Genre : Univers Alternatif

Rating : Pour le moment, T. Mais me connaissant, virera probablement M par la suite.

Disclaimer : Les personnages sont à la base propriété de J.K. Rowling. Ne m'appartiennent d'eux que les élucubrations que j'invente à leur sujet… Notons aussi que le titre est un emprunt à une chanson de Johnny Thunders, reprise par les Guns.

Avertissement : Slash en devenir. Ceux que les relations homosexuelles masculines incommodent trop sévèrement peuvent donc aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte.

You can't put your arms around a memory.

Chapitre 5

Je dois reconnaître que mes a priori étaient injustes. Dans le genre bled, Menaggio est plutôt réussi avec ses maisons blanches et ocres aux toits de tuiles, serrées les unes contre les autres sur la rive du lac. Evidemment, sous le ciel d'un gris d'outre-tombe, avec la neige qui fond lentement, imprégnant les façades de larges marbrures d'humidité, qui se transforme en magma boueux le long des rues à peu près vides, l'ensemble est un brin sinistre, mais à la belle saison, ça doit être charmant.

De toute façon, je ne suis pas vraiment là pour faire du tourisme.

Snape s'arrête peu après avoir traversé le centre ville, devant un garage tout de bric et de broc où s'entremêlent harmonieusement parpaings de béton, tôle ondulée, et carcasses de voitures dans un état de délabrement plus ou moins avancé, derrière quelques pompes à essence vaguement alignées sur une esplanade de terre battue.

- L'endroit n'est guère engageant, mais c'est le seul garage avant Côme, commente-t-il sobrement alors qu'il coupe le contact.

Nous avons à peine mis pied à terre qu'un énorme chien noir nous fonce dessus ventre à terre en aboyant à gueule déployée, manque de se viander sur une malencontreuse plaque de verglas en amorçant sa manœuvre de freinage, puis reprend l'allure la plus désinvolte possible pour achever son approche. Un bref grondement, sans conséquences mais fort peu engageant, s'échappe de sa gorge lorsqu'il s'immobilise devant mon hôte, puis il vient longuement me renifler les mollets avant de s'y frotter avec enthousiasme, la queue frétillante.

Snape nous observe d'un air de mépris glacé alors que je gratouille affectueusement l'épaisse fourrure inextricablement emmêlée – l'antipathie est visiblement réciproque entre ces deux-là, mais moi, je le trouve plutôt sympa, ce clebs. D'autant plus sympa qu'il me rappelle furieusement Padfoot, le mastodonte tout aussi hirsute que Sirius avait recueilli un soir d'orage, et baptisé du nom du « Black Dog » errant semi diabolique des légendes anglaises… Un messager de l'au-delà qui s'était révélé aussi turbulent qu'adorable et n'avait plus quitté mon parrain… jusqu'à cette nuit maudite où Remus l'avait entendu hurler à la mort pendant des heures, alors même que c'était à des dizaines de kilomètres de là que Sirius venait de se prendre une balle dans la poitrine… comme si l'instinct de son homonyme fantastique s'était soudain réveillé en lui pour l'avertir du meurtre de son maître. Après l'enterrement, il s'était couché sur la tombe, sur ce monticule de boue jonchée de fleurs déjà à demi fanées par la pluie battante, et tous nos efforts pour le faire bouger de là avaient été vains. Le lendemain, il avait disparu. Pour de bon.

Le chien noir tourne soudain sa grosse tête vers moi, une vague interrogation au fond de ses yeux couleur de feu. On dirait bien qu'il a senti le nœud soudain qui m'enserre la gorge, mais je n'ai heureusement pas le temps de m'attarder sur mes mauvais souvenirs : un homme entre deux âges, vêtu d'un épais blouson gris sur un bleu de travail graisseux, se dirige vers nous et laisse un bref sifflement filtrer entre ses lèvres. La fourrure glisse sous mes doigts et « Paddy » - comme je l'ai déjà surnommé en moi-même – s'éloigne tranquillement sur un dernier coup d'oeil.

- Ancora un problema con la sua macchina, signor Snape ? (1)

L'homme arbore un sourire qui se veut jovial, mais il y a quelque chose de vaguement faux dans son attitude. Peut-être parce que ce sourire est un peu trop caricaturalement celui du bon commerçant face à un tout aussi bon client… parce qu'il me donne l'impression de jurer avec son regard, fermé. Presque hostile. Ou méfiant, je n'en sais trop rien. En tout cas, mon hôte ne semble pas beaucoup plus populaire auprès du maître qu'il ne l'est auprès du chien…

- No. Ma questo ragazzo ha bisogno dei suoi servizzi. (2)

Les choses mises au point, Snape se retourne vers moi, sans plus se soucier de l'homme que de sa première chemise.

Vous vous en sortirez, ou vous avez besoin d'un interprète ?

Je devrais réussir à me débrouiller… Mon italien n'est pas fabuleux, mais j'ai toujours un dictionnaire de poche, dans mon sac.

C'est vrai. Mais je ne peux pas m'empêcher de regretter ma réponse, à l'instant même où elle franchit mes lèvres. Trop tard.

De toute façon, c'est idiot, ça n'aurait strictement rien changé, au bout du compte…

Mes doigts sont machinalement venus fourrager dans mes cheveux, en un geste un peu nerveux, mais lui se contente d'un bref hochement de tête.

Bien.

Il y a malgré tout quelques instants de silence entre nous deux, un temps mort d'expectative, d'hésitation, qui me fait me sentir désastreusement maladroit. Les yeux noirs sont posés sur moi, et je les déteste d'être aussi indéchiffrables – je suis incapable de déterminer si Snape attend juste que je le remercie, ou si lui aussi éprouve cette vague réticence devant la séparation, qui me pousse malgré moi à retarder le moment.

Ce n'est que lorsque le garagiste se racle bruyamment la gorge, apparemment impatient d'être laissé de côté, que je me décide enfin à prononcer ces mots qui signeront le terme de notre rencontre.

Eh oui, Harry chéri. Ca devait bien se finir ainsi. Tu t'attendais à quoi ? A ce que l'homme-mystère te file le numéro de téléphone qu'il ne possède même pas, et t'invite à passer le réveillon en sa compagnie ?

Un rictus d'auto dérision se forme sur mes lèvres, puis se transforme en un vrai sourire, pour lui. Je sais qu'il ne me le rendra pas, mais peu importe, ce n'est pas ce genre de sourire qui attend un retour, ou quoi que ce soit en réponse. C'est juste… une marque de reconnaissance, avec éventuellement un arrière-goût un peu charmeur. Parce que je reste son débiteur et n'ai rien d'autre à lui offrir. Et peut-être aussi, je voudrais que ce soit cette image qu'il conserve de moi, et non celle d'un pauvre type hagard et grelottant. Question de fierté… Entre autres.

- Encore merci. Pour tout…

Son haussement d'épaules semble prétendre que ce n'est pas grand-chose.

- J'avais des courses à effectuer en ville, de toute manière.

Mon sourire s'accentue, plutôt amusé à présent. Snape n'a visiblement pas plus la vocation du héros salvateur que je n'ai celle du jeune homme en détresse – sur ce point là au moins, nous étions faits pour nous entendre.

- Merci quand même !

Mon ton s'est fait bien plus léger, et je vois avec plaisir ses lèvres s'incurver, de manière peut-être un peu plus sensible que les autres fois. Ses yeux s'attardent encore une fraction de seconde dans les miens, puis il se détourne, presque brusquement, pour rentrer dans la voiture.

C'est fini.

Je m'interdis de regarder le véhicule qui effectue un demi-tour avant de s'engager sur la route enneigée, et entreprend d'exposer au garagiste les raisons de ma visite – ce qui, vu les limites de mon italien, nécessite assez de concentration pour m'empêcher de m'appesantir sur des sentiments importuns, et fort probablement ridicules…

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Il est déjà près de cinq heures et demie, et la nuit tombante a déjà plus qu'à demi enseveli le lac, lorsque le verdict finit par tomber.

Comme l'avait prédit Snape, Griffy ne s'en tire à peu près qu'avec de la tôle froissée et un pare-choc en débandade, mais la chance ayant décidé depuis longtemps que sa nature était incompatible avec la mienne, l'aile arrière gauche s'est prise d'une étroite affection pour la roue correspondante, ce qui nuit inexorablement au bon fonctionnement de l'ensemble.

En résumé, ce n'est pas ce soir que je vais pouvoir reprendre la route, et il n'est même pas certain que je puisse récupérer ma voiture demain, vu que le fils d'un notable du coin a eu la bonne idée de planter sa Porsche avant moi – et surtout d'avoir plus de fric que moi pour faire passer son cas en priorité. Raison pour laquelle j'ai d'ailleurs dû poireauter pendant un bon moment avant que la dépanneuse ne soit disponible, ce qui m'a du moins largement laissé le temps pour appeler Ron et Hermione, d'un vieux téléphone perdu au milieu d'un bureau encombré de papiers jamais classés et de tasses sales débordant de mégots.

C'est la demoiselle qui a décroché, évidemment – son tendre époux a toujours eu un temps de réaction assez élevé face aux sonneries en tout genre – et je n'ai pas manqué de me faire chapitrer en bonne et due forme sur le thème « Harry-Potter-bon-sang-mais-où-étais-tu-passé-tu-aurais-pu-appeler-plus-tôt-on-s'est-fait-un-sang-d'encre », sans pouvoir placer un mot pendant une bonne minute, au terme de laquelle je fus fermement invité à justifier mon indigne conduite.

Je l'adore, mais pour le coup, j'aurais vraiment préféré tomber sur Ron…

Au bout du compte, je leur ai promis de faire de mon mieux pour être à Milan demain soir puis, comme je n'avais rien d'autre à faire en attendant qu'on puisse enfin s'occuper de mon cas, j'ai allumé une cigarette et me suis mis à feuilleter distraitement le petit dictionnaire de poche qui m'avait été bien utile pour établir une communication digne de ce nom avec le garagiste.

Et c'est là que j'ai fait la découverte qui a inéluctablement ramené mes pensées vers Snape – comme si j'avais besoin de ça.

Au hasard des pages, mes yeux sont soudain tombés sur le mot « scuro », et se sont machinalement attardés sur la traduction.

« Dark, Black. »

Je le savais, évidemment – mon italien n'est tout de même pas assez pitoyable pour que j'ignore le sens d'un adjectif aussi courant – mais il a fallu que je le voie écrit noir sur blanc pour que mon cerveau fatigué effectue la connexion. Puis entre en ébullition.

Le patronyme de Sirius n'est autre que l'approximatif équivalent anglais du nom de la famille maternelle de Snape.

Si l'on considère que ces deux-là se sont connus, à un moment ou un autre, que mon hôte de la nuit a des parents dans le Kent, que les rares – très rares – allusions que mon parrain a jamais faites à sa famille, ont justement été pour la situer dans cette région… et pour invoquer de très lointaines origines italiennes… ne pourraient-ils pas être… parents ? Issus de deux branches, l'une italienne et l'autre anglaise, d'une même famille, ou quelque chose dans le genre ? Ou est-ce juste mon imagination qui prend le mors aux dents, une fois de plus, devant ce qui pourrait tout aussi bien n'être que pure coïncidence ? Mais coïncidence diablement troublante…

En même temps qu'elle emballait mon cerveau, cette constatation m'a également fait prendre conscience de ce que, depuis le début – comme conditionné par la brutalité de la réaction de Snape devant le portrait, puis par sa réticence à revenir sur le sujet – je me suis entièrement focalisé sur la nature des rapports qu'ils avaient pu entretenir, sans jamais réellement songer à m'interroger sur l'origine même de ces rapports. Sur le où, comment et pourquoi se sont-ils connus. Dans un coin de ma tête, je suppose que j'avais automatiquement fait le lien avec Hogwarts – ce collège écossais semi fantasmagorique où ils ont tous les deux séjourné, et où Sirius s'était débrouillé pour me faire envoyer, arguant qu'il y avait passé les meilleures années de son adolescence – sans toutefois me poser d'avantage de questions.

Ce n'est peut-être que ça, après tout… ils se sont rencontrés au pensionnat, il s'est passé entre eux quelque chose auquel leur évidente incompatibilité de caractère n'est certainement pas étrangère… et c'est tout. Un tout, pourtant, auquel ne parvient pas à se limiter mon imagination – ou mon esprit romanesque. Pas plus maintenant que tout à l'heure, même si tout à l'heure, l'arrivée de la dépanneuse m'a assez rapidement tiré de la pagaille où commençaient à se perdre mes conjectures.

Le conducteur – et unique employé du garagiste auquel j'avais eu affaire jusque là – était un garçon sensiblement de mon âge, aux cheveux noirs bouclés retenus par un bandana rouge et à l'allure décontractée, dont l'arrivée se signala par une déferlante d'Iron Maiden du haut de son engin, et dont le sourire se fit parfaitement enthousiaste lorsqu'il découvrit les dessins ornant la carrosserie de Griffy.

Presque de quoi me faire pardonner d'être britannique, et d'avoir été amené là par « ce type bizarre qui ne parle presque pas et dont les regards flanquent la chair de poule ».

A l'égal de son collègue, il m'a d'ailleurs paru devenir nettement plus sympathique lorsqu'il a compris que le type en question était pour moi un quasi inconnu, et non l'un de mes amis ou même une simple connaissance.

« Ce serait étonnant qu'il en ait, des amis, à vrai dire », a-t-il rajouté avec une grimace éloquente, en baissant un peu le son de son poste de radio. Je me suis d'abord contenté de hausser les épaules – j'étais plus ou moins d'accord avec lui, sur le fond, mais je n'étais pas certain d'apprécier le ton qu'il avait pris pour me dire ça – puis, réalisant que je n'aurais certainement pas de meilleure occasion pour essayer d'en savoir un peu plus, j'ai balayé mes scrupules et attrapé la balle au bond. La conversation s'est engagée dans un mélange d'anglais et d'italien sans doute assez comique, tous deux baragouinant la langue de l'autre avec un accent à couper au couteau, mais elle ne m'a finalement pas apporté grand-chose de plus que ce que je connaissais déjà.

Une famille autrefois glorieuse, mais définitivement déchue depuis des décennies, dont les membres ont toujours été entourés d'une aura de mystère, de bizarrerie, d'inaccessibilité – et de suspicion. Un homme au regard glacé, qui ne daigne ouvrir la bouche que pour le strict nécessaire, ne fréquente personne et n'a jamais été vu avec quiconque (apparemment, je suis le premier), a passé la majeure partie de son enfance en Angleterre avant de revenir s'installer ici, vivre seul dans cette vieille baraque sans doute complètement délabrée (je confirme), il y a suffisamment longtemps pour que mon interlocuteur ne s'en souvienne pas. Une vingtaine d'années, probablement. J'ai tout de même appris qu'il avait perdu ses parents assez jeune, et – ce qui tendrait à confirmer mes suppositions ? – qu'une branche de a famille Scuro s'est bel et bien établie en Angleterre, il y a de cela plusieurs siècles. Mais le garagiste ignorait totalement si elle avait modifié son nom pour la circonstance.

Au final, plus encore que des faits somme toute assez sommaires, c'est surtout un certain ton, une certaine attitude, que j'ai retenu de cette discussion. Qui m'a vaguement troublé. La voix du garçon marquait bien plus qu'une antipathie évidente – quelque chose oscillant entre le mépris et la méfiance, voire même une sorte de crainte inavouée, dans l'origine exacte serait sans doute impossible à déterminer, si ce n'est dans les vague « on dit » qui se chuchotent apparemment à propos de Snape et de sa famille. De sombres histoires de magie noire, de morts suspectes, de perversions et d'anormalités, dans lesquelles entre certainement une large part d'imagination superstitieuse, de l'avis même de mon interlocuteur. Pourtant, s'il affectait de les prendre à la légère, il ne faisait aucun doute qu'elles avaient malgré tout influencé son point de vue… et il n'était pas loin de marquer une certaine jubilation, en me les évoquant.

666, The number of the Beast... A un moment, il ne manquait plus que la chanson pour coller avec l'ambiance – c'en était presque dommage qu'elle ne figure pas sur l'album que nous écoutions !

Pour ma part, j'ai beau accorder encore moins de crédit que lui aux rumeurs pouvant entourer un homme dont l'existence solitaire et le caractère asocial prêtent inévitablement aux médisances de clocher, l'impopularité que Snape semble susciter en ville n'a pas manqué de renforcer cette aura d'étrangeté mi-dérangeante, mi-fascinante qu'il dégage… de renforcer encore un peu ma frustration de l'avoir quitté si vite.

C'est agaçant. Vraiment. Mais je suis incapable de me le sortir durablement de la tête, alors que je regagne le centre-ville d'un pas lent, dans les dernières lueurs bleu-gris du jour finissant.

La vague migraine de ce matin est insidieusement revenue m'enserrer les tempes de ses doigts délicats, et lui tourbillonne là-derrière, entremêlé à d'autres questions plus pratiques dont la principale concerne l'endroit où je vais pouvoir passer la nuit.

Le garagiste m'a bien donné la référence d'un hôtel, mais le manque d'enthousiasme dont il a fait preuve à son égard s'est révélé plus que contagieux.

« Pas terrible, et plutôt pas donné. Mais vous avez pas trop le choix, les autres doivent être fermés a questa stagione… »

Je ne suis pas sûr d'avoir envie de savoir ce que « pas terrible » veut dire, pour lui. Mais comme il l'a si obligeamment précisé, je n'ai pas le choix…

Entre temps, la nuit est entièrement tombée et le ciel s'est un peu dégagé, faisant apparaître une demi lune blafarde entre deux pans de nuages. L'image doit être très romantique, sans doute, mais à mes yeux, la pâle clarté qu'elle diffuse est surtout trop glacée, dans ce paysage où la neige triomphe impitoyablement, présente jusque dans l'atmosphère, dans cet imperceptible parfum de froid mouillé qui vient me brûler la gorge.

Je suis décidément condamné à me geler les couilles jusqu'au bout, dans cette affaire…

Sans compter que je commence à être sérieusement crevé, et lorsque j'atteins des quartiers un peu plus animés, la vision idéale de deux comprimés d'aspirine, d'un radiateur poussé à fond, et d'un grog parfaitement chaud, est en bonne voie de prendre le relais sur toute autre considération dans mon esprit.

Il faudrait aussi que je rappelle les amoureux, pour leur faire part de l'évolution (ou plutôt de la non évolution) de la situation. Au pire, j'espère que je trouverai une voiture à louer, demain, le temps de faire l'aller-retour jusqu'à Milan, et d'être avec eux, comme prévu, pour le réveillon… Ca m'écoeurerait quelque peu d'être obligé d'en arriver là, mais je ne vais pas renoncer à nos projets à cause d'une météo stupide et d'un fils-à-papa plus stupide encore – guère plus que moi en réalité, mais passons sur ce détail.

Le centre-ville n'est pas bien grand, entièrement organisé autour de la route qui le traverse, et s'y métamorphose en Grande Rue. De petites ruelles pavées, étroites et sombres, y prennent naissance, descendant vers le lac ou grimpant vers la colline. Mon hôtel doit se trouver au fond de l'une d'entre elles, mais pour l'instant je préfère rester sur l'artère principale, sur ses trottoirs éclairés de place en place par la lumière d'un réverbère ou d'une boutique à peu près déserte, pataugeant dans la neige boueuse à la recherche d'un quelconque café et d'une hypothétique pharmacie, mon stock d'aspirines étant épuisé depuis ce matin. Quelques voitures sont garées à la n'importe comment sur le bord de la rue mais je ne croise à peu près personne, à l'exception d'un chien au pelage trempé et d'une femme emmitouflée jusqu'aux yeux dans un grand manteau sombre, qui ne m'accordent l'un et l'autre qu'un vague regard méfiant avant de retourner à leurs pensées. La température et la tombée de la nuit ont transformé les lieux en quasi ville fantôme, et je commence sérieusement à envisager de me réfugier dans le premier magasin venu lorsque je tombe, non pas sur ce que je cherche, mais sur ce que je ne m'attendais plus du tout à trouver ici.

Alfa Roméo, Guilietta berline, noire. Chromes scintillants sous un proche réverbère.

Je la reconnais immédiatement – il ne peut pas y en avoir deux comme celle-là, dans ce bled – et mon cœur fait un petit bond bizarre, de surprise probablement, ou d'autre chose, aussi, mais je n'ai pas envie de savoir quoi.

Snape est donc toujours en ville.

Peut-être même dans cette petite épicerie, à quelques mètres de là ? Il avait bien dit qu'il avait des courses à effectuer…

Pour le coup, je dois avouer que mon cerveau déconnecte provisoirement du mode « adulte prétendument mature et réfléchi » pour régresser d'une petite dizaine d'années. (La question de savoir s'il a réellement évolué en ce laps de temps reste ouverte, mais ce n'est pas le moment de lancer un débat sur le sujet…)

Très impulsivement donc, je me hâte vers ladite épicerie, dont je pousse tout aussi impulsivement la fragile porte de verre biseauté, rendue opaque par une épaisse couche de givre et de buée. Une petite cloche me baptise d'une note argentine, et une vieille femme vêtue de noir, assise derrière un antique comptoir de bois sculpté sur lequel trône une tout aussi antique caisse enregistreuse, lève le nez hors de son châle de laine pour saluer mon arrivée.

A part elle, il n'y a personne, ici. Personne de visible, du moins, car les étagères couvertes de boites de conserve, de sachets de pâtes multicolores, de bouteilles de vin et de produits ménagers rangés sans aucune logique apparente, me dissimulent une partie du magasin.

Je me sens parfaitement stupide, tout à coup. Même si Snape était là, je ne vais tout de même pas partir à sa recherche pour lui tomber dessus au détour d'un rayon – « Oh, salut ! Quelle coïncidence ! Non, non, je ne vous cours pas après comme un gamin de quatorze ans derrière le beau gosse de dernière année, au lycée… j'avais même pas vu votre voiture, dehors. Alors, ça boume, depuis tout à l'heure ? »

Pathétique.

Au moins, il fait à peu près chaud, ici, et ça fait un bien fou. Histoire de me donner une contenance – et parce que, toute réflexion faite, j'ai la dalle – je saisis un paquet de biscuits à l'amande puis un petit flacon de grappa qui me fait de l'oeil sur un coin d'étagère. Tant pis si je passe pour un ivrogne, je l'ai largement méritée, et ça fera du bien à ma gorge…

Pendant que mes doigts engourdis se débattent de leur mieux contre les pièces de monnaie, l'épicière échange avec moi quelques banalités sur le temps qu'il fait – du jamais vu dans la région depuis des années, paraît-il, j'ai décidément bien choisi mon moment pour venir – et j'en profite pour lui demander où je pourrais trouver une pharmacie.

Mon accent n'étant apparemment pas assez performant pour la signora, qui possède elle-même un débit de parole assez impressionnant, la communication est tout sauf simple et passe en bonne partie par une gesticulation abondante, mais je finis par comprendre quelque chose qui se résumerait à « gauche, plus loin, rue-je-sais-pas-quoi-en-i à droite. »

L'air extérieur me paraît particulièrement incisif, après la vague torpeur du magasin, et je presse le pas, un gâteau dans la bouche et la fiole de grappa dans la poche intérieure de mon blouson. A gauche, plus loin, puis la première rue à droite, au bout de laquelle je suis presque étonné de découvrir un panneau « farmacia erboristeria », au-dessus d'une étroite vitrine dont la buée estompe des alignements de bocaux à onguents. J'ai de plus en plus l'impression d'avoir atterri dans une autre époque, et l'intérieur de la boutique a plutôt tendance à m'y conforter, résolument rétro malgré les néons faiblards qui éclairent les alignements de médicaments et les quelques pâles tentatives de modernisation du lieu.

Lequel est d'ailleurs pour l'instant désert, baigné d'une odeur indéfinissable qui évoque un mélange de plantes et d'alcool, d'antiseptique en flacon de verre transparent étiqueté à la main. Des bruits d'objets qu'on déplace, provenant d'une porte entrouverte, me laissent penser que quelqu'un est dans les parages, et probablement au courant de mon arrivée, signalée par le très traditionnel carillon.

Je patiente donc – encore une fois, mais je ne suis plus à quelques minutes près – en frottant vigoureusement mes mains l'une contre l'autre, pour tenter de ramener un peu de vie dans mes doigts brûlants à force de froid.

Pas bien longtemps. Une voix ne tarde pas à s'élever de l'arrière boutique, pour dire quelque chose que je ne comprends pas, puis la porte s'ouvre en grand, tirée par une main invisible, pour laisser le passage à… Snape.

En personne.

Mon cœur réitère en douce son petit bond stupide, et je ne peux m'empêcher de penser que parfois, j'adore le hasard. Même si en l'occurrence, je ne suis pas certain qu'il m'apporte grand-chose de concret…

L'homme-mystère, lui, ne manifeste guère sa surprise que par un imperceptible temps d'arrêt et un sourcil aristocratiquement haussé – je suis bien conscient que je n'étais pas en droit d'attendre grand-chose de plus de sa part, mais… j'aurais quand même aimé qu'il paraisse un peu plus surpris, un peu plus heureusement surpris, de me revoir… C'est idiot, oui, bien sûr, il s'en fout certainement…

Ou peut-être pas… Comment savoir, avec lui ?

Le sourcil a déjà réintégré son emplacement initial et son propriétaire s'est avancé dans ma direction, sans doute plus pour laisser le passage que pour initier un quelconque rapprochement. Je me contente d'un sourire, sans doute plus incertain que je ne l'aurais voulu, auquel il répond par un léger signe de tête alors qu'un petit homme en blouse blanche se glisse à sa suite pour venir s'établir derrière le comptoir.

- Buonasera. Che cosa desidera ? (3)

Cette fois encore, la diversion du commerçant m'est bien utile pour empêcher mon attention de se focaliser sur lui. Qu'est-ce qu'il trafique, ici, de si particulier qui doive se dérouler dans l'arrière-boutique ? Et, s'il s'en fout, pourquoi ses yeux sont-ils encore posés sur moi ?

Je demande une boite d'aspirine, et « quelque chose pour la gorge ». Le pharmacien part farfouiller dans ses étagères, et je me détourne légèrement pour venir à la rencontre du regard sombre qui me brûle les épaules. Qui se détourne brusquement devant le mien, comme s'il s'était laissé surprendre. Tiens donc…

Snape a posé sur le comptoir quatre sachets de papier fermés par des agrafes dorées, sur lesquels sont griffonnés quelques mots illisibles au crayon, et il tire de sa poche un vieux portefeuille de cuir râpé dont il extrait quelques billets, avant de prendre la parole, au moment exact où je m'apprête à le faire.

- Vous en êtes donc réduit à attendre demain pour repartir ?

Les questions de pure politesse, celles qu'on pose pour combler un silence, ne sont pas vraiment son genre, j'en suis à peu près certain. Alors je peux supposer qu'il s'en soucie un minimum ?

- Oui. Enfin… j'espère que demain, je pourrai.

J'entreprends un rapide résumé de ma situation automobile, dans lequel le pharmacien m'interrompt en glissant devant moi deux boîtes de comprimés. Il a eu une expression un peu bizarre en constatant que je connaissais son client – une expression qui n'a pas manqué de me rappeler tout ce que le garagiste a pu me raconter sur celui-ci et son impopularité en ville – mais il se contente de me livrer ses prescriptions d'une voix rapide, et je n'y prête pas plus grande attention.

- En gros, j'ai bien peur d'être obligé de trouver une voiture à louer, si je veux être à Milan pour le Nouvel An.

Je me suis retourné vers Snape, qui tend à présent ses billets au commerçant.

- Vous savez si je pourrais trouver ça, par ici ?

- Le garage en loue quelques-unes, il me semble. Vous en reviendrez toujours à eux.

J'esquisse un nouveau sourire, un peu résigné celui-là, et le silence s'installe à nouveau entre nous pendant que nous finissons de régler nos achats.

Un silence qui, encore une fois, a quelque chose d'un flottement.

Nous sortons du magasin à la suite l'un de l'autre. Le propriétaire des lieux semble un instant sur le point de me dire quelque chose, autre chose que le banal grazie mille en réponse à mon salut… Peu importe.

La porte se referme en tintant derrière nous, et le froid incisif de la rue nous enveloppe. Une bouffée de bise m'arrache un frisson et fait voler une longue mèche noire dans les yeux de Snape, qui la rejette d'un geste impatient alors que nous nous mettons à marcher à pas lents en direction de la Grand rue. Toujours sans un mot.

Deux étrangers qui n'ont pas grand-chose à se dire, dont le hasard s'acharne à croiser les chemins, qui n'ont pas envie de se séparer mais ne savent pas comment s'y prendre pour le faire comprendre à l'autre.

N'est-ce pas ?

Moi, du moins, je n'en ai pas envie – ça me semblerait même absurde que nous nous quittions à nouveau comme ça, comme tout à l'heure, sur une expectative inexprimée, inexprimable… Absurde, et tout à la fois très probable, au train où vont les choses.

Bien sûr, je pourrais – je devrais – prendre l'initiative ; je pourrais… lui demander s'il y a un café ouvert, dans le coin, et en profiter pour l'inviter. Nous donner l'occasion d'être un peu plus longtemps ensemble.

La proposition est un instant sur le bord de mes lèvres, mais elle se refuse à sortir. Avec n'importe qui d'autre, je n'hésiterais pas une seule seconde, mais avec lui…

Je n'ose pas. Appelons les choses telles qu'elles sont.

Ce type me fait vraiment régresser au temps glorieux de mon adolescence, je le hais.

J'ai pourtant le prétexte parfaitement simple et évident de juste vouloir le remercier pour son aide – rien qui puisse passer pour une tentative de drague ostensible si je m'y prends avec naturel.

Parce que, justement, je n'en ai absolument pas l'intention, de le draguer. Le concept même me semble infiniment trop vulgaire et déplacé face à lui, face à la situation. Je n'ai seulement aucune idée de ce qui motive ses regards sur moi – est-ce que je l'attire, est-ce que je l'intéresse, au sens… humain du terme ? Est-ce que je l'intrigue juste ? Ou quoi d'autre ? Je n'en sais rien. Ces regards sont aussi indéchiffrables que lui-même.

Alors… le séduire, oui, peut-être. Ce qui est à la fois infiniment plus complexe et plus simple… Encore faut-il qu'il m'en accorde l'occasion. Et que j'en sois capable.

Ce n'est qu'une fois arrivés dans la rue principale que nous nous arrêtons, comme d'un commun accord, juste sous un réverbère dont la lumière dorée accentue les ombres de son visage.

- Vous avez trouvé où dormir, cette nuit ?

Au moins je n'aurai pas à me botter le cul pour prendre l'initiative, et c'est tant mieux. Mais… il lui a fallu tout ce temps pour se résoudre à me poser la question ?

- Le garagiste m'a parlé d'un hôtel… le seul ouvert, apparemment.

Je grimace et ressort de ma poche le bout de papier sur lequel j'ai noté le nom, lequel fait naître un rictus vaguement méprisant sur le visage de mon interlocuteur.

- Vous allez vous faire escroquer pour dormir dans un placard avec les puces, commente-t-il de son habituel ton neutre.

Très encourageant.

S'il prend les choses ainsi… il pourrait tout aussi bien me proposer de passer une nouvelle nuit en sa noble demeure, non ?

Ce serait… pour tout dire inespéré. Mais un peu trop, justement.

M'efforçant de ne pas écouter la petite voix qui s'emballe soudain au fond de ma tête, je me contente d'un sage haussement d'épaules.

- Je crois que je n'ai pas trop le choix…

Je laisse malgré tout ma phrase en suspens, avec un soupçon d'interrogation tout au fond, et je ne peux pas m'empêcher de lancer des prières pour qu'il saisisse le sous-entendu. Qu'il s'y accorde.

Siouplait. Invitez-moi. Je serai sage, je ne prendrai pas de place, je ferai la cuisine…

Son regard d'obsidienne est à nouveau fixé sur moi. Troublant.

je viendrai réchauffer votre lit, votre corps, votre…

Mes pensées sont en train de désastreusement s'égarer, et lui, il m'observe toujours sans rien dire. Quelques fractions de seconde, en réalité, mais qui me semblent une éternité.

- Vous pouvez revenir passer la nuit chez moi, si la première fois ne vous a pas trop rebuté.

Ouiiiii ! Il l'a dit ! Dieu existe ! Ou Krishna, ou Merlin, peu importe. Je l'aime !

Pour le coup, c'est un triple saut périlleux que fait mon cœur, mais je ne peux m'empêcher d'être poli.

- Ca ne vous dérange pas ?

- Je ne vous le proposerais pas, dans le cas contraire.

Visiblement, il a pris sa décision, et je n'ai plus qu'à le remercier, encore une fois. Avec mon plus beau sourire, dont la largeur doit bien lui laisser entendre que je réitère l'expérience avec le plus grand plaisir. Ma fatigue semble s'être envolée – ou du moins, elle s'est provisoirement retranchée dans un coin de mon corps qui ne communique pas avec mon cerveau.

Je crois que je devrais sérieusement m'inquiéter de me sentir aussi bêtement réjoui à la simple idée de passer encore une soirée et une nuit en sa compagnie. Enfin, surtout une soirée, pour la nuit c'est déjà nettement plus aléatoire…

Mais là, je ne peux plus nier que j'en aurais vraiment envie.

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(1) Bon, la traduction semble assez évidente, mais je la met quant même... : "Encore un problème avec votre voiture, monsieur Snape ?"

(2) "Non, mais ce jeune homme a besoin de vos services.

(3) Bonsoir. Que désirez-vous ?

Je précise aussi que ma connaissance de l'italien est à peu près nulle - j'ai eu recours à des dictionnaires et à la traduction sur le web pour pondre ces quelques phrases - et je remercie Mailyn d'avoir corrigé au passage !

Pour le reste... vos commentaires et réactions divers et variés sont toujours les bienvenus !