- Battez-vous !

Ainsi le Docteur se battit… Il lutta durant des heures, secoué de part et d'autre cette force implacable qui se déchaînait en lui… mais il tint bon. Accroché à Rose, bercé par son étreinte si tendre, soulagé par le son de sa voix si claire, il livra bataille –une terrible bataille- contre l'ennemi de son cœur… et il vainquit.

Les tremblements se firent moins nombreux, les convulsions s'espacèrent, bientôt le Docteur recouvrit une respiration normale. Il se dégagea alors brusquement de Rose, s'éloigna en titubant vers le balcon de l'Empereur et tomba à nouveau à genoux.

- Docteur ! l'appela-t-elle inquiète en le rejoignant.

Il tendit vivement le bras pour la tenir à l'écart puis fut soudainement pris de spasmes violents. Dans un dernier effort qui lui parut plus dure que tout, il baissa la tête et cracha le produit responsable de son cauchemar… Le virus émotionnel, l'essence de Paroxymore s'échappa de ses lèvres sous forme de vapeur noire et se dissipa finalement dans la nuit si douce de ce printemps méditerranéen.

- Il est parti…, soupira difficilement le Docteur en se laissant tomber sur le dos.

Il ferma un instant les yeux, éreinté par ce long et pénible combat, par cette résistance sauvage, et répéta à nouveau, la voix tremblante :

- Il est parti… parti… parti… il est enfin parti….. parti… parti… Il est parti…

Rose sourit et s'approcha silencieusement, l'observant sans mot dire, soulagée en somme que cette histoire se finisse bien. Le Docteur, après quelques longs soupirs d'épuisement, ouvrit les yeux et dévisagea son ancienne compagne avec une intensité rare.

La brume malsaine qui hantait jusqu'alors ses iris noisette semblait s'être vaporisée, restituant la chaleur, la joie, et le réconfort d'être à ses côtés. Oui, le Seigneur du Temps était tout simplement heureux. Il y avait également cette étincelle mystérieuse, cette petite flamme que Rose n'était jamais réellement parvenue à décrypter, mais qui s'embrasait de plus belle lorsque leurs regards se croisaient. Aucun des deux ne parla pendant de longues minutes –les mots ne pouvant exprimer avec exactitude le bonheur qu'ils vivaient l'un et l'autre en cet instant-. Puis finalement le Docteur récupéra son assurance légendaire et déclara, grand coquin qu'il était :

- Rose Tyler… ne me laisserez-vous donc jamais en paix ?

- Jamais ! répliqua malicieusement la jeune femme.

Il saisit sa main et l'enlaça fermement de ses doigts tenaces, bien décidé à ne plus jamais l'abandonner. Toutefois, malgré l'immense joie qu'il éprouvait de la retrouver, malgré l'extase qui le saisissait au contact de sa peau, il ne pouvait s'empêcher de penser à Kate –cette étrange petite femme agaçante qui hantait ces journées de piques satyriques en tout genre- et à la présence de Rose dans sa tête et son corps.

- Comment avez-vous fait ? Comment… comment se fait-il que ce soit vous ? Où est Kate ?

- Quoi, vous n'êtes pas content de me revoir ? le taquina-t-elle.

- Si, bien sûr que si… mais c'est impossible !

- C'était déjà impossible de voyager d'une dimension à l'autre, vous vous souvenez ? Et pourtant, on l'a fait… plusieurs fois !

- Oui, je sais… mais il n'existe plus aucune faille ! Vous ne devriez plus être là ! Je ne comprends pas, je ne comprends vraiment…

Il se prit la tête à deux mains, songeant alors aux solutions envisageables et s'écria soudainement :

- Oui !

Avant de baisser les yeux et de marmonner un faible :

- Non…

Puis une autre idée sembla à nouveau le satisfaire :

- Oui ! Non, ce n'est pas… argh ma tête ! gémit-il en se massant les tempes… Non, non, non, vous ne pouvez pas… Si ! Non. Tssssst !

Il en vint finalement à sa dernière tentative et claqua des doigts, éclairé d'une idée qui lui parut tout simplement brillante :

- Kate disait qu'elle avait séjourné à l'asile… Oui c'est ça ! Elle voyait une femme dans les miroirs ! Et c'était vous ! Vous étiez en contact ! Oui tout s'explique !

Rose sourit de toutes ses dents, reconnaissant bien là son Docteur. Elle admit bien malgré elle qu'il était incroyablement mignon lorsqu'il arborait cette mine de savant fou prêt à livrer bataille contre toute énigme invraisemblable. Complètement décoiffé, le regard aliéné, la sueur perlant légèrement sur son front lisse, le cerveau en ébullition, il apparaissait alors sous les traits du véritable Docteur, celui auquel rien ne résiste !

- Vous êtes toutes les deux connectées… mais pourquoi diable ? Ce n'est pas possible ! Je veux dire… cela demande une énergie extraordinaire –je dirais même colossale- pour communiquer d'un Univers à l'autre. Energie psychique ? Plus subtile, plus passe-partout… mais vous n'êtes pas suffisamment entraînée à ce genre de capacité pour être capable de…

- Hey ! s'offusqua Rose.

- Désolé mais…

- Mais vous ne comprenez pas.

- Exact ! Et je déteste ne pas comprendre.

- Pour une fois que je suis l'objet de toute votre attention…, gloussa-t-elle en se pinçant les lèvres dans une mimique adorable.

Le Docteur esquissa un sourire malin, mais préféra ne pas relever la remarque -si elle savait… Il fronça les sourcils et leva le nez au ciel, scrutant les étoiles à la recherche d'une réponse quelconque expliquant ce phénomène.

- C'est très étrange…, commenta-t-il finalement dans un chuchotement songeur.

Il posa à nouveau les yeux sur sa silhouette rayonnante et sourit largement :

- Mais c'est brillant ! Oh oui, absolument brillant… génial !

Il tendit les bras, euphorique qu'il était de l'avoir enfin retrouvée. Rose s'y engouffra et l'enlaça à nouveau avec tendresse, le cœur battant. Il l'attira plus fort contre son torse, et huma un long moment au travers de ses cheveux son parfum exquis -qui semblait bel et bien l'avoir suivi dans cette autre dimension.

- A l'aide…, geignit une voix dans leur dos.

Les deux complices se retournèrent pour constater que l'Empereur Démétrius reprenait peu à peu connaissance. Ils se séparèrent aussitôt et s'empressèrent de rejoindre sa Majesté. Le Docteur s'agenouilla à ses côtés, sorti son stéthoscope et vérifia le cœur du souverain.

- Non ! Pas lui ! s'affola alors le vieillard.

- Allons votre Altesse, ce n'est guère décent de refuser une main qui vous vient en aide !

- Ne craignez rien…, le rassura Rose.

- Qui plus est je suis Docteur, et je crois à peu près savoir ce que vous avez subi récemment…

Il jeta un coup d'œil à Rose, ses traits figés par une mimique embarrassée. Après tout, il avait bien failli le tuer ! Comment allait-il s'en sortir cette fois-ci ? La jeune femme leva les yeux au ciel dans une moue exaspérée.

- Vous avez la migraine je suppose, lâcha-t-il alors en rangeant son matériel médical dans une de ses nombreuses poches intérieures.

- Vous supposez ? grogna le vieux. ;

- Oui, il adore supposer ! renchérit Rose en lui jetant un regard très expressif dont la signification exacte était : « déguerpissons avant qu'il ne sonne la garde ! »…

Le Docteur comprenait sans mal le message, mais quelque chose le chiffonnait, un problème qui n'était pas des plus superficiels :

- On est en train de créer un paradoxe…

- Quoi ? s'éberlua Démétrius.

- Je sais, déclara alors Rose en baissant la tête vers ses chaussures. J'y avais déjà pensé.

- Si l'Empereur ne meurt pas cette nuit, alors rien de ce que j'ai vécu n'aura existé, ce qui est impossible puisque je l'ai vécu…

- Je ne pouvais pas vous laisser faire.

- Vous auriez pourtant dû…

- Vous alliez vous transformer en un monstre sanguinaire !

- Mais enfin de quoi parlez-vous ? s'inquiéta le vieillard.

- Un monstre est nettement moins dangereux que la cession de l'Univers ! Si je ne tue pas cet homme maintenant, alors c'est la fin pour nous tous… et en particulier pour nous deux.

Rose le dévisagea gravement puis secoua la tête, rejetant cette idée. Ils s'étaient tous les deux battus trop dur pour en finir là, réduit à l'impuissance face au Destin…

- Non, vous n'assassinerez personne cette nuit.

- Il faudra pourtant bien que quelqu'un le fasse.

- Dans ce cas, lâcha-t-elle en sortant l'une des deux épées de son fourreau.

- Au secours !! paniqua l'Empereur.

- Que faîtes-vous ? se troubla le Docteur.

Elle analysa quelques secondes la lame luisante puis en approcha progressivement la pointe près de la gorge de Démétrius.

- Je… , hésita-t-elle confuse,… je ne suis ni prête à briser l'Univers, ni prête à vous regarder tuer un homme.

- Vous n'êtes pas non plus prête à assassiner qui que ce soit de sang froid !

- Ca c'est vous qui le dîtes !

Il attrapa brusquement l'épée par la lame, lui arracha des mains, et la catapulta au loin. Puis, lui jetant un regard sévère, lourd de reproches, il lui souffla d'une voix dramatique :

- C'est hors de question Rose ! Je refuse que vous tombiez si bas à cause de moi !

- On n'a pas le choix Docteur…, geignit-elle accablée par cette sombre fatalité qui semblait s'acharner sur eux.

Il soupira bruyamment, incapable d'éliminer un vieillard sans défense, incapable de briser l'Univers et pire encore : incapable de demander à Rose d'exécuter qui que ce soit… non, il ne voulait pas lui céder son fardeau, la souiller de cette noirceur invivable qu'est le remords et la culpabilité… elle qui était si innocente, si jeune encore. Non, il en était tout à fait hors de question ! C'est ainsi que, parmi toute cette incapacité à décider de quoi que ce soit, à choisir, il lui vint alors un éclair de génie, un de ceux qui illuminaient son visage d'une intelligence et d'un enthousiasme sans égal…

- « On a toujours le choix », vous vous souvenez ? sourit-il malin.

Elle plissa les yeux, cherchant à décrypter cette soudaine attitude espiègle, ses yeux rieurs, son regard joueur, cette lumière de génie qui éblouissait son regard… puis elle sembla comprendre :

- Vous avez une idée derrière la tête…

- Oh que oui ! confirma-t-il dans un léger haussement de sourcils ensorceleur.

- Quelqu'un va-t-il enfin m'expliquer ce qu'il se passe ici ? s'énerva l'Empereur quelque peu oublié.

- Votre Altesse ! s'enchanta le Docteur en aidant le vieil homme à se relever. Avez-vous déjà entendu parlER de Retour vers le Futur ?