Chapitre Deux – Brown Eyed Girl
Enfin, le dernier jour d'école, pour toujours. Elle savait depuis un moment qu'elle ne deviendrait pas une admiratrice de Globalsoft, mais ses gardiens – elle évitait de les appeler ses parents – ne l'aurait pas laissée passer à côté de la 'bonne éducation de Globalsoft' et 'de l'emploi honorable dans la Division Mode' que 'sa mère avait toujours voulu mais n'avait jamais eu'. La culpabilité qu'ils avaient essayée de lui insuffler n'avait pas fonctionné et elle regrettait de ne pas avoir accepté plus tôt l'internat juste pour se trouver loin de tous ces monstres GaGa. C'était presque insultant d'accepter le fait qu'elle était la descendante de tels clones.
Pourtant, plus elle y pensait, plus elle réalisait qu'elle était un monstre. Elle était celle qui était différente. Celle qui n'avait pas de nom. Bon, elle avait un nom, mais elle le détestait. Quelle sorte de nom était www/Kaitlyn(at)theHoffbecks(dot)com, de toute façon ? Elle avait pris l'habitude de juste s'appeler Kate, mais dès qu'elle aurait trouvé un autre nom, celui-ci serait laissé loin derrière elle.
Kate jeta un coup d'œil aux diplômés qui se dispersaient en sortant de l'école, traversant joyeusement la rue pour commencer leur shopping – pas comme si c'était ce qu'ils faisaient chaque jour. Mais elle poireautait. Ca semblait étrange : depuis tout ce temps, elle avait voulu partir d'ici, et maintenant que la chance de le faire se présentait, elle ne pouvait pas partir.
Elle supposa que cela avait à voir avec le dingue qui restait là alors que tous les autres étaient partis. Maintenant, il parlait avec la prof, celle avec le drôle de nez. La prof recula lentement, puis gagna de la vitesse, courant vers Kate puis dans l'école sans même prendre conscience de la présence de la jeune fille.
« I want to break free, » entendit-elle le garçon murmurer. Puis il le cria plus fort. « I want to break free ! »
Une phrase très simple, mais elle semblait posséder un sens bien plus profond. Pendant qu'elle essayait d'éviter le dingue, il avait eu assez de courage pour dire de telles choses à de gens en contact avec la Division de Sécurité de Globalsoft.
« I wan' to break free, » murmura-t-elle comme si elle essayait les sons que cela produisait. Ca sonnait… bien. Elle se retourna pour regarder dans la cour, mais le garçon était parti. « I wan' to break free. » Kate s'affala sur les marches, renversant le contenu de son sac. (1)
Elle entendit un groupe gloussant approcher sur sa gauche et, juste pour que sa vie soit un peu plus misérable, elle vit l'une d'elles la pointer du doigt. Rapidement, elle ramassa ses affaires et tenta de s'échapper, mais elle ne fut pas assez rapide.
L'une d'elles, habillée de rose, cria, « Visez un peu la bizarrerie, les filles ! »
« Ta mère ne télécharge donc rien de décent à te mettre ? » demanda une autre en jaune.
Kate lui répondit brutalement : « Je fais mon propre message de mode. »
Une troisième, habillée en violet, se renseigna, « Et quel est le message du jour, alors ? 'Bonjour, je suis nulle, petite, moche et pathétique' ? »
La rose reprit la parole, « Comment pourrais-tu un jour être avec un des garçons de la boyzone habillée comme un monstre ? »
Nouvelle ronde de rires avant que la quatrième ne grince, « Tu es une honte pour les GaGa girls ! »
Kate ne pouvait plus rester assise et laisser faire. Elle sauta sur ses pieds. « Je ne suis pas une GaGa girl ! » Encore plus de gloussements. « Et je ne suis pas intéressées par ces espèces de boys-'R'-us, de clones sans cervelle avec lesquels vous sortez ! » dit-elle durement, la colère se peignant sur les visages autour d'elle.
La fille en rose, de toute évidence leader du petit cercle, se pencha vers elle et ronronna en articulant clairement, « Tu. Es. Une pauvre. Solitaire. » Elle ricana, comme si son 'insulte' était la meilleure chose depuis le html.
« Oh, tu. As sûrement. Raison. À ce propos. Salope ! » se moqua Kate en imitant le ton de l'autre fille.
« Oooh ! » firent-elles toutes.
« Sois réaliste, alors, ou tu seras seule toute ta vie, » cria la jaune.
« N'étais-je pas justement en accord avec ça ? » songea Kate sarcastique. « Je n'ai pas besoin d'un gars GaGa pour me rendre heureuse. » Cependant, malgré toutes ses répliques, elle réalisa que les GaGas avaient, pour une fois, raison. Elle serait seule toute sa vie. « Can anybody find me somebody to love ? » murmura-t-elle.
Malheureusement, la fille en violet l'entendit. « Quelqu'un pour t'aimer toi ? Oh, bien ! » La bleue gloussa. « Houhou ! Ca n'arrivera jamais ! »
« Arrête de rêver et reviens à la vie virtuelle ! »
« Look, someday I'm gonna be free ! » cria Kate par-dessus son épaule. « Can anybody find me somebody to love ! » (2)
Une voix retentit derrière elle et les cinq GaGas girls se dispersèrent. « Très touchant, jeune fille. Mais tu comprends sans aucun doute que la compagnie t'adore. Arrêtez-la. »
Elle sentit deux paires de mains la saisirent de chaque côté et elle cria pour tous ceux qui seraient susceptibles de l'entendre : « Globalsoft égal fascistes ! »
La tête de Kate lui faisait mal. Elle ne voyait rien, mais elle entendait quelqu'un gémir. Doucement, ses yeux s'ajustèrent à la lumière et elle s'assit. Elle était sur un brancard, face à quelqu'un qui lui était familier. Oh, bien. C'était le dingue de l'école. Il avait un drôle de nom, si elle se rappelait bien. Il était mince, donnant presque l'impression qu'il avait dix ans de moins, et il avait la coupe de cheveux la plus bizarre qu'elle n'ait jamais vue. Bon, au moins, ce n'était pas un GaGa boy. Il avait quelque chose – un morceau de vêtement, peut-être ? – autour de son front. Il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser qu'elle en avait un, elle aussi.
« Hé, g-g-g-GaGa girl ! Qui es-tu ? » demanda le garçon. Ce dingue était ennuyeux, mais sa voix était presque… chantante. Bien que cela ne ressemblât en rien à la musique qu'elle avait pu entendre jusque là. Et – à la différence de la musique GaGa – elle aimait ça.
Elle grogna. « Je ne suis pas une g-g-g-g-g-GaGa girl, et je ne réponds pas aux questions, » se moqua-t-elle. « Qui es-tu ? »
« Et bien, je … » Le dingue s'arrêta comme s'il était soudain pris d'un très gros doute. « J-je ne sais pas qui je suis… »
« Oh, » se moqua-t-elle. « Bien. Ca risque de rendre les choses un peu difficiles. »
« M-mais mon nom est Galileo Figaro. »
Oui, c'était bien ce dingue avec le nom bizarre. « C'est cool comme nom, » fit-elle sarcastique.
Il sourit et cela le fit paraître encore plus jeune. « M-merci ! »
Le garçon avait clairement manqué le sarcasme. « Je n'étais pas sérieuse, » dit-elle en roulant des yeux. « Ca t'ennuie si je le raccourcis ? »
« Oh, et bien, j-je crois que Galileo serait… » commença-t-il, mais la fille le coupa.
« Donc, Gazza, dis-moi, » fit-elle en s'allongeant sur le ventre, la tête dans ses mains, « pourquoi as-tu été arrêté ? »
Gazza parût presque ennuyé pendant un moment, mais son visage redevint confus, presque sans expression, et son regard resta fixe. « P-parce que j'entends des sons. Dans ma tête ! Des m-m-mots et des sons, » couina-t-il. « J-je suis fou, tu vois. »
Kate se rassit. « J'ai été arrêtée parce qu'il n'aime pas ma façon de M'HABILLER ! » expliqua-t-elle en dirigeant le dernier mot vers le garde qui était certainement posté derrière la porte.
« J-je trouve que tu t'habilles bien, » dit-il avec un grand sourire.
« C'est gentil, » répliqua-t-elle. « Mais venant d'un gars qui se dit dingue lui-même… non. Quels sons tu entends ? »
« J-je ne sais pas, » dit-il en gigotant. Gazza était très certainement dingue. Un vrai caractère.
« Sais. Tu. Quelque. Chose ? » demanda-t-elle en articulant clairement.
Après un petit moment – bien qu'il lui eût semblé plus long – il répondit.
« Et bien, oui, je… Je sais que je suis différent ! » dit-il en paraissant un peu plus sûr de lui. « Ce qui fait que les gars de la boyzone me détestent, » marmonna-t-il dans un souffle.
Enfin. Quelque chose qu'ils comprenaient tous les deux : la solitude.
« Les GaGa girls me détestent, » murmura-t-elle.
Gazza lui jeta un coup d'œil, paraissant pour une fois plus sérieux qu'enfantin. « Et bien, s-sais-tu pourquoi elles te détestent ? »
Sa question l'interpella. Comment pouvait-elle savoir si elles la détestaient parce qu'elle avait les cheveux longs ou si c'était parce qu'elle ne portait aucun vêtement avec le logo GaGa dessus ?
« Ouais, elles pensent que je suis lesbienne parce que je ne porte pas de couleurs pastelles, » admit-elle finalement.
Il rit. « Elles te détestent parce qu'elles ont peur de toi, » expliqua-t-il. Donc, le garçon n'était pas un idiot complet. « Parce que tu es différente. Tu es, et bien… u-un individu à part entière ! »
S'il savait cela, il devrait avoir une autre étincelle d'intelligence. « Que crois-tu qu'ils nous aient fait ? » demanda-t-elle en portant la main à son bandage.
« J-je ne sais pas, » dit-il en regardant par terre.
Bon, elle pouvait au moins espérer. Ou peut-être qu'il avait passé tellement de temps au-dehors qu'il pouvait juger les gens, et seulement les gens. « Crois-tu qu'ils vont abandonner et nous laisser partir ? »
« T-tu ne comprends pas ? » dit-il en donnant l'impression d'être fier de savoir quelque chose qu'elle ne savait pas. « Nous sommes une menace. Hum… » Une nouvelle fois, il sembla un peu confus. Puis, ce fut comme si une petite diode était apparue au-dessus de sa tête alors que la compréhension se faisait sur son visage. « U-u virus. D-dans leur mémoire vive. Et ils n'abandonneront pas tant qu'ils n'auront pas pointé leur curseur sur nous… »
« … Et trainé jusqu'à la corbeille, » finit Kate. « Alors… comment sort-on d'ici ? » (3)
« Hum… Il y a une fenêtre, là, » pointa Gazza. « E-et t-tu ne m'as toujours pas dit… C-comment tu t'appelles ? »
« E-e-e-e-et tu n'as pas écouté quand j'ai dit que je ne répondais pas aux questions, » se moqua-t-elle.
« A-allez, j-je t'ai dit le mien ! Et j-je ne peux pas continuer à t'appeler 'toi' ! »
Elle lui lança un regard mauvais. « Sortons juste d'ici. »
Marchant doucement pour ne pas éveiller l'attention des gardes, elle alla rapidement jusqu'à la fenêtre. Elle tendit les bras vers le verrou et sentit une main effleurer les siennes.
Sautant en arrière, elle s'exclama à l'attention du propriétaire de la main : « Qu'est-ce que tu fais ? »
Gazza rougit. « Oh, hum… J-j'ai juste pensé que tu devais avoir b-besoin d'aide, tu sais, pour l'atteindre, » bégaya-t-il.
« Tu m'as demandé mon avis, Gazza ? »
« N-n-non ! »
« Je peux m'en occuper, » fit-elle brusquement en déverrouillant le loquet.
« A-as-tu besoin d'aide pour m-monter là-haut ? P-parce que je peux t'aider, tu sais, s-si tu veux. »
« Je devrai y arriver. » Elle fit glisser la fenêtre sur le côté et se hissa, poussant par terre avec ses orteils et gagnant centimètres par centimètre. Sa tête passa finalement au-dehors et elle put dire où elle était : au quartier général de Globalsoft, juste en dehors du quartier commerçant. Mais elle glissa et s'effondra à terre.
« T-tu es sûr que tu peux le faire ? J-je veux dire, je peux y a-aller d'abord et te soulever. »
Elle essaya une nouvelle fois, avec le même résultat. Il était clair qu'elle ne pourrait pas sortir sans son aide, mais elle ne pouvait pas l'admettre.
Se retournant, elle commença à lui parler brusquement. « Écoute, toi… » et fut soudain nez-à-nez, ou plus nez-à-cou, très près de lui. Elle leva les yeux vers lui et le vit qui la regardait comme s'il attendait quelque chose.
« Q-quoi ? » demande-t-il, de toute évidence inconscient de leur proximité.
Elle recula d'un petit pas, mit ses mains sur ses hanches et soupira. « Aide-moi à monter, » marmonna-t-elle.
« D-d'accord. »
Mettant une fois de plus ses mains sur le bord de la fenêtre, elle le sentit la soulever par la taille et elle s'écrasa dehors. Elle s'écarta rapidement alors que Gazza sautait à terre.
« Et maintenant, on va où ? » demanda Kate.
« Et bien, hum… Sortons dans la nuit ! » s'enflamma-t-il soudain. « Descendons dans les rues ! Nous sommes des rebelles, maintenant ! 'Cause baby'… » - elle grimaça – « … 'we were born to run'. » (4)
Elle jeta son bandage à terre. « Ne m'appelle pas 'baby' ! » aboya-t-elle alors qu'il partait en gambadant.
« Oh, désolé. C'est juste une phrase que j'ai entendu dans ma tête ! » expliqua-t-il en tournant sur lui-même et en riant.
« Ah ouais ? »
« Ouais ! »
« Et bien laisse-la là, » fit-elle avec un sourire en coin, passant devant alors qu'ils sortaient de la zone commerçante et entraient dans une nouvelle vie.
À suivre…
Notes explicatives de la traductrice :
Le titre de ce chapitre, Brown Eyed Girl, est le titre d'une chanson du chanteur irlandais Van Morrison.
(1) I want to break free, titre de Queen. Le même que dans le chapitre 1.
(2) Somebody to love, titre de Queen.
Personne ne peut-il me trouver quelqu'un à aimer ?
(3) Insérez ici Under Pressure, titre de Queen.
(4) Born to run, titre de Bruce Springsteen.
