Partie 3
« Vous pourriez aller faire un tour, vous retrouvez seul à seul… » dit Sabina nous sortant de ce silence embarrassé qui s'était installé.
Elle m'avait parlé d'un vieux manège à l'arrière de la bâtisse. J'avais proposé à Jarod de nous y rendre, pour parler. Parler. Comme deux être civilisés, pas de course poursuite, pas de devinettes, de sous-entendus, ou de secrets enfouis déterrés de notre passé. Simplement parler. Quelque chose ne tournait pas rond. Tout s'était écroulé. Et d'un seul regard je l'avais su… Il m'avait minutieusement observé pendant nos « retrouvailles » et pour la première fois je n'ai pas eu envie de le mettre en joue pour m'avoir regardé de cette façon, pour la première fois, je n'ai pas eu envie de le clouer avec une réplique cinglante. Je n'avais eu qu'une seule envie, le serrer dans mes bras, comme un enfant, et lui dire que tout redeviendrait comme avant.
Mais tandis que nous arrivions au manège, et je fulminai de m'attarder sur des pensées comme celles là… Il ne fallait pas que son état m'empêche de faire mon boulot. Lui au Centre, moi libre. C'était aussi simple que ça. Pourquoi fallait-il tout compliquer… ? Si je laissais passer cette occasion je m'en mordrais les doigts toute ma vie.
Était-ce Noël, cette ambiance qui faisait que j'hésitais ? A cette époque de l'année, les gens doivent être avec ceux qu'ils aiment, être heureux et insouciants. Foutu état d'esprit !
Nous nous étions assis sur la rambarde du manège, l'un en face de l'autre, assez loin pour pouvoir s'observer. Comme des étrangers. Cette sensation me fit peur à nouveau. Et je décidai intérieurement de lui – de nous - accorder un sursis. Foutu Noël… !
OoOoO
Elle était assise en face de moi, et je n'arrivais pas à engager la conversation. Elle était… troublante. Tout en elle évoquait la froideur et l'indifférence, mais il y avait en elle une once de je-ne-sais-quoi qui me fascinait. Ses yeux, peut être. D'un bleu bouleversant. Et si les yeux sont bien la fenêtre de l'âme, alors son âme me fascinait bien plus encore.
Comme pour briser la glace, je me lançai.
« Alors… ainsi, nous nous connaissons… quel genre de… relation avons-nous… ? » dis-je en essayant d'y ajouter une pointe d'humour, allégeant l'atmosphère lourde qui planait.
Elle me fixa un moment, s'éclaircit la voix et parla enfin.
« Nous sommes des amis d'enfance… nous avons grandi ensemble… dans… au même endroit… Nous continuons de nous voir de temps en temps… pour le travail. »
Ouf... ! Ce n'était pas ma sœur, ou ma femme ou un lien plus intime… Cependant son attitude m'intriguait. Ce n'était pas le comportement d'une personne proche. Quiconque de familier m'aurait serré dans les bras, me rappelant les bons moments passés. Son enthousiasme était à peine visible, elle semblait plus gênée que moi encore. Quelque chose clochait.
« Mais… sommes-nous proches ou… enfin, je ne sais pas, pouvez-vous m'en dire plus sur moi… ?
- Nous sommes… proches… en un sens oui… tu... euh… sinon tu es à la recherche de ta famille que tu as perdu de vue… nous… nous travaillons ensemble de temps en temps, et nous sommes proches oui… »
Était-ce le froid ou était-elle en train de rougir… ? Cette attitude me fit sourire. Cela répondait à ma question.
OoOoO
Il me posa des questions auxquelles je ne m'étais pas du tout préparée. Quelle relation y a-t-il entre nous… ? Fallait-il que je lui dise la vérité… ? Je repensai au sursis que je voulais lui donner. Mieux valait lui créer des réponses pas si éloignées de la réalité.
Proches...?! Savoir arrêter Superboy quand il va trop loin… ! Puis j'y réfléchis, pourquoi serais-je venue si je n'avais pas été proche de lui. A mon grand effroi, je me mis à lui dire des choses que jamais je n'aurais dû dire, des choses qui, jamais, n'auraient dû sortir de ma bouche. Quand je m'en rendis compte, je sentis mes pommettes en feu, comme une gamine. Quelle honte… ! Je détournai les yeux face à son sourire.
Et comme si le ciel s'en mêlait, des flocons commencèrent à tomber du ciel. Je les sentis fondre sur ma peau. Je jetai un œil à Jarod, il observait le spectacle comme un enfant. Il quitta le manège et se mit à tournoyer les bras grands ouverts, les yeux au ciel. C'est la première fois que je le voyais rire ainsi. Insouciant. Peut être que l'esprit de Noël m'y poussa, toutefois je le rejoins sous les flocons, tournoyant tous les deux comme des gamins.
Seul l'étourdissement nous fit nous arrêter. Le sol tanguait, le ciel dansait et soudain je me sentis vaciller. Je me sentis tombée sur quelque chose de mou, un corps, et quand je repris mes esprits, je m'aperçus que j'étais sur Jarod, nos visages à quelques centimètres l'un de l'autre. Lui riait encore, essoufflé. Je sentais sa respiration sur mon visage, et son cœur battre sous son blouson. A moins que ce ne soit le mien. La situation était irréelle. J'étais sur Jarod, ses lèvres à portée des miennes. Je sentais son bras autour de ma taille. Son odeur me troublait. Il s'était arrêté de rire et me regardait. Je devinais qu'il avait en tête la même chose que moi. Puis je me repris. Ce sursis ne signifiait rien d'autre qu'une bonne action pour les fêtes. Je me levai alors. Il en fit de même. Nous étions trempés, il proposa alors de retourner dans la villa pour se sécher devant la grande cheminée.
