Lunes, Germinal the 1st 12 006

Un an jour pour jour depuis la mort de l'Empereur Démétrius. Deux millions de personnes se tenaient debout à l'intérieur de l'immense Colisée et partout ailleurs dans la Capital de Vulcania. La chaleur étouffante ne faisait que s'alourdir d'heure en heure. Chacun attendait avec impatience le discours du souverain Titius et l'ouverture des jeux les plus spectaculaires jamais organisés : combats sanglants de gladiateurs, lions féroces, natation en compagnie de crocodiles et au final : un duel des deux meilleurs guerriers. De quoi ravir les instincts bestiaux de chacun.

Titius, dont la fortune s'était considérablement accrû depuis la mort de son père, s'avança dans les airs à l'aide de sa plate forme volante ornée d'or et de rubis, un immense écran holographique d'une vingtaine de mètres de diagonale flottant dans son dos. On pouvait y distinguer alors un gros plan de l'Empereur lui-même, toujours aussi bel homme, jeune et viril, les yeux perçants et les cheveux noirs, bouclés. Levant le menton, fier et arrogant comme toujours, il déclara à la foule d'un ton théâtral :

- Un an. Un an que mon père nous a quitté, un an que cet homme honnête, bon et généreux, a trépassé sous les coups d'un terroriste assoiffé de sang. Un an depuis ce jour maudit où notre Justice s'est découverte un nouveau visage et où nous punissons comme il se doit les meurtriers et les malfrats de cette trempe. Mon père serait fier de ce que nous avons accomplis, tous ensemble. Il serait fier de savoir quel sort nous réservons aux criminels sans pitié, fier de voir l'Arène comme peine capitale ! Oui il serait tout à fait…

L'écran holographique grésilla dans son dos et une autre image apparut alors, de mauvaise qualité, sombre, mais suffisamment détaillée pour reconnaître l'Empereur Démétrius et son fils armé, accompagnés par deux inconnus, une femme mal en point et un homme au long manteau, lui aussi visiblement fatigué.

- J'ai toujours cette mine accablée ? demanda le Docteur dans la salle d'enregistrement.

Kate, qui vérifiait le son à l'aide d'écouteurs quasi microscopiques, leva les yeux vers lui et haussa les épaules :

- Vous voulez dire quand vous n'êtes pas plongé dans le passé ?

Le Gallifréen jugea la remarque et admit finalement d'un hochement de tête que Kate avait peut-être finalement raison. Rares étaient les fois où il ne se remémorait pas sa longue vie de 900 ans –et quelques. Ainsi, comme elle le sous-entendait, rares étaient les fois où ses souvenirs ne s'accompagnaient pas de mélancolie…

- Les Vulcaniens vont être drôlement surpris par la suite, lâcha–t-il pour changer de sujet.

- Oui, acquiesça Kate loin d'être dupe. Remarquez, en ce qui nous concerne, ce ne sera que la troisième que nous visionnons le film. Vous croyez que les héros referont la même connerie à la fin ?

- Quoi ? s'éberlua le Docteur.

- Non, rien… laissez tomber, c'était juste une blague belge.

- Oh…, fit-il alors sans réellement comprendre l'allusion. Pourquoi les belges ?

- J'en sais rien. A cause des frites sans doute.

- Des frites ?

Kate explosa de rire. Décidemment, le choc des cultures étaient parfois très hilarant et voir le Docteur perplexe l'amusait encore plus. Pouvoir se moquer d'un génie brillantissime n'était pas donné à tout le monde et elle se régalait de pouvoir le taquiner et le couvrir de ridicule –juste un tout petit peu.

- Une fois, on m'a pris pour le roi des belges…

- Rien de bien étonnant à cela, ricanna l'autre avec un sourire adorable.

Le Docteur eut un pincement au cœur à la vue de ce regard si doux et secoua la tête, tâchant d'oublier une fois de plus le passé. Un sourire complice que Rose ne réservait qu'à lui et que Kate semblait imiter à la perfection. Là encore malgré ses cheveux verts lissés, la jeune femme lui rappelait sa compagne d'autrefois. Pourquoi diable cette sensation étrange de familiarité et pourquoi étaient-elles toutes deux liées malgré le Void entre leurs deux univers ? Probable que la réponse à cette question ne viendrait qu'en temps voulu…

Quoiqu'il en soit, il regarda le film et observa avec attention les réactions de la foule soudainement silencieuse…

- Toi ! Mon fils ! s'écria alors le vieux père en se rapprochant. C'est donc toi qui as réinstauré l'Arène et ses gladiateurs !

- J'avais besoin d'argent !

- Ah… l'argent gouverne toujours le monde, même en 12 005 ! soupira le Gallifréen peu surpris. Je vous l'avais dit Rose ! Le plus grand péché de l'homme c'est…

- Silence !

-… l'avarice.

Sur ce bref constat, Titius tua son père, simplement et sans états d'âme. Tout alla si vite. Rose eut à peine le temps de s'écarter de l'Empereur pour éviter la décharge meurtrière. Le Docteur quant à lui ne bougea pas d'un cil et ne put malheureusement intervenir, faute de temps… -et oui, même les Seigneurs du Temps pouvaient être en retard de quelques millisecondes-. Titius pointa son arme vers son père, et, sans marquer une seule hésitation, tira une rafale qui lui fut malheureusement fatale.

- NON ! hurla le Docteur en rattrapant le vieil homme dans sa chute.

Titius semblait tout à coup mal à l'aise, et se serait volontiers échappé si la sécurité ne l'avait interpellé à l'instant même. Le silence lourd des habitants se transforma bien vite en une huée sifflante, chacun levant un poing hargneux à l'encontre de cet homme qu'il avait considéré comme un semi dieu.

- Justice est rendue, maintenant nous devons partir, conclut le Docteur en sortant de la pièce.

- Attendez ! On pourrait rester pour voir ce qu'ils réservent à Titius ! s'exclama Kate en lui courant après.

- Ils vont l'envoyer dans l'Arène. Il mourra d'un coup d'épée dans le ventre puis sa carcasse sera donnée en pâture aux lions et aux crocodiles. Une émeute va éclater et vingt mille personnes mourront cette nuit dans la révolte.

- Quoi ? Mais comment savez-vous que…

- C'est l'Histoire, souffla-t-il gravement.

- Et vous connaissez toute l'Histoire ?

- En partie oui…

- Mais enfin, si vous connaissez la fin de l'Histoire, comment pouvez-vous être surpris ? Il n'y a plus aucun plaisir à vivre !

- J'ai dit « en partie » Kate, seulement en partie.

- C'est-à-dire que vous ne savez pas comment je finirais ?

- C'est là tout le plaisir que j'éprouve à m'intéresser aux détails futiles !

- Hey ! s'offusqua l'autre.

- Quoi ?

- Je ne suis pas un détail futile !

- Dans toute l'Histoire de l'Univers ? Bien sûr que si ! Vous n'êtes qu'un grain de sable parmi tant d'autres sur une longue plage de la taille de Jupiter !

Kate le dévisagea bouche bée, incapable de répliquer. Un détail, pour lui elle n'était qu'un détail ! Elle haussa finalement les épaules et baissa la tête, l'air grognon. Elle le devança d'un pas trop rapide, marchant seule dans les rues encombrées de Vulcania. Le Docteur sourit, ravi de son effet –pour une fois qu'il pouvait la remettre à sa place !-. Puis il eut quelques remords à la voir s'éloigner seule dans un monde qu'elle ne connaissait pas, comprenant qu'il l'avait froissé un peu trop durement. Il la rattrapa donc d'un pas aussi rapide, saisit sa main au vol et l'arrêta net devant la porte du Tardis qu'ils venaient tout juste d'atteindre.

- Kate, murmura-t-il doucement.

- Quoi ? soupira-t-elle en fuyant ses yeux vifs et intenses.

Il saisit délicatement son menton et releva son visage au sien, l'obligeant à le regarder. Il ne souriait pas, mais n'en paraissait pas pour autant plus sévère. Ses traits doux s'imprégnaient d'une tendre compassion et d'un profond respect. Il murmura, sur ce ton suave et emprunt de sagesse qui forgeait toute la puissance de son être :

- Parfois il suffit d'un grain de sable pour bouleverser l'Univers. Vous m'avez empêché de basculer dans l'ombre… Qui sait ce que j'aurais pu faire dans cet état, en possession du dernier Tardis, avec tout le Temps et l'Espace à porté de main ! Je vous dois tout…

- Vous…, balbutia Kate étourdie pas sa proximité. Vous savez... ce n'était pas moi, mais Rose qui…

- Saviez-vous que vous risquiez de subir une attaque cérébrale mortelle en la laissant pénétrer votre esprit ?

- Oui, mais…

- Dans ce cas vous êtes aussi courageuse qu'elle !

Il sourit alors, d'un sourire éclatant, à tel point que Kate se demanda quelle était la marque mystère de son dentifrice. Elle secoua la tête, tâchant de reprendre ses esprits et de calmer les frissons glacials qui remontaient vicieusement le long de son échine. Elle devait l'admettre : le Docteur avait la fâcheuse tendance à troubler les femmes –même elle !- et quoi qu'elle en pense, plus elle restait en sa présence, plus elle s'obligeait à trouver de nouvelles excuses pour l'éviter et s'éloigner de lui, ce qui ne présageait rien de bon.

- J'ai réfléchis ! s'exclama-t-elle alors en pénétrant d'un bond dans le Tardis.

- Tiens donc…

- Vous avez besoin d'un remontant !

- Quoi ? Non, je ne crois pas que ce sera vraiment nécessaire…

- Bon alors MOI j'ai besoin d'un remontant ! Qu'est-ce que vous pouvez être égoïste quand même !

- J'aurai dû m'en douter…, soupira-t-il en levant les yeux au ciel.

Il referma la porte d'entrée du Tardis au moment même où une bouteille de verre se brisa sur la coque. Des éclats de cris résonnèrent aux alentours dans les ruelles de Vulcania, portés par des rafales de vents violents. Des feux s'embrasèrent un peu partout dans la Capitale, des explosions retentirent et de nombreuses fumées noires s'élevèrent alors dans le ciel orageux. Le temps menaçant n'indiquait rien de moins que la chute du Nouvel Empire Romain, chute que le Docteur et sa compagne avaient précipité…

- C'est étrange, murmura-t-il la main toujours posée sur la clenche de la porte.

- Quoi donc ? s'enquit Kate qui sentit soudainement un malaise hanter son compagnon.

- Cette voix…

- Quelle voix ?

- Celle de mon démon intérieur.

- Oui ? Et alors ? C'était juste l'effet du virus émotionnel qu'on vous a injecté, rien de plus !

- Non.

- Quoi non ?

- Elle a commencé à m'influencer avant qu'on ne m'empoisonne…

- Oh…

Il ne manquait plus que ça ! Le Docteur doutait de lui-même et de ses capacités à se contrôler en temps de crise. Kate -qui ne désirait en aucun cas voyager en compagnie d'une lavette qui craignait ses moindres faits et gestes- se rapprocha alors de lui et déclara sur un ton doux et mystérieux :

- Vous savez, à l'université, on nous apprend deux ou trois petites choses sur la littérature étrangère.

- Ah…

- Et il y a cet auteur français, Albert Camus, qui a écrit un roman sur la Peste…

- Y a–t-il un sens dans ce que vous me racontez ? s'intrigua le Docteur perplexe.

- Et la morale de ce bouquin, continua-t-elle sans relever la remarque, c'est que la Peste se trouve en chacun de nous. L'hypocrisie, l'égoïsme, la haine, la rancœur, le dégoût, la peur, la jalousie, la soif de tuer… La Peste rassemble tous les maux des hommes, et les consument de l'intérieur. Nous sommes tous atteint en somme, et c'est notre devoir de lutter contre cette maladie qui fait parti de notre être… Ainsi, dans cette terrible bataille, on reconnaît les plus grands guerriers : ceux qui se battent tous les jours pour lutter contre leur démon plus violent. C'est ce que vous faîtes Docteur : tous les jours vous gagnez valeureusement votre droit d'exister car tous les jours vous dominez votre côté obscur… Rien que pour ça, vous devriez être fier de ce que vous êtes ! Et rien que pour ça, moi je vous admire…

Il sembla réfléchir à ce petit discours emprunt de sagesse, leva enfin les yeux de ses converses et dévisagea un long moment sa compagne, sa bonne et brave Kate qui avait toujours le mot pour le réconforter et le soulager du fardeau qui pesait lourdement sur ses épaules. Elle-même n'était pas mécontente de son speach et se ravit de constater qu'il eut l'effet désiré :

- Il est temps que nous partions ! s'enchanta le Docteur en sautant sur la console centrale et en jouant avec les différentes manettes.

- Déposez-nous aux Caraïbes !

- Aux Caraïbes, rien que ça ? s'étonna-t-il.

- J'ai besoin de voir Banana.

- Qui ?

- Quoi, vous ne connaissez pas Banana ?

- Non.

- Mais tout le monde connaît Banana !

Elle sourit à son tour devant sa mine déconfite. Elle adorait le plonger dans le doute, qui plus est dans une situation aussi ridicule. Le Docteur resta un instant silencieux puis haussa les épaules et demanda, comme si de rien n'était, agacé tout de même que Kate le délaisse dans l'ignorance :

- Et à quelle adresse peut-on le trouver ce Banana ?