Genre : Univers Alternatif

Rating : Pour le moment, T. Mais me connaissant, virera probablement M par la suite.

Disclaimer : Les personnages sont à la base propriété de J.K. Rowling. Ne m'appartiennent d'eux que les élucubrations que j'invente à leur sujet… Notons aussi que le titre est un emprunt à une chanson des Guns.

Avertissement : Slash en devenir. Ceux que les relations homosexuelles masculines incommodent trop sévèrement peuvent donc aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte.

You can't put your arms around a memory.

Chapitre II

J'émerge de mon brouillard dans la sensation moelleuse de ce qui doit être un canapé abondamment pourvu de coussins, vers lequel je me suis vaguement senti entraîner, moitié marchant, moitié porté par ces bras puissants, étrangement rassurants. Pour un peu, j'aurais l'impression d'être la princesse des contes de fée, ou la blonde des films d'aventure, secourue in extremis par un vaillant et secourable inconnu – dont, bien entendu, elle est censée tomber amoureuse au premier regard.

Je dois vraiment être mal en point pour qu'il me vienne des idées pareilles…

Il est où, d'ailleurs, mon inconnu ?

J'essaie de me redresser un peu, sans grand succès, la tête me tourne et j'ai l'impression d'avoir été vidé de toute trace de force. La première chose que rencontre mon regard est une cheminée immense, un étrange monument de marbre vert bronze supporté par deux cariatides autrefois blanches, mais que des siècles de fumée ont revêtues de traînées sombres, semblables à des lambeaux de voiles déchirés drapés par le hasard. De lourds serpents d'argent ciselé, noirci, s'enroulent autour de leur corps et semblent darder sur moi l'éclat émeraude de leur regard de pierre…presque vivant.

Définitivement pas le genre de décor que j'aimerais avoir chez moi. Pour un peu, on dirait un tombeau, si ce n'est cette grande flambée qui crépite là au milieu et accroche des reflets d'or mouvant sur le métal… Je suis tout près, et elle est assez ardente pour réchauffer toute la pièce, aussi vaste soit-elle, mais je suis toujours frigorifié, peut-être plus encore que tout à l'heure, lorsque je luttais contre ce vent glacé qui avait à moitié fini par m'anesthésier. Je réalise que je tremble comme une feuille, quelque chose de froid coule contre ma nuque et malgré tous mes efforts, je n'arrive pas à faire taire ce petit bruit sec et sourd de mes dents qui s'entrechoquent.

Je me perds un moment dans la contemplation du feu, puis reviens malgré moi aux serpents, fasciné par ce regard vert brillant et ces lueurs fugitives qui semblent faire onduler leur corps… Dans un cauchemar ils pourraient se mettre à glisser lentement, jusqu'à terre, jusqu'à moi, et je resterais immobile, incapable du moindre geste…

« Vous devriez enlever vos vêtements. Ils sont trempés. »

La voix, sèche et sombre comme un très vieux velours, me fait sursauter et m'arrache au mirage. Je me retourne vers elle.

Une silhouette imposante vêtue de noir, un visage blafard encadré de longues mèches d'ébène, deux yeux aussi impénétrables qu'une nuit sans lune. L'homme se tient à quelques mètres de moi, juste derrière un fauteuil tendu d'une tapisserie élimée dont le motif s'est fondu dans le temps. Impassible.

Je me demande comment j'ai pu le confondre avec un quelconque fantôme de Sirius, tout à l'heure… La ressemblance n'est qu'une pâle illusion. Son regard est aussi froid et distant que le sien était chaleureux, son allure aussi raide et austère que la sienne était souple et nonchalante, son élégance aussi stricte que la sienne savait se faire débraillée. Son attitude est celle d'un homme qui mesure et contrôle chaque geste, chaque mot. Sirius, lui, ne savait rien retenir, ni ses éclats de rire contagieux, ni ses accès de colère dévastatrice, ni cette franchise parfois vexante mais toujours désarmante, qui le caractérisait mieux que tout. Son visage était incapable de dissimuler quoi que ce soit, et celui de cet homme ne montre rien.

Certainement pas le prince charmant idéal, mais il ne manque pas d'une certaine classe. Pour ne pas dire une classe certaine.

Je me gifle mentalement, et entreprend maladroitement d'obéir à son conseil, qui ressemble plus à un ordre qu'à autre chose mais a le mérite d'être judicieux. Mon écharpe et mon blouson sont couverts d'une couche de neige glacée qui fond lentement à la chaleur ambiante, et c'est ça que je sens couler dans mon cou depuis tout à l'heure. Je les laisse tomber au sol, sans vraiment me soucier de les voir inonder le tapis, et reste dubitatif devant mon jean, qui se trouve dans le même état et commence à me coller désagréablement à la peau, mais que je me vois mal enlever devant un inconnu. Surtout devant cet inconnu en particulier. Son regard, que je sens toujours posé sur moi me met vaguement mal à l'aise – il m'en faut plus pour me déstabiliser, pourtant, d'habitude…

« Il est aussi trempé que le reste, si c'est la question que vous vous posez. »

Il y a un accent un peu sarcastique, au fond de sa voix. Un paquet de tissu atterrit à côté de moi, puis il me tourne le dos et l'instant d'après, il a disparu. Ce n'est qu'à cet instant que je réalise qu'il me parle en anglais… Tout à l'heure, dans la débâcle, j'ai dû oublier toute notion d'italien, et je ne me suis même pas rendu compte qu'il répondait dans ma langue maternelle. Sans une trace d'accent, comme s'il la pratiquait depuis toujours… Plutôt inhabituel pour un italien, mais il ne l'est peut-être pas, après tout.

Peu importe.

Je tends une main toujours aussi tremblante vers ce qu'il vient de me laisser. Une serviette épaisse, vert foncé, une couverture, sensiblement de la même teinte, et un jean noir, sans doute trois fois trop grand pour moi, dans lequel j'ai déjà hâte de me glisser. Je me demande si ce type connaît d'autres couleurs que le noir et le vert… Pas que je ne les aime pas, après tout, ce sont un peu les miennes aussi, mais il y a quand même plus vivant.

Hmm. En fait, je me demande si ce type est vivant.

Je suis con.

Lorsqu'il revient, j'ai eu le temps de me changer et je suis à peu près sec, même si à peu près toujours aussi transi. Le jean ne tient sur mes hanches que par la ceinture récupérée sur le mien et j'ai dû faire trois revers pour qu'il m'arrive au milieu du pied, mais il parait presque tiède et la sensation est délicieuse…

Sans un mot, il me tend une grande tasse fumante et vient s'asseoir dans le fauteuil qui me fait face. La porcelaine ancienne est divinement chaude entre mes paumes et le récipient n'est rempli qu'aux trois-quarts – il a sans doute remarqué qu'avec mes mains tremblantes, je n'aurais pas manqué d'en coller partout si elle avait été pleine. Délicate attention pour le canapé...

Je me concentre un moment sur le liquide sombre dont le parfum, que j'ai immédiatement identifié, pourrait presque me faire défaillir de bonheur. Café whisky. La boisson fétiche de Sirius, dont l'arôme réveille mon adolescence…le souvenir de toutes ces soirées d'hiver que j'ai passées chez lui, où il m'en servait une tasse, un peu plus alcoolisée au fil des ans. Remus disait qu'il finirait par faire de moi un ivrogne, et se resservait d'un air résigné… C'était les vacances, et nous restions souvent jusqu'à l'aube à discuter de tout et de rien, assis devant la bouteille de scotch et la thermos de métal cabossé, au coin d'un feu qui ne semblait jamais devoir s'éteindre…

Ce n'est pas le moment de penser à ça.

Je porte précautionneusement la tasse à mes lèvres, et la différence s'impose. La mixture de Sirius ne tenait guère son goût que de l'alcool ajouté, mais ce type là, s'il dose le whisky comme un écossais, fait le café comme un italien, et marie les deux à la perfection.

C'est corsé. C'est brûlant. C'est bon.

Je serais presque prêt à lui rouler une pelle pour le remercier de m'avoir servi semblable merveille – pour le remercier tout court, au fond, il le mérite largement – mais vu sa tête, je doute grandement qu'il apprécie le geste.

Je replonge dans ma tasse, souffle longuement sur la surface tremblante avant de pouvoir avaler une nouvelle gorgée. La vapeur qui s'élève me pique un peu les yeux et me fait réaliser que je n'ai pas mes lunettes. Pas qu'elles me soient d'une nécessité absolue à vrai dire, je suis myope d'un œil et astigmate du second – parfois, j'ai du mal à faire dans la simplicité – du coup, l'un compense à peu près l'autre, mais c'est tout de même plus confortable avec que sans.

Je pose un instant ma tasse sur un guéridon encombré de livres anciens – couvertures de cuir sombre aux dorures ternies et à la reliure en débâcle, épuisées par le temps, l'humidité et de trop nombreuses lectures – et je me penche vers mon blouson pour en sortir mes binocles, pas trop écrasées pour une fois. Les essuie dans un coin de la serviette avant de les ajuster sur mon nez. Un grand merde à mon charmant cousin et à mes charmants camarades de classe qui m'ont traité de serpent à lunettes pendant toute mon enfance, Sirius, lui, affirmait qu'elles font partie de mon charme. Pas que j'en sois intimement convaincu, mais enfin, on fait avec ce qu'on a…

Je réintègre mes coussins avec une nouvelle gorgée, qui me brûle un peu la langue avant de diffuser une chaleur exquise au creux de mon corps, irradiant lentement le long de mes veines. Mes tremblements commencent à se calmer et je me sens déjà mieux, physiquement du moins, parce que ce regard qui ne m'a pas lâché depuis cinq minutes, détaillant tous mes mouvements, et dont je ne parvient pas à déterminer l'expression, a quelque chose de vaguement…oppressant. Tout comme ce silence qui s'éternise entre nous deux, simplement meublé par les craquements du feu dans la cheminée et les sifflements du vent au-dehors.

Je voudrais pouvoir dire quelque chose, mais je ne sais vraiment pas quoi… Une banalité serait sans doute de mise, mais ce n'est pas le genre d'homme à qui on a envie de sortir des banalités.

C'est idiot, mais je crois qu'il m'impressionne.

Par sa froideur apparente, par ce regard où se mélangent une étrange insistance et une indifférence absolue, sous lequel j'ai l'impression de n'être qu'un objet insolite mais sans intérêt apporté par le hasard… par ce pli oscillant entre amertume et mépris qui ploie le coin de sa bouche. Il y a quelque chose qui n'est pas loin de me fasciner, dans ce visage si sévère, presque répulsif au premier abord. Quelque chose d'incontestablement mystérieux que je suis incapable de définir.

Cette impassibilité en elle-même est un excès, en fait. C'est comme s'il portait un masque, adopté depuis si longtemps qu'il aurait fini par devenir son visage même, à tel point que la nature et la pose ont fini par se confondre.

Ce visage complexe, j'ai soudain l'envie quasi irrépressible de le traduire sur le papier, de tenter de l'apprivoiser, de l'appréhender au moins par la magie du dessin. Mes fusains et mon bloc sont dans mon sac, à mes pieds – ils ne me quittent jamais – mais je réfrène mes ardeurs, les lois les plus élémentaires de la société et de la civilisation m'interdisent de les sortir…pour le moment.

J'ai presque fini ma tasse et commence à jouer nerveusement avec elle, en même temps que j'observe l'homme à la dérobée, lorsqu'il se décide enfin à parler.

« Pourrais-je enfin savoir ce qui vous a amené jusque chez moi ? »

Oups. Je crois que mon bredouillage d'introduction n'a pas dû être très clair, tout à l'heure.

Je m'excuse vaguement, puis entreprend de lui expliquer mon cas.

« J'ai eu un accident de voiture…à cause du verglas. »

(Et des Beatles, mais inutile d'insister sur ce genre de détail, je n'ai pas envie de passer pour un abruti congénital devant lui. J'enchaîne.)

« Je voulais rejoindre Côme ce soir, mais j'ai été surpris par la tempête et ma voiture a fini encastrée dans un arbre, au fond d'un fossé. Votre maison a été la première trace de civilisation que j'aie trouvée en cherchant un endroit où m'abriter… Je m'appelle Harry Potter, au fait. »

Il hoche la tête.

« Snape. Severus Snape. »

Plutôt insolite, comme nom. Une si belle sifflante, ou peut-être la manière dont sa voix l'accentue, me fait penser au « pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes » de Racine… Quatre années passées à étudier la littérature française ne peuvent que laisser des séquelles, mais au fond c'est loin de jurer avec le décor. Mes yeux dévient malgré moi vers les reptiles de la cheminée avant de revenir vers lui.

« Je ne vous ai même pas remercié… Pour m'avoir recueilli et…tout ça. »

D'un geste de ma tasse, je désigne le jean et la couverture qui m'enveloppe les épaules. Il hausse les siennes, très légèrement.

« Je n'ai pas pour habitude de laisser les gens mourir de froid devant ma porte. »

Sa réponse est un peu sèche, mais je prends le parti d'en plaisanter.

« Parce que vous en récupérez souvent ? »

Il me regarde un moment sans rien dire, puis son visage se détend imperceptiblement. Ce qui chez lui doit être le plus proche parent d'un sourire.

« En l'occurrence vous êtes le premier.

« Ah. »

Nouveau silence. Dernières gorgées au parfum ambré. Une douce torpeur née de la fatigue et de l'alcool commence à m'envahir.

« Je…peux rester jusqu'à demain matin, alors ?

« Non. J'attends juste que vous soyez réchauffé pour vous mettre à la porte. »

C'est qu'il est sarcastique, en plus.

Bon, d'accord, ma question était stupide, mais ce type est trop indéchiffrable pour qu'on puisse être sûr de rien…

« Vous pourrez dormir ici, dans le canapé. A moins que vous ne préfériez un lit moisi dans une chambre non chauffée, je n'ai rien d'autre à vous offrir. »

Encore une fois, le ton est parfaitement neutre. Je suppose que pas mal de gens pourraient avoir l'air un peu gêné en disant ça, en avouant implicitement à quel point leur baraque est délabrée – à quel point l'argent doit manquer pour l'entretenir. Lui, il se contente d'énoncer un fait, sans émotion apparente. Comme si ce genre de détail ne l'atteignait plus depuis longtemps.

Je le remercie, encore une fois, ce qui provoque le même haussement d'épaules. Indifférent.

Il semble tellement inaccessible à tout qu'il en viendrait certainement à m'agacer si je me sentais moins vaseux et moins mou… J'ai toujours eu du mal avec les gens qui dissimulent leurs sentiments – cette sensation désagréable de ne jamais pouvoir approcher ce qu'ils pensent réellement, au moment où on leur parle, de ne jamais savoir quelle position adopter vis-à-vis d'eux. Moi, c'est le contraire absolu, je suis à peu près aussi incapable que Sirius de cacher ce qui se passe dans ma tête et ma spontanéité légendaire est parfois plus désastreuse que réellement appréciable. A force de faire du rentre-dedans, on dirait presque que je cherche les coups que je me prends…comme lui semble éviter tout contact, jusqu'au plus minime… pour ne pas risquer d'être blessé ?

Zut. On s'en fout, au fond, de son comportement et de ses raisons profondes. Je ne le connais même pas, il ne me connaît pas, et demain matin sera certainement la dernière fois où je profiterai de sa passionnante compagnie.

Mais je ne peux pas nier qu'il m'intrigue.

Je pose ma tasse sur le guéridon, repousse un peu ma couverture qui commence à devenir superflue et lève les yeux vers lui, décidé à tenter une amorce de conversation.

« Vous êtes britannique ?

« En partie. »

Il semble un instant se cantonner à cette réponse avant d'ajouter, sans grand enthousiasme, comme si ça lui coûtait un effort de parler. De parler de lui ou de parler tout court ?

« La famille de mon père était anglaise. Avec quelques écossais en prime. »

Je dresse les oreilles.

« De quel coin ?

« Un vague domaine perdu à l'est des monts Grampians pour les écossais. Le Kent pour les anglais. Et Londres, la plupart du temps. »

L'air vaguement dégoûté avec lequel il vient de prononcer le nom de cette ville me le rend soudain un poil plus proche, plus…sympathique, presque. Objectivement, je n'ai rien contre Londres. Très objectivement, c'est même une ville fabuleuse. C'est juste que j'y ai passé les années les plus pourries de ma vie – toute mon enfance en fait, et sans vouloir jouer les victimes, c'était le genre d'enfance que je ne souhaite à personne – et qu'un peu trop de mauvais souvenirs s'y rattachent. M'ont laissé un arrière-goût qui a du mal à passer.

« L'est des monts Grampians…c'est du côté de Dundee, ça, non ? »

Il acquiesce. Il semblerait qu'on soit plus ou moins voisins, au bout du compte.

« J'ai passé pas mal de temps par là-bas. Dans un collège perdu au milieu de la campagne… Vous connaissez peut-être, Hogwarts ? »

Pour la première fois depuis que je l'ai rencontré, un semblant d'émotion passe fugitivement sur son visage. Il lève un sourcil et l'espace d'une seconde, il a l'air surpris.

« Hogwarts ? J'y ai passé une partie de ma scolarité.

« C'est vrai ! »

Décidément, le monde est petit. Dire qu'il a fallu que je vienne me paumer dans une tempête de neige en Italie du Nord pour tomber sur un ancien de cette bonne vieille école…

Il n'a pas l'air aussi enthousiaste que moi, lui, par contre. La coïncidence est amusante, pourtant.

Non ?

Apparemment, non.

Je tente d'enchaîner sur le sujet, mais sans grand succès, il n'a visiblement pas envie de s'appesantir sur cette époque de sa vie…ou il n'a tout simplement pas envie de parler, et je lui casse les pieds depuis tout à l'heure. Pourquoi il reste ici, dans ce cas ? Il pourrait tout aussi bien aller se coucher…

Pas que j'aie vraiment envie qu'il parte, au fond. Aussi taciturne soit-elle, sa présence n'est pas vraiment désagréable. Peut-être à cause de cette impression de mystère qui se dégage de lui.

Je finis par renoncer à la parole, et je fais ce dont j'ai envie depuis un moment. J'attrape mon sac au pied du canapé et en sort ma panoplie de voyage.

Les fusains, dans une boîte en bois verni, fermée par une ferrure d'argent et compartimentée de velours noir. Superbe cadeau d'Hermione et Ron pour mes dix-huit ans, juste à notre sortie d'Hogwarts. Et la grande pochette de carton autrefois bleu ciel, couverte de mille lettres et dessins griffonnés au hasard, renfermant mon bloc, les nombreux croquis réalisés pendant mon voyage – visages inconnus, paysages, détails d'une architecture, d'un objet qui a frappé mon attention – et les portraits qui ne me quittent jamais.

Mes amis. Ma vraie famille.

Hermione et Ron, étendus à l'ombre d'un vieux saule pleureur sur la pelouse qui s'étendait devant l'école, lors de notre dernière année. Après-midi de mai, un dimanche, elle plongée dans ses bouquins, comme toujours, et lui qui regarde les nuages défiler dans le ciel en enroulant ses doigts dans les épais cheveux bruns épandus à ses côtés. Ils venaient juste de se mettre ensemble. Ils le sont toujours. Mariés depuis moins d'un mois, ils finissent leur voyage de noces en Italie et c'est eux que je dois rejoindre à Milan. Théoriquement demain. Ce qui est plutôt mal parti.

Feuille suivante. Nymph', pieds nus dans un jean déchiré, tee-shirt de Siouxsie, cheveux en pétard – encore pire que moi, sauf que chez elle, c'est volontaire. Et teint en rose – en train d'essayer de réchauffer des raviolis en boîte sur un réchaud à gaz. Camping sauvage en Bretagne pendant les vacances d'été, il y a trois ans. Sans doute les meilleures de ma vie, qui ont réuni tous ceux qui comptaient pour moi… Sur le papier, son regard a l'air de dire « tu pourrais venir m'aider plutôt que de gribouiller ». J'aurais dû, pour le bien de notre régime alimentaire – jusqu'à ce que cette chère Nymph' me prouve le contraire, je n'aurais jamais imaginé qu'il soit possible de rater un réchauffage de raviolis en boîte – mais ce dessin me donne toujours envie de rire…

Ensuite. Sirius et Remus, enlacés devant le feu, pendant l'une de nos si nombreuses soirées d'hiver… Je dois avoir mille croquis d'eux, comme ça, je ne me lassais jamais de fixer leur image sur le papier. Celui-ci est mon préféré. Rem' s'est endormi, une mèche de cheveux vient caresser ses paupières et sa tête a roulé au creux de l'épaule de Sirius qui le retient par la taille, serré tout contre lui. J'ai balancé une connerie, à un moment, et attrapé son expression au moment où il relevait la tête vers moi, un reste de tendresse rêveuse au fond des yeux, entremêlée à un soupçon de surprise amusée, et un sourire déjà prédateur au coin de la bouche alors qu'il s'apprête à me répondre. Ce dessin-là, je pourrais rester pendant des heures à le contempler, me perdre dedans, le cœur au bord des lèvres. Je m'en empêche à chaque fois, le rejette derrière les autres. Je ne dois pas me noyer dans les souvenirs…

Suivant. Molly Weasley, la mère de Ron, ma mère de substitution. Avec tous les avantages et (presque) sans les inconvénients. J'ai été couvé autant que les autres, si ce n'est plus, mais n'ai jamais eu à subir les engueulades spectaculaires que leur valaient nos bêtises – spectaculaires elles aussi, il faut bien l'avouer. Caractère de feu, mais générosité sans bornes – il en faut pour accueillir comme le sien le meilleur ami de son fils, quand on a déjà sept gosses plus ou moins insupportables et voraces à gérer. Cuisinière émérite, je l'ai dessinée devant ses fourneaux – un poêle à charbon comme on n'en fait plus depuis des décennies. Elle affirme qu'elle ne peut faire quelque chose de décent que là-dessus, et vu le résultat, je n'irais pas la contredire.

Au dos, plusieurs croquis des jumeaux, Fred et Georges. Il n'y a qu'en les dessinant que j'ai réussi à les différencier. Les mêmes yeux pétillants, et le même sourire en coin qui promet des désastres imminents…mais Fred a quelque chose d'imperceptiblement plus fin dans le visage, il faut les observer longtemps pour le déceler. C'est aussi lui le plus imaginatif – en matière de conneries diverses et variées comme au creux d'un lit.

Moui. Disons que pour ma première fois – et pas mal de suivantes – j'ai fait d'une pierre deux coups. Sans jeu de mot vulgaire.

Ron a frôlé la crise cardiaque lorsqu'il l'a appris, mais finalement il l'a plutôt bien pris. Pour finir par me balancer qu'au fond, ce n'est pas vraiment comme si je baisais avec deux garçons en même temps « Fred-et-Georges, c'est presque une seule personne avec deux corps, et ça depuis toujours…pas étonnant qu'ils restent ensemble pour ça aussi »…

Limite philosophe, le Ronnie, par moments. Hmm. Pour ma première fois, j'ai donc décroché un être unique partagé en deux corps distincts et semblables. J'ai déjà dit que j'avais parfois du mal à faire dans la simplicité ?

Les regarder me remonte le moral avant la dernière feuille.

Sirius, bien sûr.

Toujours lui.

Juste son visage, avec ses longs cheveux noirs détachés qui lui retombent à moitié dans les yeux, son regard fier, un peu hanté tout au fond, et son fin sourire mi charmeur, mi affectueux alors qu'il s'amuse à poser pour moi.

De lui tout seul, je dois en avoir encore mille, de portraits, entassés dans une boite, à Edinburgh, dispersés au hasard des pages, dans mes bouquins, perdus au fond de tiroirs, d'autres encore chez Remus. Après sa mort, c'était devenu une obsession, dessiner son visage, encore et encore, tel qu'il était dans ma tête, le fixer, le faire renaître sur le papier, pour ne pas le perdre, pour tenter de le rattraper… Les doigts, le visage et les vêtements maculés de noir, pendant plus d'une semaine, je n'ai lâché mes fusains que lorsque le sommeil finissait par me vaincre ou lorsque Remus me forçait à manger quelque chose ; je ne faisais que le dessiner, frénétiquement, dans toutes les expressions, tous les lieux et toutes les situations dont je me souvenais, jusqu'à l'épuisement et malgré l'épuisement, les yeux secs et la gorge en feu…

Au bout du neuvième jour, Remus m'a balancé une paire de gifles retentissantes – peut-être les plus belles que j'aie jamais reçues. Et le vieux barbu sur son nuage sait que j'en ai reçu, pourtant, quand j'étais gosse. Il m'a fait mal, vraiment mal, puis il a commencé à m'engueuler. C'était la première fois que je le voyais se mettre en colère, lui toujours si calme, si doux.

Il m'a fait mal, et ça m'a libéré ; quelque part, quelque chose s'est déchiré en moi et trop de sensations ont rejailli d'un seul coup pour que je puisse en distinguer une seule. Juste qu'elles étaient toutes aussi douloureuses les unes que les autres, et qu'elles me laissaient une sensation de vide croissant, béant.

Je me suis retrouvé en larmes dans les bras de Remus, j'ai dû sangloter pendant longtemps, accroché à ses épaules, je crois bien que lui aussi a fini par se mettre à pleurer, plus doucement, sans un bruit…juste le souvenir de ses larmes roulant sur ses joues alors qu'il me caressait les cheveux…puis je l'ai embrassé, ou c'est lui qui a commencé, je ne sais plus, nous en avions autant besoin l'un que l'autre ; ce soir-là, nous avons fait l'amour pour la première fois tous les deux, avec lui aussi présent que s'il avait été dans le lit avec nous…

Je n'ai pas pour autant arrêté de le dessiner, par la suite, mais l'obsession m'avait quitté et la vie a fini par reprendre ses droits, lentement…

Merde.

Je m'étais pourtant promis de ne pas revenir m'engluer dans ces souvenirs là, et je me retrouve comme un con à contempler ce portrait, une boule au fond de la gorge.

Je reporte mon attention sur mon hôte, nos regards se rencontrent, s'accrochent puis se détournent en même temps. Il se met à contempler la cheminée, et moi je reste concentré sur son visage quelques secondes encore avant de déplier mon bloc, d'ouvrir ma boîte, d'un geste résolu. Je ne lui demande pas son autorisation, de toute manière je ne le fais jamais avec personne, et je ne veux pas risquer un refus. Tant pis pour la politesse. Et puis, il ne parait même plus vraiment prêter attention à moi…

Pendant un long moment, je ne prête plus attention qu'à lui. Les fusains semblent avoir été créés spécialement pour évoquer cet homme-là, tout en ombres et en contrastes, noir charbon, blanc papier, gris mystère… Et je découvre que ce visage est loin d'être froid, en réalité, trop d'émotions s'y sont gravées avant d'être ravalées, enfouies quelque part au fond de lui pour y être savamment oubliées. Il y a en lui comme une souffrance depuis longtemps domptée, surmontée par une noblesse presque inconsciente et une fierté sans faille. Le masque s'est fondu dans la chair et y a figé un dernier sentiment d'amertume, ce pli qui semble interdire le moindre sourire à ses lèvres. Il me faut plusieurs croquis, hâtivement griffonnés, pour réussir à saisir cette impression confuse qui se dégage de lui, pour réussir à transcrire ce mélange de mystère vaguement inquiétant, de force confinant à la dureté, de prestance naturelle et calculée, d'intelligence aiguë et froide, et cet obscur souvenir d'une faille ancienne, habilement dissimulée.

Puis je prends une nouvelle feuille et entreprend de le dessiner pour de bon, avec plus de soin.

Au bout d'un long moment, je réalise qu'il me regarde à nouveau.

« C'est moi que vous dessinez ?

« Oui.

D'un coup de fusain, j'accentue l'ombre de son regard.

« Ca ne vous dérange pas ? »

Maintenant que le portrait est pour ainsi dire achevé, je peux toujours demander. Il répond par son éternel haussement d'épaules indifférent.

« Non… Vous dessinez toujours les gens que vous rencontrez ?

Je souris.

« Toujours. Lorsqu'ils sont intéressants. »

Un point pour moi, je crois que j'ai réussi à le déstabiliser. Un peu. Un tout petit peu. Quelque chose – perplexité, embarras, incrédulité ? – passe sur son visage, et je tente de l'attraper dans un coin de feuille blanche, aussi vite que ça disparaît, avant de revenir fignoler le portrait lui-même.

Puis je jette le tout sur le canapé, à côté de moi, enlève mes lunettes d'une main et passe l'autre sur mes yeux, les gratifiant certainement au passage de quelques traces charbonneuses, m'étire de tout mon long.

Je suis crevé.

Snape, entre temps, s'est levé. Il se rapproche de moi et pose un regard interrogatif sur mon bloc.

« Puis-je regarder le chef-d'œuvre ? »

Il y a de l'ironie au fond de sa voix, mais j'ai du mal à en cerner l'objet. Je hausse les épaules, dans une vague imitation de son propre geste. Je montre rarement aux gens les portraits que je viens de réaliser d'eux, surtout lorsque je les connais mal, mais après tout je ne peux difficilement lui refuser ça…

« Bien sur. »

Je lui tends le bloc et il l'observe en silence pendant un bon moment avant de le reposer entre deux coussins.

« Vous avez du talent. »

On me l'a souvent dit et j'ai fini par le croire, même si au fond le dessin est pour moi quelque chose de plus instinctif qu'étudié, plus la traduction spontanée d'une émotion qu'une recherche de style ou de réalisme. Mais son verdict n'est pas un compliment, juste une constatation parfaitement neutre qui prend du coup une valeur particulière. Une appréciation positive ne doit pas être facile à obtenir de ce genre de type…

Je le remercie avec un sourire et pointe la pochette en carton du bout du menton.

« Si ça vous intéresse, vous pouvez jeter un coup d'œil au reste. »

Je ne sais pas vraiment pourquoi je lui ai proposé ça, en fait. C'était très spontané, mais il y a de fortes chances pour qu'il s'en tamponne royalement, de mes autres dessins.

Je suis presque étonné lorsqu'il acquiesce en silence et se dégage une place à côté de moi. Il pose le classeur sur ses genoux et se met à feuilleter son contenu, s'attardant un peu plus longtemps sur certaines esquisses.

J'ai un tant soit peu l'impression de déballer une partie de ma vie privée devant lui, tout à coup. Heureusement qu'il n'y a rien de compromettant, là-dedans… Quoique le croquis de Fred et Georges se tenant enlacés, à moitié nus, pourrait sembler tendancieux à des yeux un peu trop chastes…et celui de Sirius et Rem'…bah ! Ils restent tous de parfaits inconnus pour lui, après tout, ça n'a pas grande importance. Et si ça le gène de voir deux hommes enlacés, il sera gêné, tant pis pour lui.

Il feuillette toujours, et soudain s'immobilise devant une feuille. Pâlit.

Il a déjà le teint plutôt blafard à la base, mais là il ressemble à un fantôme.

« Cet homme… »

Je me penche vers lui pour voir ce qui a réussi à lui faire tant d'effet. Il tient entre ses mains le portrait de Sirius et semble incapable d'en détacher son regard.

« C'est…c'était mon parrain. Sirius Black. »

Je me suis efforcé de prendre le ton le plus détaché possible, mais je doute que c'ait été très convainquant. Il ne semble pas vraiment s'en rendre compte, et je vois sa pomme d'Adam tressaillir alors qu'il déglutit avec difficulté. Le pli s'est fait un peu plus profond, un peu plus amer, au coin de sa bouche.

« C'était ?

« Il est mort.

J'ai toujours autant de mal à le dire…

« Vous… le connaissiez ? »

Dans cinq minutes, il va me sortir qu'il était au mariage de mes parents, si ça continue.

Il se contente de refermer la pochette d'un geste sec et de se lever brusquement.

« Je ferais mieux de vous laisser dormir, maintenant. »

A suivre…

Toute review, quelle qu'elle soit, sera encore et toujours la bienvenue ! J'en ai bien besoin pour me motiver, parfois…