Au préalable... : Vous vous en souvenez, de cette histoire ? Celle où Harry plante sa voiture sur une plaque de verglas, au bord du lac de Côme, trouve refuge dans un vieux manoir délabré auprès de Snape et parvient, après moult complications, à se retrouver dans le lit de ce dernier ?

Voilà, celle-là.

Elle n'est pas abandonnée, non non – ce chapitre 8 a juste été un peu long à venir, mais l'auteur est toujours en vie et bien décidée à aller jusqu'au bout.

Au précédent chapitre, donc, notre héros se réveillait dans le lit de son amant d'une nuit, avec le souvenir d'un rêve pour le moins dérangeant (mais en était-ce vraiment un ?), puis était raccompagné au garage pour y louer une voiture, et se faisait plus ou moins envoyer sur les roses par l'élu de ses sens, lorsqu'il évoquait la possibilité de le revoir. (C'est lorsque j'essaie de résumer le schmilblick que je réalise qu'il se passe strictement que dalle, dans cette histoire…)

Genre, rating, disclaimer et compagnie, comme dans les autres chapitres.

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You can't put your arms around a memory

Chapitre 8

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Trois jours plus tard, le soleil brille toujours en vainqueur lorsque je reviens à Menaggio. Comme si cette foutue tempête de neige ne s'était déchaînée que pour me faire découvrir cette étrange baraque et son tout aussi insolite propriétaire…

Ça fait bizarre, d'être à nouveau ici. La perspective des choses s'inverse soudain – s'inverse à nouveau – dès que se profilent à mes yeux les vieilles pompes à essence sur leur arrière-plan de bric-à-brac confus. Mille fois plus encore lorsque je stoppe à côté d'elles la Fiat de location, et que Paddy, fidèle au rendez-vous, se précipite vers moi dans un froufroutement de longs poils crasseux.

Au bout de quelques heures seulement en la compagnie de Ron et d'Hermione, tout ce que j'avais vécu sur les rives du lac de Côme – la neige oppressante, la villa délabrée et ses fantasmagories obscures, mes terreurs nocturnes, Snape lui-même, son amertume sarcastique, sa froideur élégante, la fièvre de ses caresses et la maladresse de nos derniers rapports – ne m'apparaissait déjà plus que comme une parenthèse irréelle, un rêve éveillé teinté d'un relent de cauchemar et d'inabouti. Et pourtant, en retrouvant ces lieux, c'est mon séjour milanais qui semble soudain se flouer… comme si le monde réel, les éléments mêmes de ma vie ordinaire, glissaient à leur tour, à nouveau, dans une autre dimension.

C'est peut-être en partie pour cela que je n'ai rien raconté à mes amis. Rien que le plus strict nécessaire : l'accident, à cause du verglas, le refuge trouvé dans une vieille villa du lac, auprès d'un type solitaire et distant, les difficultés pour faire réparer Griffy, et c'est à peu près tout. Rien de l'atmosphère de ce manoir, de Snape lui-même, de l'insaisissable relation esquissée entre nous deux… jusqu'à ce chien si semblable à celui de Sirius dont j'ai tu l'existence, conférant à ces deux jours l'apparence d'une banale mésaventure de voyage, aux détails trop inconsistants pour être retenus.

Inconsistants… le mot n'est peut-être pas si loin de la vérité, au fond. Vis-à-vis du monde dans lequel je venais de rentrer, dans lequel ils n'avaient pas leur place, c'est bel et bien de consistance dont ils manquaient.

Les passer sous silence m'évitait de leur en accorder d'avantage, mais j'ignore si c'était pour me protéger d'eux ou pour les protéger en moi

Au bout du compte, je ne suis pas certain d'avoir réussi à convaincre Hermione que cet intermède inopiné avait été aussi banal, que je ne leur taisais pas quelque chose – et quelque chose qui m'avait marqué – mais elle n'a posé aucune question. Parce que c'est elle, et que si elle a toujours eu une sorte de don pour discerner les silences qui dissimulent de ceux qui n'ont rien à dire, elle a acquis assez de maturité pour apprendre à les respecter. Ou elle me connaît depuis assez longtemps pour savoir qu'avec moi, la méthode inquisitrice est aussi efficace qu'une paire de gifles sur les joues d'un mort.

Au moins, pendant ces deux jours et demie, je n'ai même pas eu besoin de me forcer pour ne pas penser à lui. Mais ce n'était pas pour autant lui échapper : il était là, avec le reste, tout au fond, peut-être d'autant plus présent qu'il se dissimulait à ma conscience. Je m'en rends compte, à présent – après coup.

Je m'en rends compte parce que son image, ses paroles, jusqu'au moindre de ses gestes, me reviennent bien trop ostensiblement, en ce lieu qui leur a servi de décor, pour qu'ils aient jamais été réellement effacés. Je m'en rends compte, surtout, à certains détails de mon comportement – ces détails que Hermione n'a pas pu manquer de noter… Un, surtout. Un qui me fait foutûment enrager, lorsque j'y repense.

Le soir du réveillon, nous étions six – notre trio complété d'Angelina Johnson, une vieille amie du lycée, de sa copine du moment, Cho Chang, une chinoise jolie comme un cœur et plutôt sympa une fois décoincée par l'alcool, et de son cousin milanais, Blaise Zabini.

Blaise…

Fruit de l'union entre une haïtienne anglicisée et un italien pure souche. Preuve ultime que la nature a parfois des coups de génie - et j'exagère à peine.

Peau couleur de marron glacé, pommettes acérées sous deux yeux en amande mi incisifs mi voluptueux, lèvres sensuelles, corps de statue grecque et cul michelangelesque.

Aussi hétéro que moi.

De quoi convertir à Sodome toutes les légions du Vieux Barbu.

Et c'est là que le bât blesse. Plutôt rudement, même.

Parce que ce type, le moi que je connais – le moi que je fréquente depuis plus de vingt-deux ans, ce qui certes n'est pas énorme mais largement suffisant pour développer quelques habitudes – aurait tout mis en œuvre pour l'amener dans son lit. Plus généralement parlant, pour se le faire ; dans un lit ou ailleurs, telle n'est pas la question.

Et là, que dalle. Rien, niet, nada.

J'ai bien remarqué qu'il était splendide, évidemment, certaines de nos conversations, de nos regards ou de nos gestes ont même pu avoir un arrière-goût de flirt, mais nous en sommes restés là. Je n'en avais pas vraiment envie, au fond – alors que bon sang, ce n'est même pas humain de ne pas avoir enviede… ça ! Et je n'ai même pas réalisé, sur le coup, que je n'agissais pas comme tout le monde, à commencer par moi-même, aurait pu s'y attendre.

Ce n'est qu'hier soir, lorsqu'ils sont revenus nous dire au revoir et qu'Angie, mi-figue mi-raisin, m'a demandé si j'étais amoureux pour n'avoir rien entrepris sur la personne de son cousin, que j'ai eu l'impression de recevoir une claque.

Je ne suis pas amoureux de qui que ce soit, cela soit clair. Ce serait une absurdité.

Mais ce qui, dans sa bouche, n'était pas grand-chose de plus qu'une boutade, a fini par prendre dans mon esprit une importance quelque peu dérangeante – non tant la forme d'une question précise, que celle d'un terreau propice à l'éclosion de quelques interrogations plus vagues…

Bien sûr, je pourrais me trouver tout un tas de bonnes raisons – c'était avant tout une soirée entre potes, avec mes deux meilleurs amis que je n'avais pas vus depuis longtemps, l'ambiance n'était pas précisément, voire pas du tout, à la drague, je n'étais pas au meilleur de ma forme, plus ou moins enrhumé…

Ouep.

En un sens, ce n'est pas faux. Mais au fond de moi, une petite voix autoritaire reste persuadée que le facteur « Snape » est également à prendre en compte dans l'équation.

Et l'idée d'avoir laissé passer un type comme Blaise à cause d'un type comme Snape a tout de même quelque chose d'extrêmement frustrant.

L'idée d'avoir laissé le souvenir inconscient de Snape influer en quoi que ce soit sur mon comportement est encore plus dérangeante, mais le pire, j'ai attendu de revenir ici pour le ressentir.

Le pire, je crois bien que c'est cela : cette quasi certitude d'être parfaitement capable de lui retomber illico dans les bras, si jamais il lui vient l'envie de pointer son nez crochu et son visage blafard du côté de ce foutu garage au moment où j'y suis.

Du coup, dès mon arrivée, je ne peux m'empêcher de guetter subrepticement la présence ou l'approche de la Guilietta, partagé entre l'espoir fervent de ne jamais la revoir, et le désir tout aussi intense de la découvrir dans les parages, une fois de plus – tout en essayant de me convaincre que je m'en contrefous royalement, quoi que fasse son maudit propriétaire.

Et bien sûr, ce que je ressens en constatant son absence n'a rien à voir avec le moindre sentiment de déception ou de soulagement. Ni l'un, ni l'autre, ni les deux à la fois.

(Pitoyable tentative, vouée dès le premier instant au plus lamentable échec…)

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Au moins, les démarches pour rendre la Fiat et récupérer Griffy ont le mérite de détourner mon attention pendant un bon moment. Le plus jeune des garagistes – toujours fidèle à son bandana rouge – est seul présent, et une fois l'échange et la vérification des voitures effectués, il met dix bonnes minutes à retrouver les papiers d'assurance enfouis à des profondeurs géologiques sous le fatras innommable du bureau, avant de m'annoncer qu'il faut attendre le patron pour tout finaliser, vu que lui-même ne comprend rien à cette paperasserie. Comme je me révèle rapidement incapable de lui expliquer quoi que ce soit, surtout dans une langue que je maîtrise aussi mal, la conversation finit par s'orienter sur les différents concerts de métal auxquels nous avons pu assister – sujet bateau par excellence, mais toujours utile pour meubler les silences inconfortables, et au moins, Judas Priest, Twisted Sister, Iron Maiden ou Scorpions sont des mots qui se comprennent dans toutes les langues.

Au résultat, il s'est écoulé une bonne heure depuis mon arrivée lorsque je ressors enfin de la petite pièce glaciale, clefs en main, délesté d'une fort regrettable partie de mes économies de l'automne et maugréant déjà à l'idée d'une longue et pénible route en direction de Lucerne où je voudrais faire étape pour la nuit. Rien ne me presse réellement – il faut que je sois de retour à Edinburgh au plus tard dans une semaine, pour l'anniversaire de Remus, ce qui me laisse encore le temps de flâner un minimum – mais je n'ai strictement aucune envie de m'attarder dans les environs, aussi somptueux puissent-ils s'avérer sous le soleil.

Je suis raccompagné jusqu'à ma voiture par un Paddy à la queue frétillante, visiblement peu impatient de se séparer de moi – Paddy qui s'appelle en fait Attila, ce qui lui correspond plutôt bien, j'en conviens, mais je suis incapable de démordre du surnom que je lui ai attribué à sa première apparition – et je m'apprête à me détourner de lui pour ouvrir la portière lorsque je le vois s'immobiliser, oreilles tendues vers la route dont ne tarde pas à provenir un bruit de moteur.

Qui n'est pas le ronronnement caractéristique de la Guilietta.

Je ne suis pas déçu.

Ni soulagé.

D'ailleurs, je ne me suis pas tendu vers ce bruit pour chercher à l'identifier. Nullement.

(Reste-t-il encore une âme charitable que je parvienne à convaincre ?)

Une voiture rouge apparaît au détour du virage et j'achève avec un tantinet d'agressivité le geste que j'avais entamé. Mon sac, sur la banquette arrière. Ma bouteille d'eau… dans mon sac, évidemment. Sac péniblement rapatrié de la banquette arrière. Poche de droite ou de gauche ? Du milieu – je l'y ai rangée il y a à peine une heure. Sac re-balancé sur la banquette arrière. Siège… rapproché du volant – je hais lorsque quelqu'un de grand conduit ma voiture, j'ai plus que jamais l'impression d'être un nain lorsque j'y reprends place. Rétroviseurs… réglés.

OK.

Bon.

J'ai oublié quelque chose, je le sens, je le sais.

Ma musique.

Dans la boite à gants, il y a quoi ? Les Beatles, certainement pas. Mahler… bof. Jefferson Airplane… non plus. J'ai envie d'écouter du heavy, moi, maintenant.

Et mes cassettes de heavy sont dans le coffre.

Ressortons.

Paddy est toujours à côté de la voiture, et me contemple d'un air qui me semble vaguement interrogateur alors que j'en fais le tour pour aller fouiller dans mon bordel et en extirper quelques albums. A nouveau, il dresse les oreilles et pousse vers la route un jappement bref, auquel je prends soin de ne prêter aucune attention.

Une Mercedes noire passe devant nous alors que je me réinstalle au volant. J'ai toujours l'impression d'avoir oublié quelque chose, et j'entreprends de régler un peu mieux le rétroviseur dont l'angle mort me semble trop important alors que le chien se remet à aboyer.

Une voiture blanche, cette fois, qui tourne dans notre direction et s'arrête devant l'une des pompes à essence, accrochant au passage un éclat de lumière à son pare-brise.

Mes lunettes de soleil.

Je me retourne vers mon sac et entreprend une nouvelle exploration, pour la forme, mais je suis à peu près certain que je les ai laissées dans le bureau et ne tarde donc pas à remettre pied à terre, saluant d'un signe de tête la jeune femme aux cheveux bouclés qui vient de sortir de son véhicule et se penche déjà pour gratouiller la tête de Paddy. Le regard de plus en plus perplexe que me jette celui-ci m'arrache un demi sourire ironique, alors que je me dirige d'un pas vif vers le baraquement de parpaings.

C'est ça, les humains, mon vieux. Ca passe la moitié de son temps à oublier des trucs idiots, et ça perd le reste à courir après…

Le bureau est vide mais mes lunettes sont bien là, à demi dissimulées par deux piles de dossiers échevelés sur la petite table que domine une gigantesque affiche Ferrari. Lorsque je ressors, Bandana Rouge est en train de servir sa blonde et jolie cliente – avec, ô surprise, beaucoup plus d'empressement qu'il n'en a mis pour s'occuper de mon propre cas. Leurs silhouettes se découpent en ombres chinoises dans le soleil et le chien se prélasse toujours sous les doigts apparemment experts de la demoiselle, sans même réagir lorsque passe sur la route une voiture grise.

Une voiture grise, suivie d'une…

Tonnerre de Zeus.

Mon cœur ne vient pas d'effectuer une descente en piqué jusqu'au fond de mon estomac.

La Guilietta approche avec une lenteur presque impériale qui semble décomposer les mouvements des reflets sur la carrosserie noire, puis, dans un craquèlement de graviers écrasés, elle vient se ranger non loin du petit groupe, juste de l'autre côté des pompes à essence.

Paddy se tend, un grondement sourd au bord de la gueule, soudain indifférent aux caresses de la jeune femme qui pourtant le retient, le rappelle à l'ordre d'une voix claire, légèrement amusée, peut-être vaguement agacée aussi – une voix qui résonne dans l'air froid comme le tintement d'un cristal. Je continue à avancer vers eux, nonchalamment, essayant de ne pas focaliser mon attention sur le visage aux traits incisifs qui se profile derrière la vitre – qui se détourne soudain et dont je croise le regard, une fraction de seconde, juste avant que ne s'ouvre la portière. Mais je ne peux pas ignorer le frisson d'anticipation qui glisse le long de mon dos, à cet instant précis – pas plus que je ne suis capable de faire disparaître ce demi sourire que je sens sur mes lèvres, et qu'il risque de trouver un tantinet impertinent.

Tant pis pour lui, il l'aura bien cherché – à me jeter de manière aussi cavalière avant de s'introduire de force dans mon subconscient pour y chambouler les fondements mêmes de ma nature profonde ! Bien que bêtement réjoui par sa présence, je ne me sens pas d'humeur excessivement charitable envers sa noble personne…

Il vient de sortir de sa voiture, maigre silhouette altière drapée d'un long manteau noir, autour de laquelle la lumière semble soudain devenir trop violente, trop crue. C'est étrange, cette impression que je ressens en le voyant là – comme s'il y avait un antagonisme fondamental entre le soleil et lui, et que leur réunion ne puisse être qu'une lutte… l'un cherchant à écraser et l'autre à ignorer, à passer outre, à ne surtout rien retenir de tant d'éclat. Jusqu'à ses cheveux, d'un noir toujours aussi profond et presque sans reflets, qui viennent ombrer son visage et me le dissimulent à demi. Il ne me regarde pas, se tourne vers le duo pour échanger quelques mots avec la jeune femme et je l'entends distinctement demander au garagiste un bidon d'huile pour son moteur. Tiens donc.

Je m'appuie négligemment au capot de Griffy, attendant la suite, sans me gêner pour le dévorer des yeux. Je sais que cette attitude le met mal à l'aise, et en cet instant j'adore ça.

Et le moment se fige. S'éternise dans un silence qui ne peut être que tension, où se détache chaque être.

Nous deux.

Lui, immobile, farouchement indifférent, les bras croisés et le profil altier, résolument détourné de moi. Résolument inaccessible, mais sa seule présence est une brèche dans son armure et nous en sommes aussi conscient l'un que l'autre.

Moi, immobile aussi malgré mes doigts qui jouent avec le porte-clef, mon sourire qui n'en finit pas de se moquer et de s'impatienter, et mon regard insistant qui nous relie, qu'il le veuille ou non, en un fil presque tangible.

Et puis les autres, à présent silencieux, qui se détachent sans relief sous la lumière du soleil, comme une fresque sur un mur délavé, un élément du décor secondaire, presque déphasé et pourtant indissociable de la scène qui s'y joue.

Quelques minutes, tout au plus. Sans doute moins – le temps pour un réservoir de se remplir, et le mouvement reprend, une voix claque en italien, annonçant je ne sais trop quoi, Snape acquiesce d'un bref mouvement d'épaules, le garagiste et sa cliente s'éloignent vers le bureau dans un staccato assourdi de hauts talons sur le sol glacé. Et il se tourne enfin vers moi, pour de bon. Résolument.

Ses prunelles couleur d'obsidienne me toisent, incisives et expectatives – mon sourire railleur l'agace et il semble m'enjoindre de le remplacer par des mots, quels qu'ils soient. Puisque lui-même a fait le premier pas.

C'est un peu facile, peut-être, mais de ces facilités avec lesquelles il faut bien savoir composer pour parvenir à ses fins. Collant une baffe mentale à mon orgueil vaguement protestataire, je

me décide à quitter mon poste pour approcher l'ennemi – sans renoncer au sourire, tout de même, trop bien assorti à la question qui franchit alors mes lèvres d'un air plus badin que concerné :

- Vous en aviez réellement besoin, de cette huile moteur ?

Il me regarde, droit dans les yeux. Impérial. Je soutiens, du haut de ma fierté. Malicieux, surtout. Aguicheur, un peu.

- Pour être parfaitement honnête, il m'en reste deux bouteilles au fond de mon garage.

Et là, je me marre. La manière dont il vient de dire ça, avec cette sorte de dignité glaciale et imperturbable, signe ma défaite. J'ai soudain envie de l'agripper par le col de son manteau pour lui rouler un patin, ici et maintenant, sur cette esplanade de terre battue par le vent froid, offerte à tous les regards.

Je m'abstiens.

Je ne tiens pas à finir mes jours si jeune, sous les roues meurtrières d'une voiture inconnue, loin de tous mes amis et du monde civilisé.

- Ca me fait plaisir, de vous revoir, je me contente d'avouer à mon tour, parce que ma spontanéité refuse malgré tout d'abdiquer, et que je n'ai pas vraiment envie de l'y forcer.

Snape acquiesce à mes paroles, d'un geste infime que je ne pense pas abusif de traduire comme une réciproque. Il n'esquissera pas un geste en ma direction, ce n'est pas même un réel sourire qui se profile au coin de sa bouche, mais son regard sur moi s'est fait plus chaud. Infiniment moins réservé – maîtrisé – comme si ces quelques mots venaient de rompre une barrière au fond de lui – et bon Dieu, que j'aime ça !

- Vous comptiez quitter Menaggio aujourd'hui ?

Je hoche la tête.

- C'était mon intention, oui. Mais je ne suis plus à une improvisation près.

Les mots en resteront là pour l'instant. L'essentiel de ce que nous avons à nous dire n'a pas besoin d'eux pour s'affirmer, et nos yeux ne conservent aucune équivoque. Il me désire autant que j'ai envie de lui, et nous ne voulons pas perdre l'instant, la chance unique et dernière de nous rapprocher l'un de l'autre encore une fois – peut-être pour faire de notre rencontre hasardeuse quelque chose de voulu et de pleinement accompli, peut-être juste pour un adieu digne de ce nom. Ce serait sans doute l'idéal, mais au fond nous n'en savons trop rien. Moi, du moins. Je ne veux même pas le savoir, en réalité – pas pour le moment.

Son regard m'électrise – et puis soudain il se fige, se détourne dans un masque de froideur un peu vacillante. Le garagiste revient, un bidon à la main, escorté de la jeune femme dont je n'ai pas même entendu claquer les élégants talons. Elle lance un au revoir général accompagné d'un joli petit sourire avant de se glisser dans sa voiture, et nous lui répondons plus ou moins machinalement alors que Snape sort son portefeuille d'une poche intérieure. En tire quelques billets qu'il tend à Bandana Rouge en échange de l'huile. L'amusement qu'il intercepte alors dans mon regard trouve un écho au fond du sien, et ses lèvres s'étirent en un arc ironique, me donnant derechef envie de les lui dévorer sur place.

Au lieu de quoi, pour nous donner une contenance face au type qui nous observe depuis son retour avec une certaine suspicion, je demande d'un air intéressé – sous lequel nous sommes seuls à saisir le sarcasme – si sa voiture en consomme beaucoup, d'huile. Ancienne comme elle est.

Il me répond que non, pas tant qu'on pourrait le croire, le moteur étant bien entretenu. J'affirme que c'est quand même une sacrée belle bagnole, le garagiste renchérit, rajoute quelques considérations mécaniques sur ledit moteur, puis se décide finalement à repartir vers d'autres préoccupations.

Le dernier regard que me jette Snape avant se s'installer sur son siège est une invitation parfaitement claire, avec un reste d'amusement tout au fond, et comme un zeste de défi.

Les mots sont toujours aussi superflus.

Je souris, et regagne Griffy. Les dés sont jetés…

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15h 43 au cadran de ma montre, consulté presque par inadvertance alors que je tournais mon volant.

Devant moi, la Guilietta a disparu entre les arbres, au virage du chemin de terre cabossé qu'illuminent les rayons du soleil déjà déclinant, et je franchis à mon tour les deux bornes de pierre érodées par le temps ; les hautes grilles de fer forgé, laissées largement ouvertes pour moi.

Bruce Dickinson assène que la vérité de toute prédiction est toujours entre nos mains, et c'est étrangement bon de revenir ici. La grande maison, là au bout, a perdu le pouvoir de me faire peur, et son propriétaire est à moi – au moins pour une soirée, une nuit de plus, et c'est tout ce qui importe en cet instant…

Quelques minutes après, je le retrouve en haut du perron, d'où il m'a fait signe de me garer à côté de sa voiture, dans les anciennes écuries. La serrure est déjà déverrouillée et je franchis le seuil sur ses talons, beaucoup plus proche de lui qu'il ne serait nécessaire, juste assez pour sentir ce subtil et indéfinissable parfum de ses cheveux, de sa peau, qui me rappelle nos étreintes de l'autre nuit avec plus de force que jamais.

Et puis, soudain, ses mains sont sur mes hanches et nous nous embrassons, plaqués l'un à l'autre contre la porte à peine refermée. Et une fois de plus j'oublie tout, jusqu'au lieu où nous sommes, tout ce qui n'est pas cet homme, et ce baiser, et ce frémissement qu'ils font naître à eux deux dans le creux de mes reins, dans chaque parcelle de mon corps…

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Bien plus tard. Le matelas s'enfonce comme un sable mouvant sous mon dos et les couleurs – vert Véronèse, amarante et vieil or – se fondent en tourbillon noyé de pénombre devant mes yeux incapables de se fixer… Mon souffle cherche à se reprendre et le sien en semble l'écho, juste à côté de moi, assez près pour faire frissonner quelques cheveux au creux de mon cou – sensation intime et exquise dont je ne prends conscience que peu à peu. Nos corps se sont séparés mais sa main reste posée sur ma poitrine, comme pour en capturer les palpitations erratiques… ou juste abandonnée, inconsciemment… Point d'ancrage entre nous deux, qui perdure alors même que se dissipent lentement les brumes de la jouissance – point de vie brûlante contre la froideur de la pièce, qui cherche furtivement à reprendre ses droits sur ma peau satinée de sueur… Instinctivement, mes propres doigts viennent s'y apposer, désireux de renforcer la sensation ; ils jouent avec le contact heurté des os, sous la peau fine, un peu sèche, et ma tête roule de côté, sur mon bras replié derrière elle, dans lequel un vague engourdissement commence à s'installer.

A quelques centimètres de moi, les yeux noirs m'observent, et cillent légèrement lorsque les miens plongent dans leurs profondeurs. Des uns aux autres, on doit pouvoir trouver le même trouble, la même ivresse déclinante et déjà ravivée d'une pointe de désir.

Mon corps suit le chemin de ma tête. La chaleur de Snape irradie contre moi, elle me donne envie de me couler plus étroitement entre ses bras… ou juste de rester là, à quelques centimètres de lui, le temps qu'elle exacerbe cette tension naissante… Sa main a suivi mon mouvement, a glissé dans mon dos où elle erre avec une lenteur insidieuse, juste le long de ma colonne vertébrale – un contact d'une étrange et sensuelle douceur auquel je me laisse aller un moment, fermant les yeux avec un soupir qui doit ressembler à un ronronnement, avant de les rouvrir au bout de quelques secondes, parce que les siens me manquent déjà, parce que voir son visage est presque un besoin. Et il y a déjà quelque chose d'un peu plus prédateur en eux, lorsque je les retrouve. Quelque chose qui ravive le frémissement, tout au fond de moi.

Ma main, qui s'était posée sur son épaule, s'élève pour retracer le contour anguleux de sa mâchoire, l'affleurement acéré de ses pommettes, repoussant au passage quelques mèches obscures qui balafraient la pâleur de ses joues légèrement râpeuses. Et je le trouve infiniment mieux que beau lorsqu'un demi sourire vient aiguiser le coin de ses lèvres, presque sous mes doigts, lorsque sa paume vient épouser pour de bon la cambrure de mes reins, juste au dessus d'un long frisson. Alors, d'un geste soudain auquel il ne s'attend pas, je le repousse, nous fais basculer l'un sur l'autre, moi sur lui, nos jambes entremêlées et nos regards à nouveau ancrés l'un à l'autre.

Dans l'ombre du sien, s'est allumé un éclat plus ardent qui me dévore, et me donne envie d'être dévoré. Je sais qu'il ne tardera pas à inverser la position – il n'est pas du genre à se laisser faire bien longtemps – mais je profite de mon avantage pour venir effleurer sa gorge de mon souffle. Sa gorge, le coin de sa joue et enfin ses lèvres, puis sa mâchoire à nouveau, l'allumant délibérément jusqu'à ce que ses doigts viennent s'accrocher à mes cheveux pour me forcer à concrétiser le contact, en un baiser qui immédiatement se redouble, s'approfondit, se prolonge encore et encore, et nous cloue l'un à l'autre, moi à lui, sa tête enfoncée dans l'oreiller et mon crâne tenaillé à me faire mal…

Et lorsque nous nous séparons enfin, le souffle court, lorsqu'il m'attrape par les épaules pour me renverser à mon tour sur le matelas, et que je me retrouve dominé par son corps – ce corps aux muscles secs, aux veines légèrement saillantes sous la peau de cire, trop maigre et pourtant d'une étrange et nerveuse puissance – je passe ma langue sur mes lèvres asséchées, en un geste semi machinal, semi aguicheur, et je souris. J'ai l'impression que je ne cesserai jamais d'avoir envie de lui…

Lui qui se penche vers moi, trop lentement, et au creux de mon oreille murmure ce mot, d'une voix plus rauque que jamais :

- Insatiable…

Il peut bien parler pour nous deux.

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Plus tard encore, les cheveux humides d'une douche rapide, nous nous installons face à face à la table de la cuisine. Snape a improvisé un gratin à base de pâtes, de coppa et de parmesan, et a consenti à me laisser préparer la salade pendant qu'il mettait le couvert et débouchait une bouteille de Graves.

Nous formerions presque une parfaite image de couple, tous les deux, assis dans la lumière dorée du vieux lustre de bronze pour partager notre dîner, mais je ne pense pas qu'il soit très judicieux de le faire remarquer. L'idée devrait d'ailleurs m'horrifier, sans doute, mais je ne parviens qu'à la trouver amusante. Je me sens bien, dans un état de fatigue latente qui me détend plus qu'elle ne m'affaiblit, et semble nimber chaque chose, chaque sensation, d'une brume infime qui les estompe et les renforce à la fois…

La fraîcheur de la pièce est une caresse contre ma peau et le vin est superbe. Rond, subtil et long en bouche, il se boit comme un baiser, et finit par orienter la conversation, plus ou moins. Une conversation qui ne cesse de s'interrompre et de reprendre, entrecoupée de silences plus apaisés que maladroits. C'est étrange de constater à quel point il est soudain devenu facile de parler avec cet homme – Severus, le prénom que je commence à peine à découvrir roule dans mon palais comme une gorgée de ce Bordeaux savoureux – dès lors que nous nous restreignons à ces simples évocations plus ou moins anecdotiques, qui s'affichent impersonnelles mais en révèlent finalement plus qu'elles ne le croient sur un mode de vie, un caractère.

Où qu'il aille, il ne semble fréquenter que les bons restaurants, ceux qui impliquent un raffinement certain des plats et du service – ceux-là même que Sirius et Remus m'ont appris à apprécier et que je m'offre encore dès que je peux me le permettre. Il a visité de nombreuses villes à travers l'Europe entière ; il les aime pour leur architecture, leurs musées, leurs bibliothèques, leurs œuvres d'art, mais semble éprouver une répugnance quasi instinctive pour toutes les activités humaines qui s'y développent – pour le bruit, la promiscuité, l'agitation incessante. Et il répond par l'affirmative, avec même comme une certaine délectation, lorsque je lui fais remarquer qu'il lui faudrait une cité morte, débarrassée de toute humanité et n'en conservant que les chefs d'œuvres. Riche en perspectives, en interprétations, l'idée a quelque chose de fascinant, et nous la filons un moment, avant de plonger dans un nouveau silence, vaguement rêveur pour ma part.

Le gratin touche à sa fin. Je me ressers une dernière fois puis relève la manche de mon pull, un peu trop ample et longue, pour passer le plat à Snape, de l'autre côté de la table. Et soudain, ses doigts encerclent mon avant bras sur lequel ses prunelles viennent de se poser, juste avant que je ne l'enlève. Je me suis figé, surpris par la brusquerie du geste, mais le laisse faire, intrigué… Son pouce soulève la piécette d'argent gravée des initiales SB qui prolonge le fermoir de ma gourmette, et je me surprends un instant à craindre sa réaction – mais il délaisse presque aussitôt le bijou hérité de Sirius pour le mince tatouage en forme d'éclair qui vient zébrer le creux de mon poignet, juste en dessous. Un reliquat de ma glorieuse adolescence et de ma découverte émerveillée des fantaisies androgynes de Ziggy Stardust…

Severus la contemple quelques secondes sans rien dire, les yeux étrécis, comme s'il cherchait à identifier le symbole, et sa question soudaine me prend complètement au dépourvu.

- Après les Beatles, David Bowie ?

- Vous connaissez ?!

Je dois afficher un air parfaitement idiot, mais vu le personnage, j'étais loin de m'attendre à ce qu'il soit en mesure de faire le rapprochement.

- Plus ou moins, oui…

Il marque une pause infime, et je profite de ce qu'il desserre son étreinte pour récupérer mon bras.

- Cela signifie donc que je suis tombé juste ?

- J'avais à peine quinze ans…

J'ai dit ça par réflexe, un peu comme une justification face à l'éclair d'amusement, ou d'ironie, que j'ai vu passer au fond de ses yeux – et je trouve immédiatement ma réaction puérile. Mais son sourcil soudain arqué soulève une autre question.

- Vos parents vous ont laissé faire ?

- Je ne les ai jamais connus.

C'est une information que j'ai depuis longtemps appris à formuler d'un ton égal, presque désinvolte, dans une vaine tentative pour en atténuer la portée – parce que la compassion, voire l'apitoiement qu'elle génère chez la plupart des gens m'a toujours mis mal à l'aise. Mais Snape, lui, se contente d'un bref regard incisif, juste dans le mien. Son visage reste neutre, et je peux enchaîner, comme si de rien n'était.

- Disons que… l'initiative a assez vivement déplu à mon oncle – qui tenait Bowie pour « une espèce de tantouze à la tête de rat crevé », et pour qui les tatouages étaient réservés aux voyous des bas-fonds – et que ma tante a cru pendant des mois que j'avais viré skinhead. Mais de toute façon, mon but n'était pas précisément de leur plaire.

Je ponctue mes paroles d'un sourire amusé. A présent que ce temps est bel et bien révolu, je préfère en rire qu'en pleurer – une autre chose, encore, que m'a apprise mon parrain…

- Vous semblez avoir été élevé par des gens charmants.

- N'est-ce pas ?

Le silence se réinstalle, quelques secondes, le temps que je vide mon verre d'un fond de Graves endormi. Que je jette à mon tour un coup d'œil à cette balafre noire en éclair qui m'a valu son lot de douleur, assorti d'une bonne correction et de pas mal de disputes, mais pour laquelle je conserve une sorte de tendresse nostalgique.

- Sirius, lui, s'est contenté de me balancer que j'aurais dû me la faire sur le front, pour plus de réalisme. Ça l'avait plutôt amusé…

Je ne sais pas vraiment pourquoi j'ai dit ça – d'une certaine manière, c'est sorti tout seul, machinalement, parce que je pensais à lui et que sa réaction fait partie de l'histoire, en représente le côté le plus léger. Cependant, je crois bien que j'avais aussi envie – besoin – de prononcer son nom une nouvelle fois devant Snape. Pour voir…

C'est tout vu. Son visage s'est vaguement fermé, ou assombri, et l'ange qui passe entre nous deux a la subtilité d'un convoi militaire. L'espace d'une seconde, je suis sur le point de m'excuser, mais je parviens à m'abstenir – il ne manquerait plus que ça ! – juste avant que l'homme mystère n'interrompe le fil de mes pensées :

- En même temps, il était plutôt mal placé pour critiquer ce genre de choses, n'est-ce pas ?

(Si je me mets dans la tête, une bonne fois pour toutes, qu'il va automatiquement me sortir la dernière réplique à laquelle je m'attends, peut-être réussirais-je à suivre un minimum ?)

Il me faut quelques instants avant de réaliser que ces mots, bien que maladroits, sont le fruit d'un effort réel pour ne pas laisser ma remarque s'enliser dans ce silence inconfortable, et je hoche la tête avec un sourire un peu confus.

- En effet, oui.

Cela signifie donc qu'il a été assez proche de Sirius pour voir ces dessins étranges gravés sur sa poitrine – et qu'il l'a connu au-delà de Hogwarts, puisque c'est peu après en être sorti qu'il m'a dit se les être fait tatouer…

En face de moi, Snape pousse un bref soupir, peut-être agacé, peut-être résigné, comme s'il avait parfaitement conscience des questions qui agitent à présent mon cerveau.

- C'était un vague cousin du côté de ma mère. Nous avons été obligés de nous voir un peu trop souvent, dans le cadre familial et jusqu'en pension. Nous nous sommes mutuellement infligé tous les coups bas et les mesquineries dont sont capables deux gamins aux caractères trop antagonistes pour pouvoir s'entendre sur quoi que ce soit, mais aussi bornés l'un que l'autre. L'adolescence n'a fait qu'empirer les choses, et vous trouveriez offensant tout ce que je pourrais dire de plus à son sujet.

Le ton se veut courtois, mais il reste froid et surtout sans réplique. La manoeuvre, somme toute, est habile : juste de quoi imposer silence à ma curiosité, sans rien lui dévoiler de réellement consistant – j'applaudirais presque, mais me contente de m'incliner avec un hochement de tête pensif, avant de réorienter la conversation vers un sujet moins brûlant.

Au moins, je suis fixé sur quelques points – à propos desquels mes élucubrations n'étaient pas si extravagantes. Et il faut reconnaître que j'ai tout sauf envie d'entendre des vérités désagréables sur Sirius – même si me tenaille toujours le désir sans doute paradoxal d'en savoir plus sur ce qui s'est exactement passé entre eux deux.

Et je suppose que de la part de Snape, ce petit discours peut déjà être considéré comme une forme d'ouverture non négligeable… même si j'en retire surtout un très net sentiment de frustration.

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Quelques heures plus loin, au salon.

La nuit nous enveloppe comme un cocon, et un vieil électrophone continue de tourner dans le vide, ses symphonies évanouies depuis longtemps, après avoir accompagné nos soupirs. La scène est d'un cliché délicieux et Severus se débat contre mon regard enjôleur, visiblement gêné, ou tout au moins confus.

Il est encore à demi allongé sur le divan, face à la cheminée. Nu, ou peu s'en faut – sa chemise a bien trouvé le moyen de faire de la résistance, mais elle en dévoile assez pour rester acceptable. L'éclairage indirect – ces flammes mourantes qu'il faudrait ranimer, quelques rares lampes égarées dans la pièce trop vaste – sculpte son corps d'ombres incertaines, parfois mouvantes, lovées aux contours des os saillants, des muscles effilés. L'esquisse d'une épaule, les clavicules profondément marquées, quelques côtes tout juste suggérées, la mince vallée au centre de son torse, le ventre plat, presque creux, le nombril ponctuant cette ligne de poils noirs et fins qui mène jusqu'à l'obscure toison où repose son sexe lourd, les hanches étroites et anguleuses…

Un spectacle auquel certains de mes instincts, qu'un peu de bonne volonté pourrait qualifier d'artistiques, sont incapable de résister.

- Je ne vois vraiment pas…

Evidemment, lui, il ne comprend pas mon regard, mon désir. Ils le mettent mal à l'aise – parce qu'ils accordent trop d'importance à ce corps qu'il n'apprécie sans doute pas. Parce qu'ils l'exposent, trop ostensiblement. Lui, il voudrait se rhabiller, refermer cette chemise sur sa poitrine nerveuse, enfouir ses jambes dans le pantalon qui gisait à côté du canapé et que j'ai consciencieusement repoussé hors de sa portée. Je ne lâcherai pas prise.

- J'en ai envie. Vraiment. S'il te plait…

Envie ressemble à un euphémisme. C'est presque un besoin, qui s'est emparé de moi à mesure que je reprenais mon souffle, que le désir apaisé laissait place à une autre vision de lui. Et que je réalisais soudain que demain, à la même heure, nous nous serions déjà certainement quittés, peut-être pour ne plus jamais nous revoir… J'ai déjà son visage, esquisses et portrait, sur plusieurs feuilles éparses ; il me faut à présent son corps tout entier.

En recomposer l'architecture heurtée, si belle à sa manière – celle d'un Christ médiéval ou d'un nu d'El Greco, plus puissante que ne le seraient des courbes plus parfaites… Retracer ces détails que j'ai longuement, minutieusement appris et que je ne veux pas voir tomber dans l'oubli. Les caresser sur le papier d'un morceau de fusain, comme je les ai caressés de mes yeux, de mes mains et de mes lèvres, durant cette longue et trop courte soirée.

Mais ce ne sont certainement pas là des arguments que je puisse lui opposer – la comparaison avec une peinture espagnole du XVIe siècle a même de fortes chances de ne pas être considérée comme flatteuse. Je change donc de tactique avec un petit sourire moqueur, pour contourner sa pudeur, espérant qu'il saisira l'allusion.

- Je te promets qu'il ne sortira pas de ma chambre.

Un sourcil s'élève, vaguement scandalisé.

- J'espère bien !

- C'est donc un accord !

J'avoue lui avoir quelque peu coupé la parole et il tente une dernière rebuffade, sans grande conviction.

- Je n'ai jamais dit ça.

Mon sourire s'élargit et il soupire, de manière un peu trop ostensible pour être honnête. Agacé, mais certainement pas autant qu'il le devrait – qu'il le voudrait. Résigné, déjà. Peut-être depuis le début. Il se redresse, en un mouvement qui fait ramper les ombres sur sa peau, pour trouver une position un peu plus confortable au creux des coussins, et me toise d'un regard impérial, relativement peu amène. Son attitude est sans doute composée avec soin, comme un écran à sa gène, mais elle parvient presque à le rendre impressionnant. Presque… peut-être ne suis-je pas très objectif, après tout.

- Je te préviens que je n'ai pas l'intention de jouer les Endymion sur canapé pendant le reste de la soirée. Et remet une bûche dans la cheminée avant que nous n'attrapions la mort.

Si tu fais ce que je veux, tes désirs sont des ordres, mon cœur…

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La nuit.

J'ouvre les yeux.

Le froid, le vide et l'obscurité rôdent autour de moi.

Je suis debout, à la lisière du salon. Encore une fois, dans l'encadrement de cette porte grande ouverte. Sans raison de l'être.

Tous les poils se sont hérissés sur mon épiderme glacé, mon cœur est en chute libre jusqu'aux tréfonds de mon corps et mon cerveau se paralyse. Mais je suis conscient. Parfaitement, horriblement conscient.

De moi, et de cette chose à l'intérieur de moi. Qui m'appelle. A laquelle il est impossible de résister.

Et j'avance encore – entièrement conscient d'avancer, de me diriger droit vers ce qui pourrait bien être ma perte, vers cette chose qui me veut, pour le mal qu'elle peut me faire. Elle me commande à peine – elle me fascine, m'attire, toute en douceur vénéneuse…

J'ai franchi le seuil. Le regard fixé droit sur la grande masse d'ombres qui me fait face – droit sur le visage méprisant qu'éclaire un improbable rayon de lune.

Les yeux noirs me dévorent, brûlants et glacés – ceux-là mêmes dont j'aime tant la caresse sur ma peau nue…

Il y a quelque chose qui brille, là-haut. Un éclat de métal acéré.

Pour moi.

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26.10.2007

Encore désolée d'avoir mis si longtemps pour ce chapitre - j'essaierai de faire mieux au prochain, même si je ne peux rien promettre. Commentaires divers et variés sont toujours une grande motivation, donc n'hésitez surtout pas :)

Et à présent, sus au tome 7 (qui m'attend patiemment depuis vendredi matin, mais dont je n'ai encore eu le temps de lire que le premier chapitre...) !