Partie 2

J'avais téléphoné au numéro indiqué me présentant comme une parente. Une femme m'avait indiqué un lieu et un itinéraire à suivre pour se rencontrer.

J'avais laissé Sydney et Broots à la maison après avoir subi les insistances de la Nounou pour ne pas faire de mal à son génie. Il voulait absolument m'accompagner, il était médecin et pouvait être utile disait-il. « Je saurais très bien me débrouiller avec lui, ne vous inquiétez pas », lui avais-je répondu avec un sourire qui trahissait mon excitation.

Les indications m'avaient menée jusque dans le Maine, dans une bourgade de quelques maisons et commerces. Aux alentours, de grandes villas, plus luxueuses, contrastaient avec celles du village. J'étais passée devant l'une d'elles, un pavillon de chasse sans doute qui s'élevait dans un grand parc planté d'arbres immenses, nus à cette saison, recouverts de neige. Prés de l'entrée un lac avait gelé au grand bonheur des enfants qui patinaient innocemment dessus. C'était vraiment un autre monde, la neige contribuait sans doute à cette impression. Une impression de plénitude, de sérénité qui m'avait prise un peu plus tôt, en arrivant dans la région.

J'arrivai dans la bourgade même. Les ruelles étaient encombrées de neige et je dus laisser la voiture à l'entrée. Nous avions rendez-vous dans un café, le seul du village apparemment, « impossible de vous tromper », m'avait dit la femme. Je repérai l'établissement. On y entrait et sortait comme dans un moulin. Un endroit vivant, le lieu de rencontres des villageois pensai-je.

Je vins au comptoir commander un café chaud et me renseigna sur cette femme. « A la table du fond » m'avait-on dit. Je scrutai les tables et vit enfin la table du fond. Une femme, de mon âge, peut être un peu plus, avec de longs cheveux bruns et un certain charme se réchauffait en serrant une tasse de chocolat chaud. Elle aperçut mon regard, me sourit et me fit signe.

« Mademoiselle Parker », lui dis-je en lui tendant ma main.

« Sabina » me dit-elle avec un discret accent slave, « ainsi vous connaissez Jarod ? »

« Nous sommes de vieux amis. Nous ne nous sommes pas vus depuis un certain temps mais en voyant votre appel à l'aide je n'ai pas hésité à vous appeler…

- C'est très bien. Et bien… voyez-vous…Jarod a été foudroyé un soir d'orage il y a quelques semaines. Depuis il ne sait plus rien, il a tout oublié. Je vous avoue que son état était très critique mais il s'est rétabli, plus vite que je ne l'aurais imaginé.

- Il est donc chez vous là… ?

- En effet, dans une villa de ma famille. J'y vis seule, donc l'accueillir a été un vrai plaisir. J'espère que vous le comprendrez mais je ne le laisserais partir que lorsqu'il aura retrouvé la mémoire. Je n'en ai pas contre vous, mais qui me dit que vous êtes bien celle que vous prétendez être, ou que vous ne voulez pas du mal à Jarod…

- C'est-à-dire que j'avais prévu de le ramener à la maison dès aujourd'hui…

- Oui j'imagine, mais je me suis beaucoup attachée à lui et je préférerais le savoir en sécurité. Vous pouvez rester quelques jours, il y a de la place vous savez… Vous pourrez lui rappeler des moments de son passé, il aura peut être un déclic… alors à ce moment là je serais prête à le laisser partir… »

Qu'aurais-je pu dire ? Je m'embarquai donc dans cette histoire. J'allais passer Noël dans un coin paumé du Maine avec Jarod et une inconnue, à parler souvenirs. Si on m'avait dit ça deux jours avant, je n'aurais pas trouvé si pathétique la soirée du Centre et Broots dans son costume de pingouin.

OoOoO

La jeune femme me conduisit à travers les ruelles jusqu'à l'extérieur. Les véhicules circulaient mal, et mieux valait s'y rendre à pied. L'occasion pour parler de tout et de rien… Tandis qu'elle me parlait de son affection pour Superboy, un sentiment étrange naissait au bas de mon ventre. Il fallait que je ramène Jarod, que je le cloue dans un des sous-sols du Centre dont Dieu seul connaît l'existence et enfin se terminera cette stupide course, cette chasse incessante… C'était exactement ce que je m'apprêtai à faire, ma quête touchait à sa fin. Mais ce sentiment naissant n'avait rien à voir. Je ne le connaissais pas, et il me fit peur. Mais une Parker n'a pas peur, et d'un revers de la main je chassai cette sensation étrange.

La route me semblait terriblement longue bien que Sabina m'assurait qu'il n'y avait que trois kilomètres. Mes bottes à talons commençaient à me faire souffrir, et je sentais le bout de mes oreilles et de mon nez gelés. L'inconnue sans me juger me tendit un bonnet et une écharpe. Un bonnet ridicule tricoté à la main qui me parut moins grotesque quand je le mis et une écharpe qui m'apporta un soupçon de chaleur. J'aurais préféré mourir plutôt que l'on me voit ainsi accoutrée. Mais aucune chance ici pour que je croise quelqu'un qui me reconnaisse.

Au bout d'un moment qui me parut une éternité, nous entrâmes sur le domaine familial. La demeure était imposante mais ne dégageait que de la sérénité. Une aile entière paraissait inhabitée, et seule le bâtiment central était occupé m'avait expliqué Sabina. Nous entrions dans le hall qui donnait sur une petite pièce jouxtant les cuisines. Un feu dansait dans l'âtre et je le vis, accroupi, s'occupant des flammes. Il se releva et me fixa. Il n'avait pas changé. Son regard était toujours aussi intense, mais ses étoiles avaient disparu. Son regard n'était pas vide comme j'avais pu imaginer. Il n'eut aucune réaction, simplement il m'observait. Et pour la première fois il me regardait comme une étrangère. Cette sensation au bas de mon ventre me repris.

OoOoO

Sabina m'avait dit qu'une femme avait répondu à l'appel lancé sur Internet et qu'elle venait le lendemain. Toute la soirée, les questions s'étaient bousculées. Était-ce ma femme ? Ma sœur ? Comment était-elle ? Les minutes s'égrenaient de plus en plus lentement, et l'échéance du lendemain m'angoissait. Il faudrait que je quitte Sabina, chose à laquelle j'évitais de penser. Nos liens s'étaient resserrés, bien plus que chacun ne l'avait espéré. De même chacun de nous deux en avaient conscience, la rupture serait difficile.

J'étais en train de m'occuper du feu quand j'entendis la porte s'ouvrir. Sabina et l'étrangère étaient rentrées. Je pris mon courage à deux mains et me levai pour leur faire face.

Je vis une femme aussi grande que moi, si ce n'était plus, vêtue d'un long manteau de cuir qui recouvrait un pull noir moulant et une jupe infiniment courte. Cette même jupe laissait apparaître d'interminables jambes. La jeune femme portait un ravissant bonnet qui laissait voir ses cheveux d'un noir ébène. Enfin, ce qui m'interpella le plus ce fut ses yeux d'un bleu profond soulignés par un maquillage trop foncé. Elle avait du charme, elle était… belle, oserais-je dire. Mais elle était tellement différente de Sabina que j'en fus déstabilisé. Elle était… d'un autre monde.