Une demi-heure plus tard, à l'intérieur des appartements de l'Empereur, à l'instant précis où Dark Doctor fit son apparition…
Les lourdes portes blindées s'ouvrirent sur un homme sinistre. L'Empereur, qui débattait calmement avec son fils depuis plus d'une heure, s'interrompit brusquement et dévisagea l'inconnu, perplexe. Il ne lui fallut guère plus de quelques secondes pour comprendre le danger qu'il encourrait. Saisissant la main de Titius, il lui souffla à voix basse :
- Cours mon fils !
- Mais enfin père…
- Cache-toi, éloigne-toi autant que possible de cet endroit.
- Qui est-ce ? s'inquiéta le jeune adulte.
- Cours ! répéta le vieillard.
Le Docteur et Kate observaient tous deux la scène, cachés l'un et l'autre dans le fond de l'appartement, à l'abri d'un large rideau de soie et d'une plante verte à l'épais feuillage. Le Gallifréen ne put qu'assister impuissant à sa propre perdition : lui, un être si doux et si juste, sur le point de tuer par pur esprit de vengeance. Il ne se reconnaissait pas -non, vraiment pas- et plus il se contemplait dans cet état pitoyable, plus il se sentait défaillir, jusqu'au moment inévitable où Rose fit son apparition dans la pièce. Ses doigts se resserrèrent sur le tissu soyeux, ses cœurs manquèrent un battement, et il souffrit silencieusement de visualiser sous un autre angle cette rencontre éphémère qui n'avait que trop peu duré.
- Rose, souffla-t-il en même temps que son double.
Kate choisit cet instant pour sortir son téléphone portable et filmer la scène des retrouvailles à l'aide de la petite caméra située au dos de l'appareil. Non pas qu'elle était romantique, mais elle pourrait toujours utiliser ce court film pour faire chanter le pauvre Docteur aux mille remords -sait-on jamais-. Du moins, c'était ce qu'elle préférait admettre, car d'un certain côté, il est vrai que notre bonne Kate se montrait parfois un tout petit peu romantique, et se contempler dans les bras du Gallifréen -même de loin- ne lui semblait pas si désagréable.
- J'ai des hanches si larges que ça ? s'étonna-t-elle après une douzaine de minutes.
- Chut ! siffla le Docteur derrière son rideau.
- Vous êtes vraiment hypocrite ! grogna-t-elle à voix basse en écartant les branches de la plante grasse pour mieux observer la scène où le gentil Docteur reprenait ses esprits et sautait au cou de sa tendre ex-compagne.
- Quoi ?
- Quand Rose est dans mon corps, cela ne vous gène guère de la prendre dans vos bras, mais quand c'est moi, j'ai juste le droit à une poignée de main !
- Ne me dîtes pas que vous êtes jalouse ! soupira le Docteur levant les yeux au ciel.
- Moi, jalouse ? Ha ! Ce serait une première !
- Taisez-vous, et filmez ! Voilà le fils de l'Empereur qui revient à la charge ! souffla-t-il sévèrement.
- Vous croyez que je fais quoi depuis une heure ? Du tricot ?
- Chut !
Kate leva les yeux au ciel et enregistra le meurtre de Démétrius par son propre fils.
Démétrius trépassa immédiatement sous le coup, trop âgé pour endurer le choc. Ses yeux bleus perçant se voilèrent de gris et il lâcha presque instantanément son dernier soupir tandis que le Docteur le déposait délicatement au sol. Rose observa le spectacle, horrifiée, craignant à présent pour sa vie et celle de son compagnon. Ce dernier se releva aussitôt, relâchant la dépouille de l'honorable souverain, et marcha d'un pas frénétique à l'encontre de son adversaire :
- Sa mort n'était pas nécessaire ! J'aurais pu l'éloigner loin d'ici et vous auriez récupéré sa place sans avoir de sang sur les mains !
- Il ne méritait que ça, ce vieillard sénile ! Voilà trente ans que je vis dans son ombre ! Reculez !
- Je me demande vraiment ce qui vous a retenu de cogner cet imbécile arrogant et criminel ! Vous êtes bien trop gent…
Un puissant bip sonore s'échappa du mobile, signalant que la batterie était alors déchargée. Kate écarquilla les yeux et paniqua quelque peu, agitant ci et là quelques branches feuillues.
- Mince !!
- Cachez-vous ! chuchota le Docteur en se dissimulant à nouveau derrière le rideau.
Il n'était qu'à quelques centimètres seulement de la figure de Titius et pouvait sans mal sentir son haleine parfumé aux saveurs exotiques -mais pas moins acidifiée par le goût du sang. Le jeune homme eut quelque mal à soutenir son regard, un regard foudroyant, un regard âgé, un regard qui avait contemplé l'Univers dans son immensité, un regard intense qui vous clouait le cœur par sa sévérité et son ardeur.
Toutefois ce regard changea de cible, attiré par un bip sonore dans le fond de la pièce. Le Docteur remarqua alors un rideau en mouvement, puis le bruissement d'une plante non loin de là. Le vent ? Peu probable. La nuit était calme. Aucune brise, aucun orage, aucune tempête n'aurait pu venir troubler cette tranquillité de plomb. Quelle en était la cause dans ce cas ?
Heureusement pour le second couple en présence, Rose eut son malaise et l'attention du Docteur se retourna aussitôt sur la jeune femme agonisante. Il s'échappa de la pièce sans traîner, laissant Titius seul en compagnie du cadavre de son père.
Le jeune homme se pencha sur le corps inerte et sourit de toutes ses dents, avant de se moquer impunément :
- Te voilà bien vieux chnoque ! J'espère que tu finiras par brûler en Enfer !
- Hey ! s'écria nerveusement une voix derrière son dos.
Titius se releva soudainement, surpris, et se retrouva nez à nez avec Kate Wilson, dont la sombre humeur se traduisait par des joues pivoines, des yeux foudroyants et une infime sueur qui perlait du haut de son front.
- Qu'est-ce que…, commença-t-il perdu par la présence soudaine des deux voyageurs qui venaient à l'instant de le quitter.
Kate ne lui laissa pas le temps de poursuivre et lui envoya un puissant crochet en pleine mâchoire. Titius s'écroula aussitôt et perdit connaissance.
- Salaud, siffla la jeune femme les dents serrées.
Elle se retourna vers le Docteur et le découvrit accroupi au sol, penché sur le corps meurtri de l'Empereur, silencieux comme à son habitude face aux tragédies de la vie et aux tristes chapitres du mauvais sort…
- Pauvre homme, souffla-t-elle en s'agenouillant à son tour.
Le Docteur lui jeta un coup d'œil en biais, resongeant immédiatement à Rose –et oui Kate avait la fâcheuse habitude de lui rappeler son ancienne compagne. Comment allait-elle ? Etait-elle toujours en vie ? Tenterait-elle à nouveau de le contacter ? Que ferait-il à sa place ? Et elle, que ferait-elle à la sienne ? Autant de questions qui se bousculaient dans sa tête trop petite de savant fou au cœur d'artichaut.
- Justice sera rendue, conclut-il en se relevant et en s'avançant à l'encontre d'une fenêtre. Titius ne s'en sortira pas de la sorte, vous pouvez me coire.
- Parfait ! s'exclama l'autre en le suivant vers la sortie improvisée.
Elle se stoppa soudainement, l'œil attiré par un éclat argenté sur sa droite. Elle découvrit au sol les deux épées étincelantes récupérées par Rose quelques heures auparavant. Il est vrai qu'ils les avaient oubliées, lors de leur premier passage. Elle s'empressa de les ramasser et demanda d'une voix maligne pleine de sous-entendus -qui avait notamment le chic pour arracher un maigre sourire au Gallifréen :
- Cela vous ennui-t-il si l'on passe par l'Arène ? J'ai un colis à déposer…
