ne put exécuter une seule manœuvre de dégagement.

- Kate…, siffla-t-il les mâchoires serrées. Je vous avais pourtant clairement prévenu de ne pas vous mêlez de cette histoire. Je vous ai même épargné ! Voilà une erreur que je ne renouvellerai pas…

NON ! Ne fais pas ça… pas elle !

- Kate ? répéta Rose abasourdie.

Elle se souvint alors qu'elle n'était pas dans son propre corps et que par conséquent, le Docteur ne pouvait la reconnaître. Il leva lentement la main droite au-dessus de sa tête, prêt à lui porter le coup fatal…

S'il te plaît...

- Vous ne pouvez pas faire ça…, souffla-t-elle la voix tremblante.

- Ah oui ? Vous croyez vraiment que j'aurais du remords ? Moi qui ai sacrifié tous les miens sans même hésiter ? L'assassin de ma propre espèce !

- Ne dîtes pas ça, je sais parfaitement que c'est faux.

- Vous n'en savez strictement rien ! éclata-t-il la voix vibrante de colère. Vous ne savez pas… J'ai poussé mon peuple pacifiste à la révolte. Je les ai convaincu d'aller au combat, de livrer bataille aux Daleks ! J'ai envoyé mes frères à la mort !

- Vous leur avez dit de se battre pour sauver l'Univers et la Création. Qui pourrait vous le reprocher ?

- Eux bien évidemment ! Chaque nuit je revois leurs visages, tous leurs visages… Ils reviennent me hanter de leurs hurlements dès que je ferme les yeux !

Rose le contempla un instant sans rien dire, le regard emplis de chagrin et de compassion. Voilà bien longtemps qu'elle s'interrogeait sur les cauchemars du Docteur. Elle l'entendait parfois hurler dans son sommeil et se réveiller aussitôt en sursaut, complètement couvert de sueur. Dans ses moments là, elle s'autorisait à franchir le seuil de sa chambre pour le réconforter, sachant d'avance qu'il nierait que tout allait mal.

- Pourquoi ne me l'avez-vous jamais dit ? souffla-t-elle doucement.

Le Docteur fronça les sourcils, comme en proie à une sensation étrange de familiarité. Ce doux regard, cette voix sanglotante ne ressemblait en rien au ton catégorique et aux yeux foudroyant de Kate Wilson… non ils n'avaient absolument rien avoir… Sa colère se dissipa quelque peu, comme gommé par la compassion si tendre qu'éprouvait Rose envers lui.

- Je ne vous l'ai jamais dit parce que j'en ai honte, déclara-t-il faiblement en relâchant peu à peu son emprise. Honte à en mourir. Je les ai tous sacrifié… Ma femme, mes fils, mes frères, mes instructeurs, mes amis… Nous livrions bataille dans ce coin reculé de l'espace, la Nébuleuse du Destin. Mais les Daleks étaient si nombreux, et bien qu'évolués, nous n'étions que peu habitués au combat. Voyant que la guerre tournait en leur faveur, voyant que nous allions perdre, j'ai fait la seule chose qui pouvait encore stopper leur avancée… J'ai pris place dans mon Tardis, le dernier Tardis, et j'ai fait exploser toutes les jeunes étoiles prisonnières du nuage de gaz bien avant que mon peuple n'entame sa retraite. Je n'ai pas eu le temps de les sauver, aucun n'en a réchappé… La déflagration fut telle que la nébuleuse s'enflamma toute entière et vaporisa tous les Daleks –du moins je l'imaginais-, sans pour autant épargner mes compagnons… Je les ai tous tués… tous jusqu'au dernier.

Rose resta muette un long moment, incapable de prononcer quoi que ce soit. Elle en aurait certainement pleuré si elle n'était pas en si mauvaise posture, sur le point d'être exécutée par cet homme qu'elle avait toujours cru solide comme le titane et qui s'avérait aujourd'hui plus fragile que du cristal…

- Je suis désolée…

Le Docteur frémit soudainement, se raidit sous l'assaut brusque d'une force dévastatrice. La faible étincelle qui luisait alors dans son regard nostalgique s'éteignit brusquement. Le spectre noir revint hanter ses yeux noisette. Il serra avec force les avant-bras de la jeune femme et répéta, entrant dans une nouvelle fureur :

- Désolée ? Vous êtes désolée ? Je suis à l'origine du plus grand génocide de la Création et tout ce que vous avez à dire c'est « désolée » ? Décidemment, vous être bien représentative de votre espèce ! Les Humains, toujours prêts à parler pour ne rien dire ! Quand je pense que tous les êtres que j'aimais sont morts en faveur de votre race dégénérée ! Et dire que j'ai tout sacrifié pour vous sauver… Vous ne méritez pas que l'on vous sauve ! Non ! Vous ne méritez rien !

Il écarta largement les doigts au-dessus de sa tête, prêt à la tourmenter de supplices insupportables tout comme il l'avait fait précédemment avec l'Empereur…

- Vous n'êtes pas le Docteur ! éclata alors Rose paniquée. Jamais il ne tomberait si bas ! Jamais il n'accepterait de donner la mort à un homme pour se venger ! Jamais il ne ferait souffrir une personne incapable de se défendre…

Exact, jamais je ne ferais une chose pareille…

- Silence ! vociféra l'autre qui perdait un peu plus de terrain à chaque dire de la jeune femme.

- Jamais il ne se laisserait débordé par sa colère, par ses émotions, jamais il n'accepterait de céder si facilement à la haine et de s'abaisser au triste niveau des hommes : tuer sans raison.

Elle a raison, elle a tellement raison…

- J'ai dit SILENCE !

Sur ce, il la gifla violemment sans autre avertissement. Il conserva un long instant une expression dure et sauvage, puis il sembla perdre le contrôle, comme frappé lui aussi de la gifle qu'il venait de donner. Il se sentit soudainement défaillir, le cœur ravagé par la tristesse, la colère, la peine, la haine, le désespoir, la folie, la culpabilité, tous ces sentiments contradictoires qui le consumaient de l'intérieur… Incapable de résister à tout ce flux d'émotion que lui provoquait son étrange compagne, le démon du Gallifréen en vint au dernier recours possible : l'éliminer avant qu'elle ne renforce suffisamment le Docteur du seul vrai pouvoir responsable de sa puissance : la compassion et l'amour.

Rose fondit en larmes sous le coup monumental de la gifle. Jamais il n'avait levé la main sur elle, non jamais il n'avait osé durant tout ce temps. Peut-être n'y avait-il tout simplement plus d'espoir ? Peut-être était-elle arrivé trop tard enfin de compte… NON ! Elle refusait d'abandonner, pas encore… pas avant d'avoir jouer sa dernière carte…

- Je vais diviser chaque atome de votre être ! Cela vous apprendra à être insolente avec un Seigneur du Temps ! rugit-il alors menaçant.

- Vous avez regardé à l'intérieur du Tardis…

- Exact ! C'est tout ce qui fait ma puissance ! confirma-t-il fièrement. C'est l'origine de mes nouveaux pouvoirs ! Mouahaha !

- Alors vous savez que vous avez le choix Docteur, reprit-elle les larmes aux yeux. Vous voyez tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui pourrait être… Vous savez qu'il existe un nombre incalculable de futurs, que rien n'est fixe dans l'avenir. Vous avez le choix de recouvrir votre état naturel, vous avez le choix de ne pas sombrer dans le chaos que provoque l'essence de Paroxymore dans votre organisme. On a toujours le choix Docteur… Le Tardis vous consume de l'intérieur et bientôt vous ne pourrez plus faire machine arrière… On a toujours le choix Docteur, et c'est maintenant que vous devez choisir…

Il la contempla, troublé par cette étrange sensation de familiarité. Sa nouvelle compagne avait certes toujours ressemblé à Rose, mais cette fois-ci, il décela dans son regard quelque chose qui n'y figurait pas auparavant : un sentiment caché et pourtant très vif, un sentiment profond que Kate Wilson ne pourrait jamais éprouver à son égard…

Qui est-elle ?

- Comment pouvez-vous savoir que j'ai regardé à l'intérieur du Tardis ? reprit-il froidement mais pas moins égaré. Comment pouvez-vous savoir que je vois l'intégralité du temps et de l'espace ?

- Parce que j'y ai moi aussi posé les yeux… il y a bien longtemps, alors que livriez seul un combat face l'armé des Daleks, sur un satellite d'émission télé… comment dire ? « mortelles ».

La mine du Docteur -du Dark Doctor- se décomposa subitement, comme assiégée par le doute et l'angoisse de cette soudaine révélation.

- Non, c'est impossible !

- Et oui…, susurra-t-elle non sans un sourire triste. C'est bien moi.

- NON !

Il reprit bien vite ses esprits et tenta de lui remettre une autre gifle, en vain. Rose ferma les yeux, anticipant le choc, mais ne sentant rien qui venait heurter son visage avec violence, elle se risqua à soulever une paupière. La main du Docteur était là, juste au dessus de sa joue, stoppée par une force invisible. Ses doigts s'animaient de tremblements irrépressibles, témoignant là d'un combat farouche qui s'exerçait hargneusement entre deux forces puissantes et opposées.

- Docteur…

Tu en as suffisamment fait… plus jamais tu ne la toucheras, non, plus jamais tu ne lèveras la main sur elle… plutôt mourir tout de suite que de te laisser faire.

- Non, ce n'est pas vous ! Ce ne peut pas être vous ! s'entêta le démon dépassé par les évènements et prêt à tout pour garder le contrôle. Ce n'est qu'une ruse, une hallucination, un mensonge ! Vous ne cherchez qu'à gagner du temps pour vous sauver ! Voilà tout ! Ce n'est qu'une feinte ! Toutefois sachez bien Kate Wilson que vous ne me bernerez pas de cette façon, oh que non ! Non !

Rose le scruta un instant de ses yeux fondants, le cœur ravagé par une trop forte émotion qu'elle ne parvenait à canaliser. Il refusait de la reconnaître ? Il déniait de l'accepter ? Elle qui avait toujours eu foi en lui ? Elle qui tentait depuis des lustres à le rejoindre quels qu'en soient les risques ? Il n'avait pas le droit ! Non, Rose Tyler n'admettait pas qu'on lui refuse le droit d'exister et c'est pourquoi, continuant son combat contre cet être abominable qui possédait le Docteur, elle murmura, la gorge nouée par le chagrin :

- Dans ce cas… comment pourrais-je me souvenir du premier mot que vous m'avez dit Docteur. Comment aurais-je pu oublié ceci ? Le premier mot, le tout premier…

Elle leva les yeux au ciel, esquissant un sourire nostalgique.

- Ca semble si loin maintenant… Dans le sous sol sinistre de ce maudit magasin. Vous avez saisi ma main…

Elle parvint à glisser son bras hors de son emprise et à attraper ses doigts tremblants, stagnant à quelques centimètres de son visage. Elle resserra tendrement l'étreinte sans qu'il ne cherchât à s'en défaire, hypnotisé par ce geste si doux, si affectueux.

- Vous l'avez saisie et vous m'avez dit un mot, un seul… vous avez dit : « courez ! »…

Elle marqua une légère pause, sourit de plus belle au souvenir de cet instant qui marquerait à jamais sa vie, pour conclure finalement :

- Et j'ai couru…

Le Gallifréen la contempla, un long –très long- moment sans mot dire, l'âme en proie à un ouragan dévastateur. Oui, le Docteur était ravagé, détruit de l'intérieur, submergé par ce trop plein d'émotion, noyé dans sa propre tristesse, errant seul dans le noir de cette incorrigible solitude, en détresse dans les ténèbres de son existence.

Et pourtant, malgré toute cette vile noirceur, une faible lueur venait de renaître, l'étincelle qui révélait alors au grand jour le chaos total régnant en maître dans son le labyrinthe de âme.

Elle avait ravivé cette flamme, d'une simple voix, d'un simple contact elle avait chassé l'obscurité de son cœur pour n'y laisser paraître qu'une lumière éblouissante, aveuglante, intense et douloureuse… oh oui, tellement douloureuse. Elle avait réussi là où il avait échoué : elle avait gardé l'espoir, la foi, tandis qu'il s'était égaré dans les méandres du chagrin et de la solitude.

Il se targuait souvent d'être l'être le plus intelligent de l'Univers, la plus haute Instance, libre comme l'air… mais parmi toutes les étoiles, parmi tous les mondes qu'il avait foulés, parmi les quelques univers qu'il avait explorés, une personne seulement était parvenue à le gouverner, à le commander d'un regard. Une seule personne qui avait encore le pouvoir d'aiguiser sa force et son courage, la seule personne de toute la Création pour laquelle il serait prêt à mourir dans la seconde si nécessaire… sa plus grande faiblesse, mais aussi sa plus grande force…

- Rose…, souffla-t-il les larmes aux yeux.