- Rose…, souffla-t-il les larmes aux yeux.

- Hello…

- Hello, répéta-t-il en esquissant un doux sourire complice.

Il déposa ses doigts sur son visage et le caressa tendrement, la respiration coupée par la surprise d'avoir sous lui une personne chère à ses cœurs, une des rares qu'il pensait ne plus jamais étreindre un jour. Et dire qu'il l'avait giflée ! Et dire qu'il avait bien failli la tuer ! Il se sentait rongé par le remords et le dégoût de lui-même, de ce qu'il était devenu, hanté par la culpabilité et la peur de la perdre à nouveau…

- Rose… je…

- Ne dîtes rien, s'empressa-t-elle aussitôt en scellant ses lèvres d'un index capricieux. Vous êtes malade, infecté par un virus émotif qui vous enrage de l'intérieur. L'essence de Paroxymore, vous vous souvenez ? Ca a bouleversé votre organisme et votre esprit, vous n'arrivez plus à penser et à agir sensément. Il faut que vous repreniez vos forces pour le combattre…

- Rose… argh !

Il se raidit et se jeta aussitôt sur le côté, libérant ainsi la jeune femme de son emprise. Les vagues de haine et de rage déferlaient dans son esprit, la colère l'assaillit de plus belle, fragilisant le faible barrage qu'opposaient encore la foi et l'espoir.

- Rose… je suis désolé, tellement désol… argh ! Je ne sais plus… je…

Il tomba à la renverse, parcouru par d'incessants soubresauts nerveux, incapable de se calmer ni de recouvrer ses forces. Rose sécha ses larmes –mieux valait-il ne pas aggraver l'état chaotique du Docteur en le rendant plus coupable encore de sa tristesse- s'agenouilla aussitôt à ses côtés et saisit fermement sa main crispée.

- Là… tout doux. Ca va aller maintenant, je suis là… il n'y a plus rien à craindre.

Finalement, voyant que ce mince contact n'avait que peu d'effet, elle se pencha vers lui et le prit délicatement dans ses bras, malgré les réticences qui lui opposa et les convulsions répétitives qui le secouèrent de tous les côtés.

- Il va revenir… arg… Rose… je sens qu'il est là… Il va contre-attaquer… mon démon… il vous en veut, terriblement…

Le Docteur n'eut pas le temps d'achever et se plia soudainement en deux, comme mordu à l'estomac. Il se cabra légèrement et se détendit aussitôt, pour finalement se contracter de plus belle, chargé par les coups incessants que lui portait l'Autre. La voix de son démon hurlait à ses oreilles, vociférait des mots terribles, des phrases redoutables, un vocabulaire de la tentation que le pauvre Docteur s'obligeait difficilement à ne pas écouter…

Elle est si proche… elle est le seul obstacle à ta puissance totale… Sans elle tu serais capable de grandes choses, de tellement de choses ! Tu deviendrais alors invincible, mutant alors non pas en un Maître du Temps dévastateur mais en un Dieu Eternel. Elle n'est qu'un poids, un boulet que tu dois traîner chaque jour, le fouet qui te martyrise de remords et de honte ! La vie serait tellement plus simple sans sa petite existence inutile ! Elimine-la ! Tue-la ! Dans la souffrance la plus primaire qui soit… Elle est si proche, glisse tes mains autour de sa gorge et finissons-en !

- NON !! hurla-t-il en se redressant vivement.

Rose resserra davantage l'étreinte, passa un bras derrière sa nuque et le berça tant bien que mal, faisant abstraction de ses gémissements grêles, de la sueur qui perlait à grosses gouttes de son front et des sursauts vifs qui poignaient chacun de ses membres endoloris par le combat.

- Chut… Calmez-vous Docteur, ça va passer…

- Il vous veut du mal… il veut vous tuer… ne restez pas près de moi, je vous en supplie, ne restez pas…

Il secoua follement la tête, perdu et agité, aveugle et sourd, incapable de se maîtriser. De grosses larmes firent leur apparition sous ses paupières enflammées et coulèrent dans les creux de son visage plombé.

- Pourquoi Docteur ? Pourquoi voudrait-il m'éliminer ?

- Parce que… parce que vous êtes une de mes faiblesses… ma faiblesse. Argh !

Il se recroquevilla sur lui-même, les mâchoires serrées, s'agrippant à sa compagne comme à une bouée de sauvetage, étranglant ses habits de ses doigts noueux et désespérés, haletant comme une bête, l'âme et le corps balayé par le vent furieux de la colère et du désir de tuer. Rose ne se recula pas pour autant, malgré la menace qui pesait sur sa proximité avec le Docteur. Non, jamais elle ne l'abandonnerait –chose qu'elle avait déjà maintes et maintes fois dite par le passé-, et surtout pas en cet instant, alors qu'il avait besoin d'elle plus que jamais :

- Docteur, vous devez le battre ! murmura-t-elle à son oreille d'un ton qui se voulait autoritaire. Je vous ai vu affronter de terribles créatures, bien plus dangereuses encore que les fantômes de vos cœurs. Des Daleks, des Cybermen et le Diable en personne, l'essence même du Mal ! Vous livriez bataille pour sauver des vies, comme toujours… Cette fois-ci, je veux que vous vous battiez en votre nom ! Battez-vous pour survivre ! Ne le laissez plus jamais vous influencer, vous m'avez comprise ? Plus jamais ! Battez-vous !