Genre : Univers Alternatif

Rating : M

Disclaimer : Les personnages sont à la base propriété de J.K. Rowling. Ne m'appartiennent d'eux que les élucubrations que j'invente à leur sujet… Notons aussi que le titre est un emprunt à une chanson de Johnny Thunders, reprise par les Guns.

Avertissement : Slash. Ceux que les relations homosexuelles masculines incommodent trop sévèrement peuvent donc aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte.

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You can't put your arms around a memory

Chapitre 7

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J'ouvre les yeux sur l'obscurité.

Une obscurité teintée d'infimes et lointains reflets rougeoyants, que je mets quelques secondes à associer avec les dernières braises finissant de se consumer dans l'âtre d'une cheminée.

Le silence est absolu, presque oppressant. Moins troublé que souligné par le souffle lent et profond de l'homme qui creuse le matelas à côté de moi. Ce bruit régulier, assourdi, semble tramer un cocon de vie ténue autour de nous deux, renforçant par contraste le désert du monde nocturne…

Un cocon de chaleur moite emprisonnée par les draps, dans lequel parait se fondre mon corps vaguement douloureux… nos deux corps encore réunis par ce bras qui épouse ma taille, presque possessif jusque dans son abandon.

Au-dehors, le froid glacial et vide, qu'il me semble impensable de devoir affronter.

Impensable de m'arracher au fil rassurant de cette respiration, à l'étreinte de cette chaleur, au contact furtif mais essentiel de cette chair sur la mienne… je tente de me raccrocher à eux, de me perdre en eux pour me rendormir… mais je sais que je ne parviendrai pas à retrouver le sommeil tant que je n'aurai pas satisfait ce besoin naturel insistant qui m'en a tiré.

Alors je finis par céder, me force à me glisser hors du cocon, à passer outre cette désagréable sensation de perte lorsque le bras retombe sur le matelas, arrachant un léger grognement à son propriétaire. Sans autre conséquence, heureusement. Je n'ai aucune envie de le voir se réveiller à présent… pour des raisons qui n'ont qu'un rapport très lâche avec la qualité de son repos…

Le tapis est un contact rêche et froid sous mes pieds nus et je frissonne, déjà transi. Je ne sais pas où peuvent être mes vêtements, et je ne vois à peu près rien – rien que quelques vagues contours d'objets soulignés d'un rouge phosphorescent incertain, comme sur le point de s'éteindre, autour de la cheminée, sur ma gauche, et au-delà, quelques masses un peu plus sombres que l'obscurité, lesquelles ne m'apprennent pas grand-chose sur cette chambre dont j'ignore presque entièrement la géographie. J'avais bien plus intéressant à faire que de l'observer, lorsque j'y suis entré, et à présent je m'y retrouve comme un semi aveugle en territoire inconnu, avançant à tâtons, demi-pas par demi-pas.

Je laisse mes doigts filer le long du matelas, jusqu'à ce qu'ils rencontrent l'une des lourdes colonnes du baldaquin, puis je contourne lentement le lit pour me diriger vers l'unique et infime source de lumière. La porte doit être quelque part au bout de la pièce… à droite. Ou à gauche. Enfin, par là-bas…

En chemin, mon pied bute contre le coin d'un fauteuil sur lequel je manque un instant de m'écrouler, et alors que j'explore la surface de velours soyeux à la recherche des volumes de l'objet, mes mains rencontrent les plis épais d'une couverture de laine… peut-être celle dans laquelle j'ai dormi, la nuit dernière… Je la déploie, la replie en deux et la drape autour de mon corps nu avant de continuer vers les rougeoiements à la faible clarté desquels mes yeux commencent à s'habituer – suffisamment pour me permettre d'en gagner la source sans provoquer de catastrophe. En cet endroit baigné d'un halo de chaleur mourante, les arabesques du tapis paraissent se mouvoir très lentement, comme dotées d'un embryon de vie propre sous l'ombre à peine esquissée du pare-feu… Sur ma gauche, une poignée de métal accrochant faiblement un reflet attire mon attention sur une porte noyée dans l'ombre, mais elle s'avère verrouillée lorsque je tente de l'ouvrir. Je reviens vers la droite, préférant m'éloigner du lit plutôt que m'en rapprocher, car il me semble que nous avons dû traverser la pièce pour l'atteindre, hier soir…

L'obscurité m'engloutit à nouveau lorsque j'atteins l'angle d'un mur dont la peinture s'écaille un peu sous mes doigts, et quelques pas plus loin, je découvre une nouvelle porte. Entrouverte, celle-ci. Il en émane un infime courant d'air froid qui me fait frissonner et éveille au fond de moi une vague sensation de malaise aux relents familiers. Je pousse le battant malgré tout, puis le referme sur mon passage, essayant d'ignorer cette désagréable impression de m'être coupé de la seule trace de vie et de chaleur humaine à laquelle je puisse me raccrocher en ces lieux. Au moins, il y a un peu de lumière, ici – un rai quasi éclatant dans l'obscurité, qui émane de sous une autre porte, presque en face de moi, légèrement sur la gauche…

Elle donne sur le salon, dont nous avions oublié d'éteindre les lampes, hier soir. Je rentre enfin en territoire connu, mais mon soulagement ne suffit pas à totalement dissiper cette tension qui s'est infiltrée le long de mes nerfs. Un peu comme ce matin – hier matin – c'est une conscience aiguë, exacerbée, de ce vide béant tout autour de moi, tout autour de ces quelques pièces encore vivantes… ce vide peuplé de ténèbres, de froid humide et de courants d'air sortis de recoins ignorés, charriant des relents de vieille poussière et de moisissure….

Ce vide qui est aussi, paradoxalement, une forme de présence.

Hostile. Plus que jamais.

Je voudrais être déjà de retour dans la chambre, à l'abri des couvertures épaisses et du contact de ce corps nerveux dont la soif ardente a su faire vibrer le mien jusqu'à l'oubli de tout, jusqu'à l'épuisement… Sans perdre de temps à regarder autour de moi, je me hâte vers la cuisine – d'une tiédeur réconfortante grâce à son fourneau encore chaud – puis vers la salle de bain où je m'attarde quelques minutes supplémentaires, le temps d'une toilette succincte…

°

Lorsque je ressors dans le salon, quelque chose dans l'atmosphère a changé. Je n'en ai pas réellement conscience… c'est une impression qu'éprouve comme un sixième sens tapi au fond de mon cerveau, mais qui reste étrangère à mon esprit, à mon intelligence, à demi noyés dans les vapeurs noires ascendantes du sommeil…

En face de moi, la porte du hall est ouverte.

Une grande bouche d'ombre béante, dont il émane une sorte de tension que je n'ai pas même le réflexe de trouver étrange… Qui mobilise mon attention au détriment de tout autre objet, à peine y ais-je posé mon regard.

Le monde se résume à cela – un espace indifférent de vide lumineux, et ce rectangle de ténèbre magnétique vers lequel j'avance déjà, lentement, sans même réaliser ce que je fais. Pendant quelques instants – quelques secondes, quelques minutes ? – je perds contact jusqu'avec mon corps, avec les frissons qui glissaient le long de ma peau encore humide…

Ce n'est que lorsque je suis arrivé sur le seuil, à l'endroit où le faible halo de clarté émanant du salon s'apprête à se fondre dans l'obscurité du hall, que je reprends soudain conscience. De moi, de mes actes. De cette force étrangère à ma volonté qui semble s'être emparée de moi.

D'où je suis.

Juste en face du grand escalier peuplé de silhouettes invisibles, hostiles, qui mène vers ce labyrinthe inextricable et désolé, là-haut…

Je m'arrête aussi sec, accrochant mes doigts au chambranle de la porte comme pour m'empêcher, physiquement, d'aller plus loin, alors que déferle en moi une vague de terreur pure – de cette terreur paralysante qui fait courir un picotement glacé sous la peau, le long de l'échine, qui irradie dans chaque nerf et fait monter le cœur jusqu'au bord des lèvres. Cette terreur irrationnelle qui est celle des enfants face aux monstres invisibles de la nuit, comme si un instinct animal enfoui se réveillait soudain pour hurler un danger immanent à l'obscurité même, la présence proche, bien trop proche, d'une entité aussi malveillante qu'impalpable…

Et le temps d'une fraction de seconde, il me semble réellement apercevoir quelque chose – un mouvement, l'écho d'une forme pâle, tout au fond des ténèbres, en haut des marches. Juste en face de moi.

Il me fallait sans doute ce sursaut de frayeur pour me donner le courage de m'enfuir – de tourner le dos. Je traverse le salon en courant jusqu'à cette porte jouxtant la cheminée, par laquelle j'étais entré tout à l'heure et que je referme sans douceur sur mon passage, avant de me précipiter vers la suivante qui subit le même sort. Sauf que cette fois, je ne vais pas plus loin et reste un moment immobile, le front appuyé contre le battant de bois épais sur lequel mes mains crispées n'en finissent plus de trembler, essayant de retrouver une respiration et un rythme cardiaque à peu près normaux… J'ai trop chaud, soudain… chaud et froid en même temps, mais la terreur reflue peu à peu, à mesure que j'aspire à grandes goulées l'air de cette chambre, au fond duquel stagne un parfum presque rassurant de fumée, de sueur et de sexe…

Pourtant, ce n'est qu'une fois enfoui sous le refuge des draps, tout contre le corps nu de Snape, que je parviens enfin à me sentir à peu près en sécurité.

Snape qui a bougé pendant mon absence et que je dois légèrement pousser pour retrouver ma place, mais qui ne se réveille pas pour autant et se contente de réenrouler son bras autour de moi, dans un réflexe qui me semble sur l'instant vaguement protecteur. Peut-être parce que j'ai besoin de me sentir protégé…

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J'ouvre les yeux sur la lumière.

La lumière du jour, tamisée par de quelconques rideaux ou volets, mais que je devine éclatante par sa densité, par ce rayon de soleil qui vient s'étirer sur le vieux tapis aux motifs délicats.

Le lit est désert, la place à côté de moi déjà froide. Il y subsiste juste un parfum… Son odeur. Un souvenir un peu amer d'épices inconnues et de plantes séchées, teintées d'ambre et de sueur, d'un arrière-goût plus subtil et indéfinissable, tout au fond…

J'enfouis mon visage dans l'oreiller avec un soupir, dépité par ce vide que je ne peux m'empêcher de ressentir, déjà, comme un manque. J'ai vaguement mal à la tête, vaguement mal dans tout le corps, et quelque chose de désagréable semble traîner au fond de mon esprit, un haillon sale et gris laissé par le sommeil comme ces bouts de filets déchirés qu'abandonne aux rochers la marée descendante…

Comme le résidu de ces cauchemars qui ne laissent d'autre souvenir qu'une sensation de malaise aussi insidieuse que tenace. Assez forte pour me retenir sur les bords du sommeil, dans lequel j'aimerais tant pouvoir replonger.

Et puis il y a ce bruit de fond, aussi, qui m'en empêche.

Une succession de sons, plutôt, que j'assimile peu à peu sans pouvoir les identifier – mélange de coups et de craquements, de tintements métalliques, à la fois assourdis et amplifiés par une sorte d'effet de résonance – mais qui finissent par me faire prendre conscience d'une présence, dans cette pièce même.

Snape…

Mon cerveau engourdi commence à se remettre doucement en branle.

L'aurait pu rester au pieu plutôt que de faire tout ce boucan… Qu'est-ce qu'il trafique… ?

Je suis de mauvaise foi, ils sont tout sauf violents, ces bruits… c'est surtout que j'aurais préféré un autre genre de réveil. Sans même exactement savoir lequel… J'ai beau avoir l'esprit aussi alerte qu'un mollusque en hibernation, je ne pousse pas la naïveté jusqu'à réellement envisager avec lui la possibilité du câlin alangui dans la tiédeur des draps…

Les bruits finissent par enchaîner sur un crépitement sec, presque impétueux, qui à lui seul est une image – celle du bois qui prend feu, éclate en gerbes d'étincelles et projette ses flammes claires, haut, très haut sous le conduit sombre d'une cheminée.

Rien d'autre.

Snape a dû bouger, son travail accompli, mais je suis incapable d'entendre ses pas, et l'espace d'une fraction de seconde, apparaît dans mon esprit le faible rougeoiement de braises presque éteintes à travers l'obscurité. Un fragment des visions de la nuit, aussitôt disparu, mais qui laisse un arrière-goût de malaise… Je crois bien que j'ai vraiment fait un sale rêve, mais quoi ?

Je voudrais me focaliser sur autre chose – sur lui ; lui dont j'appréhende vaguement l'attitude ce matin, lui et ce qu'il m'a fait, ce que je lui ai rendu, ce que nous avons pris et donné l'un à l'autre, dans ce lit… longtemps… fiévreusement longtemps – mais j'y reviens malgré moi. Comme si ce truc – ce rêve, mais en était-ce bien un ? – avait réellement laissé au fond de moi quelque chose de physique, une saloperie tangible, agissant plus ou moins à la manière d'un poison. Un poison qui ne serait autre que la cristallisation de la malveillance de ces lieux…

Un nouveau soupir, proche du grognement, et je m'arrache à mon – son – oreiller, me retourne péniblement. Première étape avant de me décider à rouvrir les yeux. Mon corps entier est un vibrant rappel de nos ébats de la nuit, et je grimace un sourire, malgré tout. Malgré les courbatures, le malaise persistant, le soupçon de gène lorsque me revient à l'esprit la manière dont j'ai littéralement fini par sauter sur lui, hier soir, et la certitude que ces questions que j'ai balayées avec tant d'insouciance ne vont pas tarder à repointer le bout de leur nez.

Ou peut-être pas.

De toute façon, je préfère éviter de me faire des films sur son attitude, puisque je tomberai forcément à côté de la plaque, quoi que je puisse imaginer.

La lumière du jour m'éblouit à nouveau.

Le ciel du lit est tendu de soie brochée à motifs floraux – vert Véronèse et or terni sur fond d'amarante passée. Mon regard redescend machinalement, à la recherche de Snape, s'arrête un instant sur les somptueuses caryatides de bois sombre, aux courbes altières et impeccablement polies, qui soutiennent le baldaquin, puis il s'évade hors de ce champ clos, vers la gauche, là où il sait trouver la cheminée.

Personne.

Mais de chaque côté de cet autre vaste monument de marbre où danse une flambée tout juste ranimée, la pénombre du mur s'anime de silhouettes humaines, dans un décor semi fantomatique de végétation ordonnée et de palais lointains ceints de colonnades élégantes. Je reconnais Judith, à droite, tenant encore en sa main le glaive ensanglanté par lequel elle tua Holopherne, dont elle brandit à bout de bras la tête aux yeux révulsés.

Vision charmante pour s'endormir, le soir…

A gauche du feu, dans l'encadrement d'un entrelacs de pampres orné de médaillons, une porte de bois sculpté dont la présence m'est étrangement familière…

Une porte dont la poignée accroche le faible éclat des dernières braises mourantes…

Et en face, tout au fond de la chambre, il y a cette autre porte par laquelle on passe dans une sorte de vestibule puis dans le salon…. Le salon dont nous avions oublié d'éteindre les lampes...

C'était exactement ça, cette nuit.

Ce n'était pas un rêve.

Je n'ai pas rêvé, et ce résidu de malaise qui réaffirme soudain sa présence en moi n'a pas été laissé par un cauchemar.

Toute la scène – son déroulement – est en train de me revenir, à présent.

Des images et des sensations.

La froideur de cette pièce, mes tâtonnements maladroits pour en trouver la sortie. Ce sentiment de solitude et de vulnérabilité, lorsque le battant se referme derrière moi, m'isolant de mon improbable amant. L'angoisse insidieuse, irrationnelle… puis ce trou soudain, au sortir de la cuisine, suivi de ce réveil tout aussi brutal devant les ténèbres abyssales du hall. Cette sensation terrifiante, dont le seul rappel me fait passer un frisson glacé le long de l'échine, d'avoir été, ne serait-ce que pendant quelques secondes, privé de toute volonté propre… comme manipulé par une autre volonté infiniment plus puissante.

Ce n'était pas un rêve, et pourtant… pourtant, ça paraît presque trop pour ne pas en avoir été un. Trop irrationnel, trop bizarre, trop effrayant.

Et Snape aurait dû se réveiller – au moins lorsque je suis revenu en courant dans la chambre. Je me souviens avoir pour ainsi dire claqué cette fichue porte, il ne peut tout de même pas avoir le sommeil aussi lourd… Je le verrais même plutôt du genre à se réveiller au moindre son, à vrai dire.

Il y a décidément quelque chose qui cloche, dans toute cette affaire, quelque chose de foncièrement illogique… ou du moins que mon cerveau n'est pas encore assez alerte pour saisir.

Il n'a d'ailleurs guère le temps de se pencher sur la question – le bruit du bois heurtant le bois détourne son attention, puis sa source le retient. Lui, évidemment, debout devant cette porte mystérieuse à côté de la cheminée, qu'il vient de refermer sur son passage. Habillé de pied en cap, de noir bien entendu, comme si son corps nu n'était jamais venu se brûler à ma peau.

Son regard se pose sur moi, interrogateur, puis tente de s'affranchir de toute émotion lorsqu'il croise mes yeux grands ouverts. Peine perdue. Il est mal à l'aise – un gamin s'en rendrait compte, même sans savoir pourquoi – et sa gène est une maladie hautement contagieuse qui vient renforcer celle que je ressens déjà.

Je le hais.

Je ne peux pas m'empêcher de lui trouver une classe innommable, dès le matin, et son attitude le rend à la fois étrangement touchant et terriblement inaccessible. Et au résultat, je n'ai aucune foutue idée de la manière dont je dois moi me comporter – parce que j'ai beau avoir une certaine expérience du réveil dans le lit d'inconnus, et de bien plus inconnus que lui, les choses n'ont jamais été aussi ambiguës, troublées d'autant de non-dits et d'incertitudes. Et que je n'ai jamais eu envie de les retenir, de les découvrir, ces inconnus… Que lui, au fond, n'a strictement rien à voir avec eux, tout comme la situation est incomparable.

Nous échangeons un bonjour à peu près sobre, dont je prends l'initiative avec un léger sourire tout en me redressant sur le matelas. Le sourire en question manque se transformer en grimace de douleur, mais je reste stoïque, nourrissant mon incommensurable courage à ce regard obscur que je sens glisser sur mon torse, jusqu'à mes hanches contre lesquelles reposent à présent les couvertures.

Un point partout, la balle au centre. Son trouble est tout aussi sensible que son malaise, et le frisson qui s'insinue au creux de mes reins n'a strictement rien à voir avec la température.

J'aime, un peu trop peut-être, la sensation de ce regard sur moi, en contradiction totale avec la froideur affichée de son propriétaire… lequel détourne la tête bien trop tôt à mon goût – lâche ! Tout cela n'a duré que quelques secondes, à peine, et il fixe à présent un point quelconque au pied du lit. Ses cheveux me dissimulent une partie de son profil et une furieuse envie me prend d'aller les écarter pour retrouver ces yeux noirs, ces lèvres fines à l'ardeur si bien dissimulée, les provoquer des miens, de mes doigts sur sa peau et de mon corps tout près du sien, les ramener à moi et me perdre sous eux, une fois de plus…

Sauf que mon audace d'hier soir s'est inéluctablement fait la malle avec les dernières vapeurs de l'alcool, depuis déjà un bon bout de temps, et que Snape ne facilite pas grandement mes velléités de séduction en reprenant son chemin vers la sortie, avec un très laconique « je vais réchauffer le café ».

Le café, ça ne se réchauffe pas, ducon. Moi, par contre, si. Et je ne demanderais même que ça…

C'est vrai, quoi. Il fait un froid de canard, dans cette chambre.

La porte s'ouvre déjà sous sa poussée, et je renonce à le rappeler – pour lui dire quoi, au juste ? Sevy-bisou-câlin ? Chéri-il-faut-qu'on-discute ?

Je rejette les couvertures d'un geste agacé, contre moi tout autant que contre lui vu qu'il n'y en a pas un pour rattraper l'autre, et je me lève pour de bon au moment exact où il disparaît de mon champ de vision. Mes vêtements d'hier ont été déposés sur un fauteuil – celui-là même sur lequel j'ai failli me vautrer cette nuit, vu l'emplacement – et je découvre mon sac juste à côté, rapporté du salon par une main serviable dont j'hésite à définir les motivations.

Peu importe, au fond. Il y a déjà assez de questions en suspens dans cette histoire pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail…

°

J'ai d'ailleurs tout le loisir de me les poser pendant le petit déjeuner, lesdites questions, vu que Snape ne daigne pas m'y faire l'honneur de sa présence – à mon entrée dans la cuisine, café fumant, tasse, toasts et beurre m'attendent sur la table, mais lui a déjà disparu je ne sais trop où. Je ne l'ai croisé nulle part, mais cette demeure doit être assez immense pour qu'on puisse y passer une existence entière sans se croiser, et je soupçonne ces appartements de n'occuper qu'une petite partie du seul rez-de-chaussée. Autant dire que si l'homme-mystère a décidé de m'éviter, je n'ai aucune chance de remettre la main sur lui de mon propre chef. D'autant plus que je ne me sens pas vraiment d'humeur à me lancer dans une partie de cache-cache au sein d'un autre dédale de pièces inconnues, dont la seule idée me file des frissons et où ma présence n'est certainement pas souhaitée… Après tout, lorsque j'y repense, il ne m'a jamais proposé de le visiter, cet étage-là, et a directement orienté ma curiosité vers les hauteurs de la maison. Dois-je en conclure que si quelque chose de réellement intéressant s'y dissimule, il serait à chercher à ce niveau ? Ou est-ce que je me fais encore des films à partir de rien du tout ?

Et puis au bout du compte, je m'en fous royalement de ce qu'elle renferme, cette baraque. Elle me fiche la trouille, et c'est un sentiment que la nuit passée, le malaise qui s'y rattache toujours, ont fait primer sur tout autre sentiment de curiosité plus ou moins mal placée. Ce qui m'intéresse réellement, c'est son propriétaire, dont l'absence me semble encore plus pesante que ne l'aurait été sa présence silencieuse. D'autant plus pesante que je suis incapable de déterminer pourquoi il me fuit ainsi. La situation le met mal à l'aise, certes, c'est un fait, mais au-delà de cette banale constatation ? Est-ce qu'il estime que notre rencontre ne doit rien être d'autre que le fruit éphémère d'un accident, et qu'il n'a pas trouvé mieux que cette distance pour me le faire comprendre ? Croit-il au contraire que moi, je ne considère tout cela que comme une aventure sans lendemain, et qu'il veut éviter… de s'imposer ? De s'attacher, ou de faire croire qu'il l'est déjà ? D'avoir à mimer les gestes d'une proximité qui, de son point de vue, n'a pas lieu d'être ?

Je suppose qu'il entre une bonne part de maladresse et de fierté dans cette attitude de repli, qui au fond colle parfaitement avec ce que j'ai pu entrevoir de son caractère… que j'aurais même pu prévoir si j'avais eu la tête à prévoir quoi que ce soit, mais qui n'en est pas moins infiniment frustrante. Et agaçante.

Parce que je devine déjà qu'il ne fera, qu'il ne dira à peu près rien de plus – rien de significatif du moins – et que cette fois encore, je vais devoir prendre l'initiative si je ne veux pas que les choses en restent là. Si je veux…

Si je veux quoi, au juste ?

Que notre rencontre ne tourne pas en eau de boudin, déjà, pour commencer. Et puis… le revoir, aussi, il faut bien me l'avouer. Même si une véritable relation entre lui et moi ne peut que sembler vaguement surréaliste, voire tout bonnement irréalisable, donner au moins un lendemain à cette aventure. Parce que peu importe son comportement de ce matin, je déteste définitivement l'idée de le quitter dans quelques heures pour ne jamais le revoir. Parce qu'en dépit de tout ce qui nous sépare, de tout de qui nous oppose, j'ai l'impression qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de réellement fort entre nous deux, quelque chose que nous avons retenu, réprimé, mais qui a affleuré la surface des apparences, cette nuit, dans ces étreintes qui n'auraient pas dû être si passionnées, si foutrement bonnes. Quelque chose qu'il ne tiendrait qu'à nous de révéler… mais quant à l'assumer ?

Ce n'est que lorsque je ressors de la cuisine – après avoir eu le temps d'avaler mon petit déjeuner, de rincer ma tasse, de prendre ma douche et de m'habiller – que je remet enfin la main sur Snape, feuilletant un journal dans son fauteuil favori. La feuille ne semble pas hautement captiver son attention, mais elle a du moins le mérite de lui offrir une contenance, et je me demande inopinément s'il lui arrive d'utiliser les autres sièges du salon.

Questions existentielles à la con, silence inconfortable, malaise tenace… la routine, quoi.

Son regard me fuit obstinément malgré mes tentatives pour l'accrocher, le peu de conversation que je parviens à établir reste dans le domaine des plus plates généralités, et j'ai le sentiment pénible que nos ébats de cette nuit ont bien plus fait régresser que progresser nos rapports…

Au bout du compte, j'ai de plus en plus envie de foutre le camp d'ici au plus vite. De ne plus voir autour de moi, oppressants, ces murs trop hauts, trop vastes. Ne plus sentir le poids de ces espaces trop vides – et de l'autre, là-bas, derrière la porte heureusement fermée, dont je n'ai plus la moindre velléité de me payer la tête. Juste le fuir, ce serait parfait.

Le problème reste évidemment le descendant, qui en vient presque aussi à me donner envie de décamper, tout en suscitant en moi un peu trop de sentiments un peu trop hétéroclites, dans lesquels il doit entrer une bonne part de perplexité et de frustration, assaisonnée d'un soupçon de rancune et d'un relent de désir tenace. Sans compter cette satanée fascination dont je suis clairement incapable de me défaire… J'imagine que la liste pourrait encore s'allonger d'une bonne demi douzaines de lignes, mais je préfère l'arrêter là – l'introspection est parfois une activité infiniment déprimante.

Voire souvent.

Au final, nous ne tardons guère à nous retrouver de nouveau dans la voiture, où je prend place avec un désagréable mélange de soulagement et de regret. Un sentiment d'urgence croissante, aussi – surtout – devant cette séparation qui se rapproche dangereusement.

Il fait beau, pourtant. Il fait beau et une partie de mon malaise s'évapore lorsque nous laissons derrière nous les hautes grilles du parc pour nous engager sur la route à présent dégagée. Les rives du lac déroulent une symphonie de blancs et de bleus éblouissants sous le soleil magnifique, et si l'ensemble me paraît un chouïa insolent au vu des circonstances, il est aussi un réconfort presque immédiat après tant de grisaille, de ténèbres et de pénombre malsaine.

Le genre de contraste à vous faire chanter All you need is love à tue-tête pendant tout le trajet, mais je doute que ce soit très approprié. Et je ne suis pas non plus regonflé à ce point-là.

Quoique… ça reste une doctrine à laquelle j'aimerais assez convertir ce cher Severus, au fond. Et à laquelle il aurait sans doute bien besoin d'être converti.

Je me bidonne en douce, nous imaginant soudain en uniforme mauve et jaune, dansant dans un univers de cartoon sous LSD, menacés par une grosse main bleue au regard torve de portrait Renaissance. (1)

Ma connerie aussi reprend du poil de la bête, c'est plutôt bon signe… Par contre, je n'ai pas dû être si discret que ça, car l'objet de mes tourments détourne sur moi un coup d'œil interrogatif, d'un genre plutôt acéré.

Je me ressaisis.

- Désolé. Je pensais à un truc idiot…

Il a déjà reporté son attention sur la route et ne manifeste aucune curiosité mal placée sur le truc en question, que j'aurais été fort en peine de lui expliquer. Mais j'ai cru surprendre sur son visage une expression vaguement… froissée ? qui me pousse à enchaîner, sans trop réfléchir à ce que je raconte.

- A un film, en fait. Et à une chanson des Beatles. Vous aimez ?

- Je connais mal.

Hmm. On tombe en plein dans son époque, pourtant, mais j'imagine qu'il n'a jamais été très rock'n'roll, même à mon âge.

- C'est plus ou moins à cause d'eux que vous vous êtes vu infliger ma présence, en tout cas, vous savez ? L'autre soir, c'était en voulant changer de cassette pour mettre une des leurs que… j'ai perdu le contrôle de ma voiture.

Je grimace un sourire blindé d'auto dérision. Ça parait encore plus stupide lorsqu'on le raconte… et le bref regard qu'il me jette tendrait assez à confirmer cette impression. Mais j'ai déjà réussi à détendre un peu l'atmosphère, et c'est le principal.

- Vous êtes toujours aussi maladroit ?

- Ça dépend des jours. Mais rarement à ce point-là. Et je préfère rejeter la faute sur John Lennon, c'est moins… dévalorisant.

- Si vous y tenez.

Le coin de sa bouche s'est légèrement étiré vers le haut, mais je soupçonne son amusement de n'être que superficiel. Tout comme le mien, en réalité… Quelques arbres défilent le long de la route avant qu'il ne reprenne :

- Je suppose que je dois donc le remercier ?

Je souris franchement, même si je ne sais pas trop comment prendre sa question, dont le ton était un peu trop léger pour ce qu'elle pourrait laisser sous-entendre.

- Comme vous le sentez.

Il ne répond rien. Evidemment. Mais il m'a offert une ouverture dont j'ai bien l'intention de profiter.

- Pour ma part… sur le coup, je l'ai maudit mais maintenant…

Je renverse la tête contre la vitre, cligne des paupières dans le soleil.

- Il aurait plutôt droit à toute ma reconnaissance.

- Vraiment ?

- Vraiment, oui.

Enfin, il me regarde. En face – ou du moins ce qui s'en rapproche le plus dans notre situation. A peine une seconde, mais ses yeux dans les miens font tressaillir quelque chose à l'intérieur de moi. Il m'a semblé lire comme du désarroi dans leurs profondeurs, derrière la glace incisive, scrutatrice… et j'ai envie de l'embrasser tout à coup. Pas que je n'en avais pas envie auparavant, mais là c'est particulièrement flagrant.

Ce type devrait avoir honte de l'effet qu'il produit sur moi.

Et honte, aussi, de ne rien répondre à ça. De se contenter de revenir à sa conduite, sans un mot, quel qu'il soit, les mains peut-être tout juste serrées un peu plus nerveusement sur le volant. Je ne m'attendais pas à un roulage de pelle effréné, non – on a déjà assez d'une voiture au garage – mais…

Mais quoi, hein, au fond ? Ce n'était pas ma malheureuse petite démonstration de franchise qui allait faire tomber ses barrières, et au moins il sait à peu près à quoi s'en tenir sur mon point de vue, à présent.

La balle est dans son camp.

Et j'ai bien l'impression qu'il va falloir que j'aille l'y rechercher, pour la relancer d'un peu plus près…

°

Ce n'est qu'au dernier moment que je m'y décide.

La voiture vient de s'arrêter sur le terre-plein, juste devant les pompes à essence. Le soleil fait étinceler la neige – un manteau immaculé ruisselant de diamants sur la tôle rouillée des toits, sur les carcasses de voitures et les tas de pneus usagés. Il n'y a personne à l'horizon, mais 'Paddy' nous fonce déjà dessus dans un concert d'aboiements.

Sans se casser la figure, cette fois.

J'ai vaguement l'impression que quelqu'un a remonté le temps pour faire défiler à nouveau la même scène, tout juste retouchée d'un éclairage éblouissant et de quelques détails infimes.

- Retour à la case départ.

La voix de Snape est plate, un peu morne, pour ces quelques mots que j'aurais pu prononcer moi-même. Une évidence qui ne se dit que pour meubler le silence. Ponctuer l'instant.

J'acquiesce, avec un enthousiasme encore moins débordant que le sien, d'un 'ouais' tout juste marmonné, alors qu'il se retourne enfin vers moi.

Regard indéchiffrable mais d'une profondeur qui le rend insistant. Filigrané d'expectative. J'ignore s'il attend que je sorte de sa voiture et de sa vie, ou que je dise quelque chose, n'importe quoi, pour… nous raccrocher l'un à l'autre ? mais il est devenu évident que lui-même ne fera rien en ce sens.

Alors je me jette à l'eau.

Glisse ma main vers la sienne, immobilisée à quelques centimètres du frein. Glisse mes doigts sur la peau douce, étroitement tendue sur le réseau des nerfs et des veines saillants. Elle se raidit légèrement sous ma caresse, mais ne cherche pas à se retirer.

Les yeux noirs se sont troublés, j'y retrouve cet éclair de désarroi mais ils sont aussi plus intenses… Je ne lui laisse pas le temps de dire quoi que ce soit. De se rétracter.

- Je peux espérer vous revoir ?

Quelque chose se durcit dans la ligne de sa mâchoire. La main se contracte encore un peu et je préfère en retirer la mienne.

- Je vous en ai réellement donné envie ?

Le ton se veut sarcastique, et je réponds du tac au tac :

- Si le mutisme polaire était un savant calcul pour me décourager, vous avez loupé votre coup. Vous me plaisez. Je n'y peux rien et vous non plus.

Il incline la tête, sans rien dire. Je ne sais pas ce que je déteste le plus, chez lui, de ses accès d'ironie acérée ou de ses silences…

Je reprends, vaillamment. Presque pressé d'en finir.

- J'aimerais juste savoir si c'est réciproque ou non.

- Vous n'auriez pas fini la soirée dans mon lit, si ça ne l'était pas.

- Mais ?

Oh, oui, car je sens bien qu'il y en a un, gros comme un pâté de maison, au bout de sa phrase. Autant le faire sortir tout de suite.

- Mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée… de donner un lendemain à tout ça.

- Vous dites ça à chaque fois ? Ou ça m'est juste réservé ?

Ma réplique est instinctive, claque avec un accent beaucoup plus agressif que je ne l'aurais voulu, et je la regrette sur le champ en voyant Snape se refermer comme une huître avant la tempête.

- C'est un fait. Auquel ni vous ni moi ne pouvons quoi que ce soit.

Sa voix est sèche. Son regard m'a déserté.

Merde.

Il n'y a pas de répartie possible contre ces mots-là, trop catégoriques… Ou du moins, sur le coup, je n'en trouve pas, même si je sais pertinemment qu'ils ne constituent pas un argument valable. Qu'ils doivent pouvoir être réfutés.

Haussant les épaules, je me contente du plus banal, du plus défaitiste :

- Si vous le dites…

J'en ai assez, cette fois.

Assez de ne rien comprendre à ce type, et pas grand-chose de plus à mes propres réactions. Assez d'essayer, de me sentir si emprunté, de me heurter contre un mur, de me prendre la tête pour quelque chose qui ne devrait pas revêtir autant d'importance. Assez de cette situation vaguement surréaliste – ces mots maladroits qui n'arrivent à rien d'autre qu'à creuser le fossé, révéler l'ignorance de l'autre, ce soleil trop violent, cette neige trop somptueuse dans ce lieu trop désert et trop délabré, ce chien trop bizarrement familier qui tourne toujours autour de nous en aboyant comme un fou.

Un fou tout droit sorti des enfers pour nous enfermer dans un cercle sans fin… ou pour m'inciter à m'en arracher ?

Je n'ai plus rien à faire dans cette voiture, n'est-ce pas ?

Avec un profond soupir, je pose ma main sur la poignée de la portière, la débloque puis la repousse. Et voit instantanément mes jambes envahies par une masse énorme et hirsute, sommée d'une truffe noire inquisitrice et d'une paire d'yeux aux reflets d'incendie au fond desquels j'ai l'illusion de lire comme un accent de reproche.

Je crois que les derniers restes de mon cerveau sont définitivement en train de partir en fumée…

Les doigts enfouis dans la fourrure tiède, épaisse et crasseuse, je repousse de mon mieux la bestiole pour m'extirper de là, et ce n'est que lorsque j'ai enfin réussi à prendre pied sur l'esplanade de terre défoncée, entre deux plaques de neige fondue, que je découvre la silhouette emmitouflée de gris et de bleu se dirigeant vers nous depuis le portail grand ouvert d'un hangar en parpaings. Le seigneur des lieux semble enfin daigner se préoccuper de notre présence, et il faut reconnaître que son intervention est des plus bienvenues.

J'hésite un instant à récupérer mon sac, resté sur la banquette arrière, mais quelque chose me retient – oh, quelque chose qui n'est pas bien difficile à identifier, au fond.

Snape ne pourra pas partir tant qu'il aura mes affaires, à moins d'aller les chercher lui-même et de venir me les rendre, alors autant qu'elles restent à leur place pour l'instant. Le geste est assez fourbe, je le reconnais, sans doute aussi absurde que le reste, mais je ne suis plus à cela près. Et tant pis s'il déplait au principal intéressé…

Je le plante donc là et part à la rencontre du garagiste, toujours escorté de mon épouvantail sur pattes qui semble avoir pris la décision de ne pas me lâcher d'une semelle, et que je risque fort de ne pas tarder à trouver un tantinet envahissant.

Le type n'a pas réussi à dissimuler un air étonné, voire carrément suspicieux, en découvrant que c'est encore moi qu'amène son bien-aimé client, mais je m'en contrefous royalement. Son apostrophe claque comme une salve d'artillerie dans le silence glacé.

- Signore Potter ! Viene per la sua macchina ?

Pour quoi d'autre, ducon ? On est dans un garage ou dans un bordel, ici ?

- Ma, per disgrazia, non è encora pronta ! (2)

Rien qu'à son air très officiellement consterné, je l'avais déjà deviné. Et curieusement (ou pas), la nouvelle ne me contrarie guère plus que je ne le suis déjà. Voire même plutôt moins.

Nous palabrons un moment, le temps de négocier la location d'une Fiat 127 pour mon périple Milanais, puis je reviens d'un pas plus décidé à la Guilietta et à son propriétaire.

Lequel s'est également décidé à sortir, et se tient à côté de la place principale, dans une posture un peu raide, une main posée sur le toit et les yeux fixés sur… moi. Il semble vaguement triste, peut-être – si ce n'est pas là juste une illusion créée par mon désir – mais il se retient, réprime les sentiments en deçà de la lisière du masque. Toujours aussi inaccessible, insaisissable et déconcertant, mais cette fois-ci, je refuse de me laisser troubler.

Je plante mon regard dans le sien, juste en face de moi, de l'autre côté de cette surface plane de carrosserie noire étincelante.

- Vous savez, Snape, vous me donnez l'impression que le seul fait, dans cette histoire, n'est autre que votre propre incertitude. Je me trompe, peut-être. Mais ça y ressemble terriblement et… je trouve ça dommage.

Je ne veux même pas savoir si j'ai touché juste. J'ouvre la portière arrière, plonge vers la banquette pour attraper mon sac et le balance en bandoulière sur mon dos, peut-être un peu trop brutalement pour mes reins encore meurtris, avant de revenir à lui, une dernière fois. Lui qui n'a pas bougé, dont le regard n'a pas vacillé – ou a eu le temps de se reprendre – mais dont les lèvres me paraissent accuser un pli d'amertume encore un peu plus prononcé qu'à l'ordinaire.

- Dans trois jours, je passe ici récupérer Griffy. En début d'après-midi. Je ne vous force à rien, évidemment, mais… je tenais juste à ce que vous le sachiez.

Il incline la tête, lentement. Puis, reculant d'un pas, affiche ce rictus sarcastique qui lui correspond si étroitement.

- Evitez de jongler avec les Beatles, cette fois.

Son regard obscur, aussi impénétrable et incisif qu'un morceau d'obsidienne, une dernière seconde, juste avant qu'il ne rentre dans sa voiture.

Rien qu'un profil derrière une vitre, qui se penche légèrement vers le volant, se renfonce dans le siège alors que le moteur démarre dans un grondement assourdi, voluptueux.

Je me retourne d'un mouvement résolu, réajustant mon sac sur mon épaule avec un vague sourire. Des plus ironiques, lui aussi, pour ne pas être amer.

Je m'en souviendrai. Connard.

Je refuse d'écouter les pneus qui font gicler quelques pierres sur la terre détrempée avant d'accrocher le bitume de la route. De prêter plus d'attention à celui qui s'en va. De reconnaître ce sentiment de perte qui s'insinue tout au fond de moi. J'ai infiniment mieux à faire que continuer à me focaliser sur quelqu'un qui ne veut pas de moi.

N'est-ce pas ?

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A suivre...

Ha ha ha ! Et non, y'a pas de lemon ! C'eut été trop facile, non ?

Commentaires, hurlements, insultes, compliments, contestations - en bref reviews diverses et variées - sont comme toujours attendues avec la plus grande impatience :)

Désolée d'être aussi longue pour publier, mes personnages ne sont pas toujours évidents à manipuler, et il est devenu urgent que je me concentre en priorité sur mon mémoire, toujours monstrueusement à la bourre. Et ça risque fort de ne pas s'arranger, du moins avant la mi septembre... Je fais de mon mieux !

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(1) Pour ceux qui pourraient être déroutés par cette vision bizarre, c'est une subtile référence au fils Yellow Submarine. (eh oui, cette histoire est définitivement placée sous le signe des Beatles !) Vu que ce serait trop long à expliquer dans le détail, et que je l'ai fort opinément trouvé la chose sur youtube, allez jeter un coup d'œil là (sans les espaces, évidemment) : http// www. youtube . com / watch?v11rAemrsKG0

(2) (comme tout le monde l'avait sans doute deviné) : Monsieur Potter, vous venez pour votre voiture ?

Mais, malheureusement, elle n'est pas encore prête.

Merci à Mailyn pour la traduction !