Genre : Univers Alternatif

Rating : Pour le moment, T. Mais me connaissant, virera probablement M par la suite.

Disclaimer : Les personnages sont à la base propriété de J.K. Rowling. Ne m'appartiennent d'eux que les élucubrations que j'invente à leur sujet… Notons aussi que le titre est un emprunt à une chanson des Guns.

Avertissement : Slash en devenir. Ceux que les relations homosexuelles masculines incommodent trop sévèrement peuvent donc aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte (ou le ciel plus bleu, ou les éléphants plus roses, selon votre convenance)

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You can't put your arms around a memory

Chapitre 4

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Indubitablement, je suis perdu, mais mon exploration est trop captivante pour que je m'en soucie réellement.

Pendant près de deux heures j'ai suivi des couloirs noyés de pénombre, traversé des enfilades de salles figées sous la poussière, longé des murs aux fresques mangées par le temps, aux soieries marbrées d'humidité. Je me suis attardé dans une bibliothèque splendide, où la silhouette d'une antique mappemonde vermoulue ne gardait plus que des étagères à moitié vides, de très vieux livres presque uniformément reliés de cuir vert bronze et frappés de sigles d'argent, les probables armoiries de la famille – une tour crénelée autour de laquelle s'enroule un serpent, dardant une langue bifide et conquérante vers l'étoile qui le domine – accompagnées d'un S aux courbes sinueuses et d'une devise, Aere perennius, dont il faudra que je demande la signification à Snape, ma nullité irréversible en latin ne cessant jamais de faire ses preuves…

De meuble en meuble, de bibelot en bibelot et de pièce en pièce, mon carnet de dessin s'est rempli de croquis et mes mains se sont maculées de fusain ; j'ai gravi un second escalier, bien plus étroit, à peine éclairé par une lucarne minuscule, puis j'ai longé d'autres couloirs, poussé d'autres portes grinçantes, descendu puis remonté d'autres marches, sans me soucier de savoir où j'allais, désorienté et fasciné par l'étrange géographie des lieux, réseau inextricable d'entresols, de recoins, de chambres sans issue et de passages imprévisibles, par l'amoncellement d'objets hétéroclites qui jalonnaient ma route.

Certaines pièces m'ont semblé un peu moins délabrées, comme si elles avaient été les dernières habitées avant l'abandon des étages. Une grande chambre très féminine, tendue de satin pêche, ornée de bibelots XVIIIe siècle parmi lesquels ont dû être choisis les meubles de la salle de bain, d'aquarelles innombrables et d'un immense miroir en pied brisé en mille morceaux jamais ramassés. Une autre chambre, bien plus austère, presque spartiate, avec des murs blanchis à la chaux et un lit en fer, au chevet duquel une Bible cornée a été oubliée. Une salle de bains art déco, où subsistent quelques flacons de parfum vides, éventés depuis des décennies, et un nécessaire de toilette en ivoire jauni…

Et puis cette pièce dans laquelle je me trouve à présent, presque entièrement occupée par un immense lit à colonnes torsadées et un non moins imposant bureau assorti, sur lequel sont encore posés des crayons dans une timbale d'argent noirci, une bouteille d'encre séchée et un empilement de cahiers et de feuilles poussiéreuses, qui donnent l'impression que l'ancien occupant des lieux en est un jour parti sans se douter qu'il n'y reviendrait plus jamais.

Cette chambre me plait, beaucoup plus que les autres, sans même que je sache trop pourquoi. Elle est bien sévère à mon goût, pourtant, avec ses meubles lourds et somptueux, ses boiseries sombres tout juste relevées par le portrait d'une femme au regard triste, qui ressemble étrangement à Snape et que j'imagine être sa mère – même si en un sens il est presque difficile d'imaginer cet homme avoir eu une mère…

Peut-être est-ce dû à ce portrait, auquel je trouve un charme particulier, une douceur rare dans cette maison ; peut-être aussi à ces mille détails d'une vie oubliée – une collection de fossiles et de cristaux sur une étagère, au dessous de livres entassés avec soin : romans classiques en format de poche et ouvrages de sciences naturelles, d'histoire et de géographie, aux très scolaires couvertures de carton gondolé ; quelques photos en noir et blanc, un peu jaunies, encadrées sur le bureau ou glissées dans le bois ouvragé d'un miroir minuscule, le miroir de quelqu'un qui ne s'y regarde jamais. Des photos de paysages, presque exclusivement, qui semblent refuser la moindre pensée, le moindre souvenir aux êtres humains, à l'exception d'un homme à la silhouette élégante, s'efforçant d'avoir l'air aimable sur le sommet de la commode.

Peut-être est-ce aussi parce que tous ces détails viennent me convaincre que cette chambre a dû être celle de Snape, autrefois, et esquissent dans mon imagination un portrait un peu plus intime de cet homme qui m'intrigue tant… Le portrait d'un gamin ou d'un adolescent solitaire et studieux, réfugié comme en un sanctuaire dans ce lieu écarté de tout et de tous – mais par goût ou par nécessité ? Je me demande à quel point cette solitude à présent recherchée correspond à un goût réel ou à une simple habitude acquise dès l'enfance, qu'aucune opportunité n'est jamais venue rompre.

L'homme sur la photo aussi lui ressemble vaguement – quelque chose dans la mâchoire un peu trop dure, dans le renfoncement des yeux – mais on distingue trop mal les traits de son visage pour pouvoir en être certain. Au bout du compte, c'est surtout l'arrière-plan qui retient mon attention, parce qu'il distille en moi une curieuse impression de déjà-vu. Les rives d'un lac plantées de jonquilles, dans le parc d'une demeure qu'on aperçoit au loin – une demeure très victorienne, du meilleur style néo-gothique, avec une sorte de lanterne de fer forgé dominant les toitures. Rien que je puisse identifier formellement, mais ce décor, ce détail architectural surtout, ne me sont pas totalement étrangers…

Peut-être une propriété que j'aurais pu voir ou visiter, en Angleterre ou en Ecosse ? Il n'y en a pas eu tant que cela, après tout… Les sourcils froncés sur le rectangle de papier, j'en passe quelques une en revue, celles dont je me souviens… mais aucune ne semble correspondre. Et puis, ce n'est pas vraiment ça – ces souvenirs-là sont un peu trop précis et la photo éveille plutôt en moi le rappel furtif de quelque chose que je n'aurais qu'entrevu, sans même réellement y prêter attention. Quelque chose que j'avais déjà oublié depuis longtemps… que j'aurais tout aussi bien pu ne faire que rêver.

Ou peut-être est-ce un simple effet de mon imagination, qui s'est envolée au triple galop depuis le début de mon exploration et jette des étincelles sur tout ce qu'elle rencontre.

Peu importe, au fond, et puis ce n'est pas en courtisant la migraine que je vais trouver l'inspiration divine.

Je me redresse en grognant et, plus par réflexe qu'autre chose, griffonne rapidement sur mon carnet la silhouette du manoir, en insistant sur cette lanterne qui, j'en suis de plus en plus convaincu, est l'objet premier de ma perplexité. Puis, resserrant la couverture autour de mes épaules – le froid glacé suintant des murs commence à me transpercer jusqu'aux os et devient presque intenable lorsqu'on reste immobile – je me rapproche de la fenêtre. Ce trop long séjour dans la pénombre poussiéreuse finit par me rendre vaguement claustrophobe, et j'ai besoin de voir un peu de ciel, aussi gris soit-il, de sentir un peu d'air frais sur mon visage – de l'air vivant pour chasser ce lourd parfum de renfermé et d'humidité stagnante.

Constellées de chiures de mouches et de traces de pluie, les vitres sont trop sales pour me laisser entrevoir de l'extérieur autre chose que des silhouettes grises, blanches et noires, et je m'escrime un moment sur la poignée de bronze verdi avant que les huisseries déformées ne consentent enfin à s'ouvrir. Une araignée aux pattes interminables, dont la toile vient d'être déchiquetée par l'évènement, se carapate dans un repli de rideau moisi alors qu'une grande bouffée d'air salvateur me remplit les poumons. Quelques particules de neige viennent me picoter agréablement le visage et j'enfouis mes doigts dans le monticule cristallin d'où elles se sont envolées, sur le rebord de pierre, me penchant un peu pour mieux savourer la sensation, pour mieux profiter du paysage qui se dévoile à mes yeux.

Magnifique.

Sous la dentelle d'ébène et de givre d'un arbre immense qui se déploie à quelques mètres des murs, le parc est un champ immaculé aux reliefs incertains, peuplé de taillis sans mesure et de statues frigorifiées, s'écoulant en pente douce jusqu'à une balustrade de pierre derrière laquelle se profilent encore des enchevêtrements de branchages, un peu plus bas, de plus en plus bas, comme par étages successifs jusqu'aux rives du lac. Ce lac que je découvre enfin, étendue moutonnante d'un gris vert s'assombrissant vers l'horizon, rendu aussi infini que l'océan par le ciel bas qui en avale les rives les plus lointaines. Les montagnes les plus proches ne sont elles-mêmes que des fantômes, de vagues silhouettes à la majesté vaporeuse, dont les sommets ne pourraient être que des nuages…

Un paysage dans la contemplation duquel on pourrait se perdre pendant des heures – dans la contemplation duquel je me demande combien de fois Snape a pu se perdre, s'échapper de cette baraque bien trop sombre et oppressante pour un gamin… C'est comme un autre monde qui s'ouvre ici, par cette simple découpe dans un mur lambrissé, un monde idéalement vivant, où triomphe le calme souverain et majestueux de la nature, à des milliers de kilomètres de l'univers clos de la maison, figé dans une lente décomposition. D'un côté le temps est mouvement, éternel recommencement, de l'autre il est destruction inexorable et pourtant immobile…

Mes doigts s'engourdissent dans l'amas de flocons qui fond lentement à leur chaleur, et ce n'est qu'au bout de longues minutes que je réalise enfin ce qui pourtant est la première des évidences : il ne neige plus.

Le soulagement s'impose, immédiat et premier – je ne resterai pas prisonnier de cette bicoque trop longtemps, et avec un peu de chance, je réussirai à rejoindre la civilisation avant ce soir – mais aussi, par derrière, à peine sensible, il y a aussi comme un vague sentiment de déception – mon romantisme désolé de devoir déjà vider des lieux qui lui étaient bien trop favorables, sans doute. Ma curiosité qui sent s'évaporer les dernières chances de dévoiler le mystère de mon hôte, aussi. Peut-être.

Une dernière bouffée d'oxygène et je me décide à abandonner mon poste d'observation. La fenêtre se referme avec autant de mal qu'elle a cédé à mes efforts pour l'ouvrir, et les vitres obscurcies me replongent dans une pénombre trop soudaine qui fait naître en moi un sentiment de malaise un peu semblable à celui qui m'a poussé vers ces vitres, tout à l'heure, mais en bien plus présent.

Comme si le vide et l'abandon se creusaient brusquement autour de moi.

Comme si le dédale inextricable de ces pièces que j'ai pourtant explorées avec tant d'enthousiasme prenait une autre dimension, trop étrangère pour ne pas être hostile.

Comme si je me retrouvais soudain infiniment vulnérable dans un monde qui ne veut pas de moi.

Ce ciel lumineux, cet air pur et cette nature infinie que je viens de dissimuler à ma vue, j'éprouve soudain un besoin presque impérieux de les retrouver – mais pas dans l'encadrement, la limite de cette fenêtre crasseuse derrière laquelle j'imagine un gamin trop pâle et trop seul observer la liberté. Je les veux au-dessus de moi, loin de ces murs suintants qui me semblent soudain aussi pesants que ceux d'une prison. D'autant plus que je n'ai aucune idée du chemin à emprunter pour retrouver la sortie.

Je n'ai qu'une envie, partir d'ici, mais cette chambre me semble moins menaçante que toutes ces pièces qu'il va me falloir retraverser, et je reste un moment incapable de me décider à bouger, un nœud d'angoisse insidieuse au creux des tripes.

Je suis ridicule.

L'évidence me percute soudain – enfin – et me colle la baffe mentale dont j'avais décidément grand besoin pour mettre un terme à mes instincts claustrophobes déplacés. C'est toujours moins pire que le métro, et il y a rationnellement peu de chances pour que les murs se mettent à bouger afin de me retenir prisonnier ad vitam aeternam de cet endroit sinistre, ou qu'un zombie assoiffé de sang frais me saute dessus de derrière un placard. Surtout que les zombies ne boivent généralement pas de sang…

Bref.

Il y a sans doute un bon paquet de chemins pour regagner l'escalier principal, et je vais bien en retrouver un.

Les salles défilent à nouveau, encore trop lentement à mon goût, mais bien plus vite qu'à l'aller, et je trouve le moyen d'en découvrir d'autres, que je suis persuadé de n'avoir jamais traversées. A croire que cette maison est un univers sans fin, dans lequel de nouvelles découvertes sont toujours possibles, mais cette fois, je n'ai plus du tout envie de m'attarder. Ma brève crise d'angoisse a beau s'être apaisée, elle me laisse un arrière-goût un peu âcre qui transforme radicalement mon point de vue sur ce que je traverse, me trouvant à peu près insensible à ce halo de mystère, de beauté décadente qui m'avait tant fasciné jusque là. La poussière, le froid, l'humidité et la moisissure me sautent aux yeux et à la gorge dans toute leur crudité; c'est un champ de ruines que je traverse, un palais pourrissant et désenchanté où je n'ai rien à faire.

Machinalement, je me suis mis à fredonner, pour surmonter le malaise persistant, et je passe un temps qui me semble interminable avant de retrouver un lieu réellement connu, où je sois capable de m'orienter pour de bon. La bibliothèque, dans laquelle je pénètre par une porte que je n'avais pas seulement repérée à l'aller, parfaitement intégrée aux panneaux de bois qui recouvrent le mur, entre deux étagères.

Un pâle rayon de soleil réussit à s'insinuer par une fenêtre, tombe en oblique sur le parquet marqueté où il découpe un rectangle un peu flou, juste au pied du vieux globe terrestre.

La sortie est là derrière – quelques salles en enfilade, donnant en ligne droite sur le pallier du premier étage. C'est à partir d'ici que j'avais réellement commencé à me perdre, à vrai dire, comme si ce temple du savoir marquait la limite d'une dimension autre, différente, où les sens et les repères communs n'ont plus cours…

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Quelques minutes plus tard, je pose le pied sur les premières marches de l'escalier. La lumière arrive à flots depuis le rez-de-chaussée et le sentiment d'oppression disparaît presque totalement à mesure que je descends vers elle. Si Snape n'est pas en vue, je sortirais volontiers un moment, sur le perron ou dans l'allée, en attendant de savoir comment le reste de la journée va s'organiser…

J'anticipe déjà la sensation de l'air frais et du soleil sur mon visage lorsque mon pas se ralentit, s'interrompt devant le portrait, à peu près malgré moi. L'homme me toise toujours de son air arrogant et j'ai senti le poids de son regard avant même de l'avoir rencontré – un poids presque physique, magnétique et profondément désagréable.

Il y a définitivement quelque chose qui cloche, dans cette peinture. Quelque chose qui me gène d'autant plus que je n'arrive pas à le saisir. Bien sûr, il y a ces yeux qui semblent me suivre, où que je sois, mais ce n'est pas seulement ça – d'autres portraits de génie présentent cette caractéristique, et aucun n'en tire pourtant une présence aussi dérangeante. C'est tout le corps lui-même qui est en jeu, la texture de la peau, presque vivante, et celle des vêtements, qui donnent l'impression que ce type pourrait bien se mettre à bouger, abandonner derrière lui ce décor compliqué et sortir d'une démarche impériale hors de son cadre. Et ce n'est pas seulement mon imagination maladive qui s'emballe, pour le coup ; une technique particulière a très certainement été utilisée pour produire cet effet, mais…

En fait, c'est un peu comme s'il n'appartenait pas réellement au décor sur lequel il se détache, et bien moins par un jeu de lumière que par une différence de texture. Comme s'il n'était pas fait de la même matière.

Je fronce les sourcils et viens presque coller mon nez sur la toile.

Il me faut un moment avant de réaliser que c'est exactement ça : une différence de matière, on pourrait presque dire d'époque. Alors que tout le fond, le décor, l'ombre même qui enveloppe cette pièce encombrée d'objets de science, sont entièrement recouverts d'un réseau de craquelures, fines mais bien présentes, qui témoignent de l'ancienneté d'une peinture aux teintes légèrement passées, le portrait en lui-même et tous ses éléments constitutifs, jusqu'aux bijoux et au fin poignard glissé à la ceinture, sont en bien meilleur état. Pratiquement intacts, même. A peine quelques fissures sur la peau, qui pourraient aussi bien être des rides, sur les vêtements, qui se confondent avec les plis du tissu. Un esprit rationnel penserait immédiatement que cette partie du tableau a été habilement restaurée, mais c'est une explication qui s'écarte d'elle-même, sans raison vraiment logique, lorsqu'on a les yeux là-dessus. La peinture est vieille, aussi vieille que le reste, mais a été étrangement préservée, ne s'asséchant que pour donner une plus grande illusion de vie à celui qu'elle matérialise.

Comme si elle était elle-même vivante.

C'est complètement absurde, mais je n'arrive pas à m'enlever cette impression de la tête.

Fasciné malgré moi, malgré le malaise qui est revenu s'insinuer le long de mes nerfs, je descends lentement le long des jambes nerveuses gainées de soie pourpre, jusqu'aux chaussures noires ornées d'une discrète boucle d'argent, réalisées avec autant de soin minutieux que l'ensemble du portrait.

Quelques centimètres vers la gauche, des lettres tracées à la peinture brune se détachent sur un socle de marbre clair. Un nom, tout d'abord, d'une écriture nette et sans fioritures excessives, un peu écaillée mais encore parfaitement lisible : « Tommaso M. Scuro » ; puis, en dessous, quatre mots tarabiscotés dont je ne parviens difficilement à comprendre que les deux derniers, parce je les ai déjà lus un peu plus tôt : aere perennius.

C'est au moment où je m'apprête à me relever que la voix de vieux velours retentit derrière moi :

- 'Exegi momentum aere perennius.'

Snape m'observe depuis le bas de l'escalier et je lui rends son regard, en version interrogative.

- Ce qui signifie ? Je n'ai jamais réussi à retenir quoi que ce soit au-delà de la deuxième déclinaison…

Il esquisse son infime, très infime simulacre de sourire, mais ses yeux restent graves, fixés au-delà de moi sur le portrait.

- 'J'ai construit un monument plus durable que l'airain.' La première strophe de la dernière Ode d'Horace.

Tout un programme.

- C'est la devise de la famille, je suppose ? Je l'ai lue là haut, sur des bouquins…

- Oui. C'était la sienne, autrefois, et les descendants l'ont conservée.

Ses yeux reviennent sur moi, étrangement insistants, et l'espace d'un instant il semble sur le point d'ajouter quelque chose avant de se raviser aussitôt. L'indifférence étudiée a déjà repris le pas sur tout autre sentiment, quel qu'il ait pu être.

- Il a cessé de neiger. Je devrais pouvoir vous conduire à Menaggio dans l'après-midi. En attendant, si vous avez faim, j'ai fait cuire des pâtes.

Je suis à peu près certain que ce n'est pas ce qu'il voulait dire, à l'origine, mais je me contente de hocher la tête et de le rejoindre, pas mécontent d'échapper à l'emprise de l'ancêtre.

Un monument plus durable que l'airain…

Vu la gueule qu'il a, il aurait mieux fait d'éviter de l'immortaliser.

Cela dit, je me demande si cette noble sentence fait plutôt allusion à son portrait où à sa famille. Quoique d'une certaine manière, l'un ne va pas sans l'autre, la famille conservant le souvenir de ce que l'image a été… conservant donc une forme de vie à l'homme lui-même.

Moui. Il risque bien d'en être pour ses frais. La famille, elle semble déjà en plutôt mauvais état, et a toutes les chances d'en rester là ; lorsque je regarde Snape, je l'imagine très mal prendre épouse et pondre une nuée de marmots pour pérenniser la maison.

Je l'imagine assez mal avec une femme, en fait, sans trop savoir pourquoi. Si ce n'est cette espèce intuition qui me trompe rarement sur ce sujet… mais pour le coup, elle est loin d'être assurée. A vrai dire, il est surtout difficile de l'imaginer avec qui que ce soit – trop froid et impénétrable pour qu'on puisse le cerner, lui deviner des sentiments ou des désirs. C'est frustrant, et paradoxalement, ça donne d'autant plus envie de voir naître ce genre d'émotion au fond de ses yeux.

Alors que nous traversons le hall en direction de la cuisine, j'observe à la dérobée le profil aquilin de son visage, et me vient l'idée un peu saugrenue qu'il ne me déplairait pas de les faire naître moi-même, ces émotions…

Un peu par goût du défi, et puis… je peux difficilement nier qu'il m'attire, cet homme, depuis le début – en tout cas, depuis que j'ai récupéré assez de lucidité pour prendre conscience de ce que j'avais en face de moi.

Alors…

Alors je me contente de réengager la conversation sur le mystérieux Tommaso Scuro, parce qu'il m'intrigue indubitablement, et que je me vois assez mal me lancer dans un numéro de charme impromptu auprès d'un homme que j'aurai très probablement quitté avant la fin de la journée. Tout particulièrement auprès de ce type d'homme.

Soyons réalistes cinq secondes.

Bien m'en prend, cela dit, car Snape s'avère nettement moins réservé à propos de son ancêtre qu'il ne peut l'être sur lui-même. Presque bavard – toutes proportions gardées – lorsqu'il admet que je ne l'interroge pas par pure politesse, mais que le sujet m'intéresse réellement. Même si c'est plus exactement en l'entendant parler que ma curiosité originelle se transforme en véritable intérêt…

Sans même le vouloir, je l'ai visiblement branché sur ce qui semble être son unique semblant de passion, et s'il conserve son inébranlable maîtrise, son regard se fait peu à peu plus vivant, plus brillant. Mes yeux sont accrochés aux siens comme mon attention l'est à ses lèvres, alors que sa voix se déroule, un peu rauque, un peu sourde, concentrant dans ses accents toute la chaleur qui parait avoir abandonné l'homme.

Bon sang, avec une voix pareille, il pourrait rendre fascinante la recette de la tarte aux pommes… Alors, lorsqu'il s'agit d'évoquer un érudit philosophe et alchimiste né au milieu du XVe siècle dans la Florence de Côme l'Ancien, dont l'existence s'écoula longtemps entre les universités et les groupes humanistes de l'Europe entière, passionné de textes hermétiques et de magie, condamné au bûcher par Savonarole, le moine fou épris de pureté destructrice, avant de devenir à Milan l'astrologue officiel et le probable conseiller souterrain de Ludovic Sforza, puis de consacrer sa fortune à l'établissement d'une famille puissante et à la recherche, sempiternelle et acharnée, de la pierre philosophale, dans cette immense demeure bâtie sur les rives du lac de Côme… je pourrais l'écouter parler pendant des heures, des jours même. D'autant plus qu'il a une manière incroyablement vivante de recréer tout cela, ce personnage presque mythique sur lequel il a dû faire de nombreuses recherches dans les archives familiales, cette époque d'ombre profonde et de lumière flamboyante, de sang versé et d'esprit triomphant, qu'il connaît aussi bien que s'il l'avait lui-même traversée.

De ce savoir, du moins, il est tout sauf avare, et c'est une facette de sa personnalité que je n'aurais jamais soupçonnée. Qui le rend à la fois plus humain et plus… impressionnant.

Un peu comme certains de ces profs, bien trop rares, que j'ai eu l'occasion de croiser au cours de mes études, qui savaient, en quelques phrases, en quelques intonations, enlever l'attention de tout un amphi et devant lesquels nous nous sentions toujours si petits. Sauf que je ne me suis jamais retrouvé en tête à tête avec eux, à partager un plat de tagliatelles dans le cadre étrangement intime d'une vieille cuisine de guingois… et que ma fascination pour eux s'est toujours limitée aux bornes de l'intellectuel, sans jamais déborder sur le physique, comme c'est indubitablement le cas envers Snape.

Ma réaction m'agacera sans doute, après coup, mais dans l'instant, je me retrouve comme le cobra royal sous la flûte du charmeur de serpents… et nos pâtes ont depuis longtemps refroidi dans nos assiettes lorsqu'il m'en fait la remarque, avec son imperceptible semblant de sourire au coin des lèvres.

Le mien, en réponse, est beaucoup plus franc, alors que je picore quelques tagliatelles du bout de ma fourchette.

- Vous feriez un professeur fabuleux, vous savez.

- Fabuleux, je n'en sais rien, mais je suis bel et bien professeur. Je tiens une chaire d'histoire, à l'université de Turin.

Hmmm…

Objectivement, y a-t-il quelque chose qui m'empêche de venir faire des études d'histoire en Italie, l'an prochain ? Ce serait une excellente occasion de pratiquer la langue, et… moui, bref.

- Vous avez fait votre thèse sur un thème avoisinant, je suppose ?

Il hoche la tête, avale la bouchée qu'il vient de porter à ses lèvres.

- Sur Tommaso Scuro lui-même. En tant que figure à la fois emblématique et dissidente d'un certain humanisme, à la fin du XVe siècle.

- Le sujet doit être vaste…

- Il l'est. Je ne l'ai d'ailleurs toujours pas épuisé.

- Et vous avez réussi à retrouver le contenu de ses recherches ?

Il marque ici une pause infime, et il y a comme un soupçon de réticence au fond de sa voix lorsqu'il me répond.

- En partie. Je travaille justement à les reconstituer, depuis des années.

Je serais grandement curieux d'en savoir plus – même si je n'y comprendrais probablement pas grand-chose – mais j'ai vaguement l'impression que le terrain, de ce côté-ci, est miné, et je préfère m'abstenir. Encore une fois.

Je commence à acquérir des vertus de diplomatie dont je ne me serais jamais cru capable, dans la fréquentation de cet homme…

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Au bout du compte, le déjeuner s'écoule bien trop vite à mon goût – même s'il est déjà deux heures bien tassées lorsque je m'éclipse dans le salon pour réunir mes affaires et changer de jean, avant de rejoindre mon hôte sur le perron.

Dans la lumière du jour, la villa et le parc semblent encore plus lugubres et délabrés qu'ils ne m'étaient apparus la nuit dernière, mais je les oublie bien vite lorsque, d'une dépendance croulant sous un enchevêtrement de lierre et de plantes grimpantes dénudées, dont les pierres ne semblent plus tenir que par les troncs serpentins qui s'y agrippent – probablement d'anciennes écuries reconverties en garage – Snape sort ce que j'identifie immédiatement comme une Guilietta Berline des années 50, antique et superbe avec sa carrosserie noire et ses chromes rutilants.

Mon cœur fait un bond – un petit bond minuscule, mais aussi stupéfait qu'indubitablement excité – à cette vue. Bon sang, j'aurais volontiers payé pour monter un jour dans une bagnole comme celle-ci ! Et son apparition en ce lieu a quelque chose de vaguement irréel, alors même que, passé le premier instant de surprise, elle en vient à s'accorder étrangement bien au décor. Snape n'est peut-être pas aussi royalement fauché qu'il en a l'air au premier abord, au bout du compte… S'il me réserve encore d'autres surprises comme celle-ci, je vais finir par le demander en mariage avant d'arriver à Menaggio, moi.

Hmm… ou une fois arrivé au village, plutôt. Cela m'éviterait de me retrouver abandonné au fond d'un fossé, et d'avoir à me taper le reste de la route à pied…

Ce doit être avec le sourire et le regard émerveillé d'un gamin de cinq ans devant son premier train électrique que je me glisse à ses côtés, sur la banquette de cuir beige un peu râpé, posant mon sac entre mes pieds puis refermant la portière avec autant de précautions que j'en mettrais pour manier une tasse en porcelaine de Chine.

- Superbe voiture, je murmure, sans pouvoir détacher mes yeux du tableau de bord, du volant où repose une longue main, comme une araignée d'ivoire sur un bibelot de bois poli.

Il se contente, encore une fois, de hausser les épaules, et enclenche la première avec un rictus vaguement dégoûté.

- J'en apprécierais nettement plus l'aspect esthétique si je n'étais pas obligé de plonger sous le capot à chaque fois que j'entreprends un voyage de plus de dix kilomètres. Ce qui est tout sauf ma tasse de thé.

Nous pourrions fonder un club, dear…

Environ un kilomètre après avoir passé les lourdes grilles de métal forgé, je repère ma pauvre Griffy, le nez dans le fossé sous un manteau de neige.

- Ca risque de ne pas être évident de la sortir de là… J'espère que la direction n'a rien.

- Le dénivelé du talus n'est pas très abrupt. Avec un peu de chance, vous n'aurez que de la tôle froissée.

Ce sont à peu près les seules paroles que nous échangeons de tout le trajet, mais le silence entre nous n'a plus rien d'inconfortable.

Snape se concentre sur la route, recouverte d'une couche de poudreuse dont nos roues sont les premières à rompre la virginité impeccable. Il conduit bien, en gestes prudents, d'une aisance qui dénote une longue pratique du terrain et des intempéries. J'ai posé mon coude au bas de la vitre, ma tête au creux de ma main, et je me laisse aller au ronronnement du moteur, au défilement de la végétation drapée de blanc derrière le pare-brise.

Derrière le profil impassible.

En observant le paysage, c'est aussi lui que je regarde, à la dérobée, presque inconsciemment, et il ne semble pas s'en rendre compte. Ou du moins, il ne le marque pas.

Le sentiment insidieux que j'ai éprouvé par deux fois depuis ce matin est revenu, se fait un peu plus net à mesure que le bourg se rapproche. A mesure que s'éloigne l'obscure oppression générée par la villa.

Quelque chose qui ressemble à une impression d'inachevé. Une vague frustration. Une vague réticence à voir venir la conclusion logique de cette brève rencontre impromptue. Malgré ma hâte à voir Griffy remise sur ses quatre roues, malgré mon impatience à joindre Ron ou Hermione au téléphone, mon désir de retrouver la civilisation se trouve réduite à peau de Chagrin.

Si je suis un tant soit peu lucide envers moi-même, je dirais que je n'ai tout simplement pas envie de quitter Snape, pour n'avoir sans doute jamais plus l'occasion de le revoir.

Que j'aurais aimé avoir le temps de le connaître un peu mieux, de percer une part, même infime, de ce mystère émanant de sa personne. De découvrir les moyens de l'apprivoiser – à défaut d'un autre chose qui me semble trop irréalisable pour être sérieusement envisagé – ou du moins de discuter un peu plus longuement avec lui, parce qu'il y a comme quelque chose d'un avortement au bout de la conversation que nous avons eu, ce midi. Parce que cet homme me semble bien trop intéressant, d'une infinité de points de vue, pour que ne soit pas infiniment frustrante l'idée que notre rencontre va s'achever sur un banal « merci pour tout », devant le garage d'un bled paumé au pied des montagnes…

Mais ce n'est pas comme si j'avais le choix, évidemment. Et je doute que Snape éprouve de semblables états d'âme à l'idée de me voir débarrasser son territoire.

Même si avec lui, je ne peux être sûr de rien…

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Toutes mes plus humbles excuses pour le retard ce ce chapitre... dont la fin, j'en conviens, est sans doute un peu plate. Et merci à tous ceux qui n'ont pas oublié cette histoire entre temps !

Le prochain mettra moins longtemps à arriver, c'est promis (en même temps, ce n'est guère difficile...)

Tout commentaire est comme toujours le bienvenu !