Genre : Univers Alternatif

Rating : Pour le moment, T. Mais me connaissant, virera probablement M par la suite.

Disclaimer : Les personnages sont à la base propriété de J.K. Rowling. Ne m'appartiennent d'eux que les élucubrations que j'invente à leur sujet… Notons aussi que le titre est un emprunt à une chanson des Guns.

Avertissement : Slash en devenir. Ceux que les relations homosexuelles masculines incommodent trop sévèrement peuvent donc aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte (ou le ciel plus bleu, ou les éléphants plus roses, selon votre convenance)

You can't put your arms around a memory

Chapitre III

Le lendemain, il neige toujours.

Debout près de la fenêtre, à moitié blotti dans l'immense rideau de brocard vert et ocre dont le parfum de poussière me pique vaguement le nez, je reste un long moment à regarder le ballet des flocons au-dessus du parc, entre le ciel couleur de plomb délavé et les branches noires des arbres séculaires, le feuillage sombre et luisant d'un magnolia gigantesque.

C'est apaisant, gris, et magnifiquement déprimant.

Avant même de l'avoir entamée, je sens que cette journée ne va pas être beaucoup moins foireuse que la précédente.

Avec le temps qu'il fait, je n'ai aucune idée de quand ni comment je vais pouvoir renouer contact avec la civilisation pour récupérer ma voiture et – ou ? – trouver le moyen de rejoindre les deux tourtereaux à Milan.

J'ai plus ou moins mal à la gorge – ce genre de picotement insidieux qui ne demande qu'à devenir flamboyant avant de retomber sur les bronches, pour une crève en bonne et due forme. J'ai mal dormi. Ce genre de sommeil à la fois lourd et superficiel, entrecoupé de vagues réveils et de rêves bizarres qui laissent une impression d'inachevé, de manque et de malaise. D'autant plus dérangeants que je suis incapable de m'en souvenir. Le canapé, un peu trop moelleux pour être honnête, s'est avéré franchement défoncé à l'usage, et m'a laissé en souvenir quelques courbatures bien senties dans le bas du dos et les épaules ; le feu s'est éteint petit à petit au cours de la nuit et les quelques braises rougeoyantes du foyer sont depuis longtemps incapables de lutter contre le froid humide qui a fini par envahir la pièce.

J'ai plus ou moins mal au crâne, et à nouveau, je suis transi jusqu'aux os. Et le petit souffle glacé qui s'infiltre par les fenêtres aux huisseries mal jointes n'arrange pas vraiment les choses…

Cette baraque est une véritable antiquité. Un vestige magnifique en phase de décomposition avancée. A peu près aussi accueillante et confortable que le repaire de Nosferatu, mais incontestablement aussi fascinante…

Un peu comme son propriétaire, au fond. Pas qu'il soit délabré, loin de là – quoi qu'il parait étrangement vieux, indifféremment du nombre des années, vieux comme quelqu'un qui a un lourd passé derrière lui – non, la similitude est plutôt dans l'idée. Disons qu'à vivre, ça doit être intenable, mais c'est trop mystérieux, hors du commun, pour ne pas être attirant…

Le propriétaire en question, je ne l'ai pas encore revu depuis son départ précipité, hier soir.

Sa réaction devant le portrait de Sirius – le fait même qu'il puisse le connaître – m'a

bizarrement troublé…un peu comme si, mon parrain faisant depuis toujours partie d'un monde à part, qui n'appartient qu'à moi, je découvrais soudain que ce monde est plus large que prévu, recèle une dimension insoupçonnée, parce qu'un inconnu, le plus imprévisible des inconnus, s'y trouve soudain rattaché.

C'est idiot. Je sais bien pourtant que la vie de Sirius ne s'est pas toujours limitée à Remus, moi, et nos quelques amis proches, à ce petit groupe, cette famille reconstituée que nous avions fini par former. Je sais bien que malgré notre complicité, malgré toutes nos confidences, je ne connais pas tout de sa vie. Mais je n'ai jamais entendu parler une seule fois de Severus Snape. Ce nom n'évoque pas en moi la moindre réminiscence, même la plus vague. Il ne l'a jamais mentionné devant moi, j'en suis parfaitement certain…et pourtant, son visage a fait un tel effet à ce même Severus Snape qu'il est difficile d'imaginer qu'ils n'aient été que de simples connaissances sans lendemain ni importance.

Je n'aurais pas cru que ce type soit capable d'avoir l'air aussi…choqué ? Bouleversé ? C'était un peu comme si la faille que recouvrait le masque s'était soudain rouverte, sans prévenir, et l'avait fait voler en miettes. Ou l'avait avalé. Le forçant à s'enfuir pour ne pas être vu ainsi, à découvert.

Cette souffrance ancienne qu'il semble dissimuler aurait-elle un quelconque rapport avec Sirius ?

Bon sang, je suis ridicule, depuis hier soir, à me faire des films sur la vie privée d'un type que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, que je ne reverrai jamais après l'avoir quitté, et qui ne représente strictement rien pour moi. Et qui n'est certainement pas du genre à apprécier qu'on s'y intéresse de près ou de loin, à sa vie privée.

Mais il faut bien reconnaître qu'il m'intrigue depuis le début, et bien plus encore depuis le coup du portrait. C'est de Sirius, qu'il s'agit, et là, je peux difficilement ne pas me sentir concerné. Même si je sais parfaitement que ça ne me regarde pas.

Je me demande quelle attitude il va avoir, ce matin…s'il se décide un jour à faire son apparition.

Question ô combien existentielle, et ô combien naïve, Harry darling… Un masque, en une nuit, ça se répare, surtout pour faire face à un étranger. Si tu crois qu'il va s'effondrer et te raconter toute son histoire sur un battement de tes jolis yeux verts…

En même temps, je crois que j'aimerais bien. Pas qu'il s'effondre, non, ça doit être limite flippant de la part de quelqu'un comme lui, mais connaître son passé, je dois admettre que ça m'intéresserait vraiment.

Je suis trop romanesque, moi.

Vraiment.

Je finis par me décoller de mon courant d'air pour aller consulter ma montre, posée sur la table basse, et j'en profite pour la remettre à mon poignet. Neuf heures moins dix. Etre aussi matinal après la soirée et la nuit que j'ai passées me laisse pantois.

En fouillant dans mon sac, je retrouve quelques comprimés d'aspirine que je mets de côté pour plus tard, puis je m'enroule à nouveau dans ma couverture, m'installe en tailleur sur le canapé et attrape mon bloc et mes fusains. Je n'ai rien d'autre à faire en attendant le propriétaire du lieu, mon bouquin est resté dans la voiture, et le décor bizarre de la cheminée semble me faire des appels depuis que j'ai posé les yeux sur elle. Ces cariatides et ces serpents eux aussi méritent largement d'être fixés sur le papier…

Je me demande s'ils ne sont pas apparus dans mes rêves, cette nuit…à moins que je ne les aie entrevus dans un bref moment de réveil vaseux ?

C'est étrange… Je ne les perçois plus vraiment de la même manière qu'hier, ce matin…je leur trouve toujours ce côté fascinant, presque hypnotique, qui m'avait retenu, mais il s'y associe à présent une autre impression difficile à définir. Comme un vague malaise, assez proche de celui que j'ai éprouvé en me réveillant, assez proche de celui qui accompagne les réminiscences de mes rêves, comme s'il existait un lien entre eux. Une des rares images qu'il me reste de cette nuit, à laquelle vient soudain se superposer celle de Sirius…mais un Sirius qui ne ressemble pas à l'homme que j'ai connu. Le visage est le même, mais cette expression froide et arrogante qu'il affiche n'est pas celle de mon parrain ; elle ne lui correspond pas du tout et me fait glisser un frisson désagréable dans le dos.

Merde.

Ce faisait pourtant longtemps que je n'avais pas rêvé de lui, et je déteste l'idée que ça puisse recommencer. Et je déteste peut-être encore plus que ce soit de cette manière, où il apparaît presque comme un étranger… C'est peut-être moins pire que de revivre une énième fois sa mort, comme je l'ai tant fait au début – les deux hommes face à nous, trop ivres pour être réellement dangereux, dont nous aurions pu, dont nous aurions dû si facilement venir à bout, les coups échangés, et puis le flingue comme sorti du néant, l'homme en blouson gris qui l'agite en criant, le pointe sur moi, Sirius qui se jette devant moi, par instinct, le coup qui part, son corps qui tressaille, reste un instant immobile puis s'affaisse lentement sur les genoux, le visage de Sirius qui se relève vers moi, la stupéfaction et la douleur sur son visage, les deux hommes qui s'enfuient, et ce con qui me demande si je ne suis pas blessé, avant de tenter de se relever, mais qui s'effondre soudain sur le trottoir…le sang, l'obscurité, les lumières aveuglantes et les sirènes, l'ambulance, trop tard, le blanc, le sang, la mort… Toutes ces images qui m'ont poursuivi si longtemps jusque dans mon sommeil, que seul Remus, par sa douceur, ses caresses, sa colère aussi, a pu réussir à apaiser. Non, mon rêve de cette nuit ne pouvait pas être pire que ça, mais il était presque plus effrayant, tellement moins familier…

…et ces foutus serpents ne cessent de m'y ramener.

C'était une très mauvaise idée de me mettre à les dessiner, j'ai vraiment le moral plombé, maintenant, mais je suis plus incapable que jamais de me détacher de mes fusains…aussi pénible que ce soit, il faut que je continue, je ne parviendrai pas à me détacher de tout ça avant que les images et les sensations qu'elles entraînent ne soient reproduites sur le papier.

Lorsque Snape fait enfin son entrée, mon esprit s'est radicalement déconnecté de tout ce qui n'est pas l'objet mon dessin.

« J'ai fait du café, si vous voulez. »

Evidemment, je fais un bond sur mon divan, et je me reconnecte péniblement à la réalité.

J'adore les entrées en matière de ce type. On dirait qu'il n'a vraiment pas l'habitude de dire bonjour à quelqu'un le matin. Je me demande depuis combien de temps et à quel point il vit seul, dans cette baraque paumée…

Longtemps, certainement. Ma présence dans son salon doit un peu apparaître comme une anomalie à ses yeux, et moi-même, je ne suis pas loin de la considérer comme telle, tout à coup. Quoi qu'il en soit, son visage semble aussi neutre et impassible qu'à ce qui doit être son ordinaire. C'est presque décevant, mais au fond, je ne m'attendais pas à grand-chose d'autre…

Je jette mon dessin sur la table basse, referme ma boîte de fusains et m'essuie machinalement, les mains sur mon jean – oups, ce n'est pas le mien, heureusement qu'il est noir… – avant de me lever, les jambes vaguement flageolantes.

Je deviens une vraie lavette, dans cette histoire, c'est désastreux.

Snape désigne d'un geste une porte entr'ouverte et je le suis dans une cuisine assez grande, réchauffée par une énorme fourneau en fonte, un modèle préhistorique qui a quelque chose de réconfortant, sans doute parce qu'il me fait un peu penser à l'instrument utilisé par Molly Weasley pour nous concocter ses petits plats. En nettement plus décati, l'homme ne doit pas l'astiquer souvent – objectivement, je l'imagine assez mal un torchon à la main en train de faire briller des poignées en cuivre. Quoique l'image pourrait être assez cocasse…

La pièce entière est constituée de bric et de broc – la cuisinière a été installée dans le foyer d'une ancienne cheminée, l'évier de pierre s'intègre tant bien que mal à l'emplacement de ce qui, en des temps plus fastes, a dû être une fontaine ; les bahuts et l'armoire qui servent de rangement ont visiblement été rapportés d'une autre pièce, le frigo, seul élément moderne relégué dans un coin, jure avec le reste, et les murs couverts de mosaïque, le sol dallé de marbre, évoquent plus un jardin d'hiver qu'une cuisine. Je suppose que l'ancienne devait se trouver au sous-sol, comme dans la plupart des vieilles demeures, et que celle-ci est avant tout une solution pratique.

Qui est loin de manquer de charme, cela dit. Cette pièce semble nettement plus vivante et accueillante que le salon et le côté décalé de l'ensemble, entre l'élégance un peu froide du décor initial et la chaleur des meubles de bois massif me plait d'emblée.

Je prends place à la grande table qui en occupe le centre, et Snape me sert une large tasse de café fumant, aussi corsé et savoureux que celui d'hier, accompagné de petits pains apparemment tout juste sortis du four.

Ce mec pourrait être un bon parti, en fait.

Assis en face de moi, il sirote son café à petites gorgées sans paraître incommodé par le fait qu'il soit encore brûlant, et j'en profite pour l'observer un peu mieux que tout à l'heure, aussi discrètement que j'en suis capable.

Son impassibilité est indéniable, elle pourrait presque laisser croire qu'il ne s'est strictement rien passé d'extraordinaire hier soir, mais elle a aussi un côté un peu plus artificiel qu'avant, et lorsqu'on le regarde bien, son visage semble un peu plus marqué. Le visage d'un homme que quelque chose a tourmenté toute la nuit…

Oui, je sais, je recommence. C'est stupide, mais je suis presque incapable de ne pas étudier sa physionomie, de ne pas me poser toutes ces questions à son sujet.

Pas plus que je ne peux empêcher l'une d'entre elles, la première de toutes, de franchir mes lèvres. Sans réfléchir. Bien sûr. Je sais parfaitement qu'il n'a aucune envie d'y répondre, mais je ne suis pas du genre à toujours réfléchir avant de parler…ou peut-être est-ce tout simplement que je m'en fous, la curiosité est la plus forte.

« Vous ne m'avez pas répondu, hier… Vous connaissiez Sirius ? »

Sa tasse rencontre un peu brutalement la surface de la table et il lève sur moi un regard à me faire définitivement regretter d'être né, mais que je soutiens avec toute la crânerie innocente dont je peux être capable.

« Oui. »

La réponse a la sécheresse d'un morceau d'étoupe sur le point de prendre feu. Elle était plus ou moins connue à l'avance, mais je voulais l'entendre la prononcer, et à la manière dont il réagit, il semble à peu près certain que ce sont tout sauf de bons souvenirs qu'il rattache à ce nom.

« C'est étrange, je ne l'ai pourtant jamais entendu parler de vous. Du moins je crois… »

Là, je sais que j'aurais vraiment mieux fait de me taire, mais encore une fois, c'est sorti tout seul. Il me jette un long regard vaguement méprisant, que j'ai peut-être bien mérité, et boit lentement une gorgée de café avant de daigner me répondre.

« Quand bien même votre…parrain aurait eu l'habitude de vous raconter sa vie privée, je ne vois pas en effet quel intérêt il aurait pu trouver à évoquer l'absence totale de rapports qu'il a pu entretenir avec moi. »

Absence totale de rapports, mon œil. On ne réagit pas comme ça devant le portrait de quelqu'un avec lequel on n'a eu aucun rapport…à moins que Sirius lui rappelle quelque chose d'autre ?

Merde, au fond, tout cela ne me regarde pas. Son ton me le fait parfaitement comprendre, et il a sans doute raison. Il ne me reste plus qu'à faire marche arrière, même si ça doit me laisser un très net arrière-goût d'insatisfaction.

« Désolé d'avoir eu l'air indiscret. C'est juste que…ça m'a intrigué que vous puissiez le connaître. »

Il se contente de hocher la tête, comme pour signifier que le sujet est clos. Encore un sur lequel il n'a visiblement pas envie de s'attarder…et tout compte fait, moi non plus. Le visage de Sirius tel qu'il m'est apparu cette nuit repasse brièvement dans mon esprit et ravive un peu le malaise. J'ai l'impression d'être sur un terrain brûlant, autant pour moi que pour lui, et je préfère essayer de penser à autre chose.

Comme par exemple les considérations plus pratiques et plus urgentes concernant ma situation actuelle. Même si elles n'ont elles-mêmes rien de particulièrement enthousiasmant.

Je ressors les comprimés d'aspirine de ma poche, les avale avec mon café, et attrape un deuxième petit pain d'un geste résolu, en essayant de chasser une bonne fois pour toutes les fantômes de la nuit.

Au programme donc, ce matin, en priorité : prévenir Ron et Hermione – connaissant la demoiselle, elle va se faire un sang d'encre si elle ne reçoit pas de mes nouvelles avant midi – et trouver une dépanneuse ou quoi que ce soit susceptible de sortir Griffy de son fossé. Et me convertir illico à n'importe quelle religion dont la divinité accepterait de la faire démarrer normalement après cette rude expérience, ainsi que d'arranger un peu le temps. Parce que vu comme c'est parti, il n'y a guère que les chasse-neiges qui vont pouvoir prendre la route…

Griffy, c'est la casserole vénérable et vénérée qui me sert de voiture. Elle s'est retrouvée baptisée ainsi d'après le magnifique griffon aux couleurs de feu que Sirius a peint sur le capot, lorsque nous avons décidé que l'ancienne couleur rouge orangé de la carrosserie était décidément trop laide pour survivre. Lors d'un week-end mémorable, il y a cinq ans, tout le monde s'y est mis. A demi entremêlé au griffon, moitié luttant, moitié étreignant, Remus a créé une sorte de créature mi-homme mi-loup au pelage sombre et aux yeux brûlants. Le résultat est magnifique, et à chaque fois que je le regarde, j'ai l'impression que ces deux-là se sont indirectement envoyés en l'air sur le capot de ma voiture…

Nymph', qui sans avoir un grand talent dessine quand même nettement mieux qu'elle ne fait la cuisine, a orné la portière droite de silhouettes noires aux vêtements étranges, semblant danser sur un fond d'incendie. Hermione, qui écrit bien mieux qu'elle ne dessine, a calligraphié sur le coffre quelques lignes d'une de mes chansons fétiches habilement glissées entre la vitre et la plaque d'immatriculation :

Let's swim to the moon

Let's climb to the tide

Penetrate the evenin' that the city sleeps to hide

Let's swim to night out, love

It's our turn to try...

Moi, je me suis occupé de la portière gauche, sur laquelle j'ai imaginé un château aux contours tarabiscotés, à mi chemin entre Hogwarts et les dessins de Hugo, qui forme comme un pendant architectural aux personnages de Nymph'. Quant à Ron, il s'est associé aux jumeaux pour transformer le toit en une véritable galerie de caricatures qui nous rassemble à peu près tous, entre les apparitions de quelques uns de mes artistes préférés…

Cette voiture est à mes yeux une authentique œuvre d'art, et si on ajoute à ça que c'est Sirius qui me l'a offerte lorsque j'ai obtenu mon permis, on peut comprendre mes réticences à m'en débarrasser malgré son moteur poussif et son don incomparable pour me laisser en rade au moment le plus approprié.

Quoi qu'il doive m'en coûter, je finirai ce voyage avec elle et la ramènerai à la maison, quitte à ce qu'elle y devienne ensuite un élément du décor.

Sauf que les choses se compliquent encore un peu – comme si c'était absolument nécessaire – lorsque Snape m'annonce qu'il n'a pas le téléphone.

Evidemment.

Quitte à être maudit, autant l'être jusqu'au bout.

Après cette réjouissante nouvelle, il prend encore le temps de finir tranquillement le fond de sa tasse, avant d'ajouter :

« Lorsque le temps se sera un peu arrangé, je vous déposerai au village. Il y a un garage, là-bas. C'est tout ce que je peux faire pour vous. En attendant… »

Il esquisse un geste désignant vaguement l'ensemble de la maison.

« Je crains que vous ne soyez obligé de rester ici. »

Je n'arrive pas à déterminer si ça l'ennuie profondément, ou s'il s'en contrefout royalement. Et moi…ça me casse les pieds, bien sûr, je n'aime pas du tout l'idée de devoir rester enfermé ici jusqu'à ce que les nuages aient la délicatesse d'aller cracher leurs flocons ailleurs, mais en même temps…je n'ai pas vraiment envie de quitter cet endroit tout de suite. Un peu comme s'il y avait quelque chose qui m'y retenait, presque malgré moi.

Puisque je n'ai pas le choix, autant me focaliser sur l'aspect le moins négatif du problème.

« Je suppose que c'est ça ou me taper dix-sept kilomètres sous, sur et dans la neige… »

Un sourcil se relève et me toise, un brin ironique.

« Auquel cas, j'eusse eu plus vite fait de vous laisser vous métamorphoser en congère, hier soir. »

Je souris.

« Je suis certain que vous préféreriez savoir mon cadavre sur la route plutôt que devant votre porte. Question…de commodité. Mais enfin, je m'en voudrais de réduire votre bonne action à néant.

« C'est trop aimable à vous. »

Le sourcil a presque l'air amusé.

Bon. Si ce type sait manier le second degré et que j'évite certains sujets délicats, on devrait à peu près réussir à s'entendre, en fin de compte…

Un quart d'heure plus tard, je pénètre dans une salle de bain aménagée dans une petite pièce attenant à la cuisine, qui lui ressemble beaucoup et devait être une sorte d'annexe du jardin d'hiver. Même pavage de marbre, en bonne partie recouvert d'un antique tapis persan, mêmes murs de mosaïque, mais dans un dessin un peu plus simplifié, même improvisation du décor à partir de tout et de rien, pour parvenir à un résultat au charme hétéroclite, plutôt accueillant et presque confortable. Un épais rideau de velours obstrue la fenêtre étroite pour retenir la chaleur du radiateur électrique rougeoyant, posé près de la porte, et un paravent à trois pans laqués, orné de chinoiseries, isole un angle de la pièce. Un fauteuil de rotin aux courbes arrondies, une commode et un guéridon très « boudoir XVIIIe siècle » complètent l'ameublement, de part et d'autre d'un lavabo de pierre surmonté d'un large miroir vénitien.

Si c'est lui qui a aménagé cet endroit, Snape ne manque définitivement ni de goût, ni d'imagination. J'imagine qu'il a dû utiliser la maison entière comme une sorte de vaste brocante luxueuse dans laquelle il s'est servi pour arranger ses quartiers, avant d'abandonner le reste à la poussière et à l'oubli. Je suis assez curieux de découvrir ce qu'elles peuvent encore receler, ces pièces abandonnées, mais pour le moment, je ne rêve que d'eau glacée sur mon visage et brûlante sur mes épaules.

J'abandonne mes vêtements au pied du fauteuil, sur lequel Snape a déposé pour moi une serviette propre et, au passage, je jette un coup d'œil à mon reflet dans la glace. Geste que je regrette aussitôt.

On dirait un croisement entre le zombie d'un gosse de quatorze ans et un épouvantail malmené par la tempête.

Consternant.

Mieux vaut ne pas s'attarder là-dessus. Mes lunettes atterrissent sur le guéridon, au milieu des quelques objets de toilette qu'il supporte, et dont Snape m'a aimablement autorisé l'utilisation – vu ma tête, je comprends soudain mieux son geste – puis je me dirige vers le paravent.

La douche est là-derrière, simple inclinaison du sol vers une grille d'évacuation en métal forgé, en dessous d'un système de robinetterie artisanalement raccordé au chauffe-eau qui ronronne dans le coin opposé. Elle crachote un moment avant de consentir à me déverser une bonne rasade d'eau glacée sur le coin de la figure – je n'en demandais vraiment pas tant – et je met quelques bonnes minutes avant de réussir à régler la température, entre une seconde frigorification, une tentative d'ébouillantement manquée de peu, et quelques jurons bien sentis.

Puis je savoure. Longtemps.

La pièce est envahie d'une épaisse buée stagnante lorsque je ressors de là, le corps un peu moins douloureux et l'esprit un peu plus clair. C'est encore mieux que le café…

Une fois rafraîchi, astiqué, séché, débarrassé des trois poils de barbe minables qui se battent en duel sur mon menton, coiffé autant que je peux l'être et rhabillé, j'ai retrouvé une apparence sinon enthousiasmante, du moins à peu près humaine.

On fera avec.

Je traverse la cuisine et gagne directement le grand hall d'entrée où s'épanouissent les degrés d'un monumental escalier de marbre. Snape n'est nulle part en vue, enfermé je ne sais où pour accomplir je ne sais quoi – je n'ai évidemment pas osé demander de précisions lorsqu'il m'a annoncé avoir du travail, après le petit-déjeuner, bien que la question m'intrigue indéniablement. Mais il a également dû surprendre un de mes regards admiratifs vers le buffet Renaissance de la cuisine, car il a ajouté que si je m'intéressais à ce genre de vieilleries et que je ne craignais pas trop la poussière, je pouvais toujours aller visiter la maison en attendant que le temps s'améliore.

Inutile de préciser que je ne demandais que ça – sans rationnellement oser l'espérer une seule seconde.

Je n'ai pas grimpé trois marches qu'un frisson intempestif me fait rebrousser chemin vers le salon, pour récupérer la couverture dans laquelle j'ai dormi et qui traîne toujours sur le divan. Un peu encombrante, certes, mais elle ne sera pas de trop pour affronter le froid glacé qui imprègne les pièces inhabitées de ce palais déchu. J'en profite aussi pour me munir de mon matériel de dessin, puis je reprends mon ascension sous le regard inhospitalier d'une impressionnante galerie de portraits – toutes les générations successives d'une antique famille observant avec dépit mon intrusion et maudissant en silence le descendant impie qui laisse profaner leur domaine.

J'exagère à peine.

En tout cas, c'est bien la famille de Snape qui est en représentation, dans cet escalier que n'emprunte plus personne. Certains traits se retrouvent, de toile en toile, qui sont aussi les siens – ce nez busqué, ce regard noir, comme une double marque de fabrique, d'appartenance, malgré la différence des physionomies.

A l'endroit où les marches se séparent en deux volées pour gagner l'étage supérieur, un homme attire mon attention. Plus que le large palier meublé de banquettes poussiéreuses, plus que l'escalier lui-même, c'est toute la famille et la demeure entière qu'il semble dominer, silhouette altière campée avec arrogance dans un cabinet de travail mangé d'ombres et d'objets aux contours estompés, regard impérieux qui s'abaisse légèrement pour toiser l'observateur – pour me toiser – avec un mépris souverain. Tout en lui – son attitude, sa pose, jusqu'au velours noir de son pourpoint et aux quelques bijoux luxueux qui y étincellent – marque l'autosuffisance absolue de l'homme qui se sait infiniment supérieur au commun des mortels. Et, curieusement, quelque chose se dégage du portrait, qui donne l'impression que cette certitude est en un sens parfaitement justifiée. Une impression de malaise, surtout, un peu comme on peu en ressentir face à une anomalie de la nature… Malgré les craquèlements de la peinture, il semble presque vivant – ses yeux surtout, trop intenses et qui semblent me suivre alors que je m'écarte. L'œuvre d'un très grand peintre, assurément, mais dont le style même me laisse un peu perplexe. La profusion des symboles qui émaillent la toile, à commencer par cette espèce de globe céleste orné des signes du zodiaque sur lequel l'homme pose la main, est indubitablement italienne, mais le modelé n'a rien à voir avec cette grâce, cette douceur propre aux œuvres de la péninsule ; la technique se situe plutôt quelque part entre la précision, le réalisme minutieux des portraits flamands, et l'austérité puissante des maîtres espagnols. Insituable dans l'espace, et insituable dans le temps…

Et ce type en lui-même a quelques chose de vraiment…dérangeant. Quelque chose de cruel dans son expression, d'un peu malsain. Presque inhumain. Et comme en tirant le sentiment de sa supériorité.

Vaguement fascinant, aussi, comme tout semble capable de l'être ici, mais définitivement antipathique. Et, alors que je lui tourne résolument le dos pour continuer mon exploration, je ne peux m'empêcher de trouver rassurante l'idée que son cadavre est retourné à la terre depuis près d'un demi millénaire.

Je n'aimerais vraiment pas avoir affaire à lui…

A suivre…

Bon, ce n'est pas un chapitre d'action échevelée, j'en conviens … mais un élément essentiel pour la suite a fait son apparition au sein de toute cette description…

La chanson sur le coffre de Griffy, c'est Moonlight Drive, des Doors.

Comme toujours, tout commentaire est le bienvenu !