Au préalable...

Harry... voyage en Italie... accident dans tempête de neige nocturne au bord du lac de Côme... manoir où trouve refuge... Snape, homme mystérieux... semble avoir connu Sirius, parrain décédé de Harry... finissent par devenir amants... cauchemar (?) bizarre pendant la nuit... Voiiilà ! Cette histoire (non, je préfère préciser, vu que six mois (moins une semaine ! J'y tiens !) se sont écoulé depuis la dernière update, y'en a qui risquent de ne plus cerner le schmilblick).

Au précédent chapitre, donc, notre vaillant héros, après un intermède festif auprès de Ron, Hermione et autres amis pour le Nouvel An, revenait à Menaggio chercher sa voiture, entre temps réparée. Et Snape, attendu avec une impatience aussi puissante qu'inavouée, finissait par ramener sa fraise, et le ramener chez lui. D'où, retrouvailles torrides contre la porte d'entrée, sur le divan, le lit, et j'en passe. Je vous laissais sur un suspense insoutenable (ou pas), lorsque notre héros un peu moins vaillant s'éveillait à la porte du salon, pressé par l'appel d'une chose irrésistible...

(pis retournez relire le dernier paragraphe si vous ne vous souvenez plus, ou juste vaguement, ça vaudra mieux)

Genre, rating, disclaimer et compagnie, comme dans les autres chapitres.


You can't put your arms around a memory

Chapitre 9

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L'arme est vieille comme le monde mais sa lame aussi affûtée qu'un rasoir… Faite pour couper, trancher, détruire.

Ou accorder grâce. Miséricorde.

Elle porte bien son nom.

La Voix au fond de ma tête a affermi sa puissance. Elle est Autre et elle est Moi – elle est Autre, mais ce qu'elle susurre vient du fond de mon être. Elle y puise et s'en nourrit, libérant une lie d'ombres épaisses jusqu'alors ignorées ou rejetées au plus loin – un maelstrom d'ombres fuyantes et malsaines, dont les contours s'esquissent à peine pour disparaître aussitôt, et se reformer déjà, plus menaçantes encore …

Cette boue qui m'emplit lentement ne laisse que le désir d'échapper, de fuir, par n'importe quel moyen… Et la dague, autour de laquelle mes doigts se sont refermés en haut des marches incertaines, en est un… (Le seul… le plus parfait...) Mes yeux sont incapables de se détacher de son élégance meurtrière (salvatrice) ils en goûtent les contours effilés tranchant l'obscurité, et la suivent, fascinés, alors qu'elle se rapproche peu à peu de mon bras. Cette lame est faite pour vaincre la chair, couper la vie, et le geste n'est déjà plus seulement envisageable.

À mesure que les ombres se précisent, il devient si tentant… si naturel.

Et si facile.

Il suffit de plonger là, au creux du poignet et de l'avant bras, où la peau est si fine… cela fera mal, sans doute, mais la douleur s'endormira bien vite. Toute douleur disparaîtra ; celle du corps, insignifiante, et celle de l'âme qui la ronge lentement, aussi destructrice qu'invisible. L'écoeurement de demeurer au monde alors que l'autre n'est plus, ce sentiment de perte immense que rien ni personne ne pourra jamais combler, cette certitude insidieuse de n'être plus nécessaire à quiconque, la conscience d'un rejet, d'une haine imprécise, inexplicable, mais bien trop angoissante… Cette culpabilité obstinée, surtout, ce parasite aux dents aiguës, anémié, tombera de lui-même dans l'oubli… et je retrouverai celui dont la chaleur me manque tant.

Le mentor, le complice et l'ami – le père et le frère réunis. Le seul pour qui j'ai réellement compté, pour qui je compterai jamais.

Qui m'attend, là bas.

La Voix me l'assure, et je veux tellement, tellement la croire.

Là-bas, loin de toute douleur, loin de toutes les ombres… Sirius et son sourire rassurant, ses longs cheveux noirs et sa balle dans le cœur.

Sirius qui est mort à cause de moi.

Sa vie pour protéger la mienne. Mon sang pour racheter son sang. La logique est implacable et parfaite.

Trop ?

Il y a quelque chose dans ma tête, un écho très lointain qui hurle que les choses ne peuvent pas être si faciles, mais il est comme dédoublé de moi et je ne l'entends qu'à peine. Je regarde l'acier tranchant se poser sur ma peau, la presser, jouer de sa souplesse, de sa minceur…

… est-ce bien moi qui la tiens, cette dague dont les ciselures s'incrustent dans ma main ?

La Voix sourit au fond de moi – Souviens toi de son sang, et regarde le tien couler… il palpite juste là, sous ta lame, tu n'as plus qu'à accomplir le geste… c'est facile, si facile… – mais l'écho a pris un accent plus urgent. Il faut qu'il se fasse entendre, il doit avoir son importance, lui aussi, je le sens confusément, sans parvenir à l'accrocher, à donner sens à son refus. Déjà, la Voix ricane et le repousse, insinuant qu'il n'est qu'un accent négligeable de ma peur.

Leurs forces sont inégales – elle le recouvre presque… Une perle couleur de la nuit, minuscule, est apparue au bout de l'arme.

Il faut plonger là, vers ce cœur de vie palpitante dans son nid de tendons et d'os fragiles – trancher sec et profond.

C'est si évident. Si prometteur… C'est…

C'est absurde ?

Ma main tressaille sous l'urgence d'un cri lointain qui bouscule ses dernières hésitations mais la dévie de son but initial. La lame glisse en travers de la chair et finit sa course dans le vide, imprimant une brûlure aiguë au long de mon poignet. Une veine est tranchée, et je contemple avec hébétude les longues larmes obscures qui glissent lentement vers la saignée du coude.

Pas assez profond… Ce n'est qu'un pâle ersatz de vie qui s'enfuit là, et sèchera bientôt.

Qu'est-ce que je suis en train de faire, bon Dieu ?

Un accent de déception rageuse s'est élevé dans ma tête, pas assez fort pour couvrir le soulagement, victorieux… mais ces deux instincts qui combattent en moi semblent curieusement détachés… curieusement lointains alors que se répand un autre sentiment… Une terreur sourde, pulsant lentement au rythme de la douleur physique, qui est bien plus moi que tout le reste et ranime ma conscience.

Je suis seul, glacé, une arme teintée de mon sang entre les doigts, dans un impossible halo de lumière blafarde, devant un visage blême dont les yeux me transpercent – un visage horriblement familier, qui ne devrait avoir aucun lien avec cet obscur désir de mort cherchant à m'entraîner… mais qui l'incarne trop bien… beaucoup trop bien…

Et déjà ce désir, cet instinct – ce prédateur en moi – reprend le dessus, et me siffle que je suis lâche, que la mort n'est rien – rien que j'aie à craindre. Qu'elle est union avec l'infini, retrouvaille éternelle. Et je ne sais déjà plus vraiment ce que je trouvais si absurde, il y a encore quelques secondes – cela avait un rapport avec Sirius… avec sa mort… et le fait qu'il ne pouvait pas…

Mais ils sont plusieurs à me tendre les bras, là bas. Lui, et ceux que la vie ne m'a pas laissé connaître… dont j'ai oublié jusqu'aux étreintes, jusqu'aux sourires…

Ce visage, ces yeux obsédants paralysent jusqu'à ma peur, et la Voix possède une puissance de fascination irrésistible. Elle connaît par cœur les brèches ignorées de mon esprit, et il semble que rien ne pourra empêcher son flux de s'y infiltrer, de s'y couler au plus profond et de l'emporter avec lui…

L'espace d'un instant – quelques fractions de secondes ou d'éternité – s'impose la conviction que c'est ce que j'ai de mieux à faire. Abandonner la lutte, abandonner la peur, laisser la part d'ombre reprendre le contrôle et m'entraîner vers l'autre côté où rien, aucun mal, n'aura plus le pouvoir de m'atteindre. Où ces yeux me laisseront en paix.

Mais déjà, l'autre instinct se révolte, avec ce même accent d'urgence indignée qui avait déjà tenté de briser l'envoûtement, et me fait reprendre conscience de la lame, à nouveau trop près, bien trop près de ma chair. Je ne peux pas vouloir ça, me laisser faire ainsi… Il ne le voudrait pas…

Moi seul ai la faculté de les colmater, ces brèches… Il faut que je retrouve le fil conducteur – celui qui vient de m'échapper mais reste encore proche… Juste là, à ma portée…

Sirius.

Sa mort… Avant.

Son visage… son visage à lui contre celui de l'autre, si ambigu, si menaçant…

Sa présence… toujours si rassurante… Protectrice…

C'est ça !

Il m'a protégé, toujours – jusqu'au bout. Jusqu'à en mourir. Il a préféré ma vie à la sienne, il ne peut pas vouloir ma mort… Il ne l'aurait jamais acceptée…

Et qu'en sais-tu, pauvre imbécile ?

Le fil se perd aussitôt, la croyance s'effrite. Question si banale et si crue…

Crois-tu vraiment que c'était un choix délibéré ? Un réflexe, un simple et banal réflexe… Il n'a seulement rien vu venir. Qui te dit qu'il aurait agi ainsi, s'il avait eu le temps de réfléchir ? S'il avait seulement compris qu'il allait mourir ? Qui te dit qu'il ne le regrette pas, à présent ?

Le silence succède aux mots impitoyables, qui trouvent en moi un écho infini – si infini que ce pourrait bien être moi qui les ai prononcés. Moi seul, et non un quelconque prédateur nourri de mon esprit… Pas de Voix, rien qu'un instinct bafoué, rien que l'expression de tout ce que j'ai refoulé depuis l'accident pour continuer à vivre… continuer…

… grâce à Remus, qui m'a tant aidé à passer au-delà de tout ça.

Remus qui estseul à présent. À cause de toi…

Remus qui serait inhumain de ne pas t'en vouloir, malgré toute sa gentillesse, même s'il n'a jamais voulu te le montrer…

Parce que… il tient à moi, lui aussi…

Pas autant qu'il tenait à lui.

Mais il n'a plus que moi.

Par ta faute.

Ma faute…Le mot, la certitude, est en moi comme un papillon aux ailes acérées, longtemps assoupi et soudain réveillé pour venir se heurter aveuglément à mon esprit, à mon corps tout entier. Au fond de l'estomac, dans la poitrine… et ça fait mal…

Juste un geste à faire, et ça s'arrêtera…

Oui… Sans doute.

Plus rien… l'oubli.

Mais…

Mais quoi ? Tu as peur ?

C'est…

C'est trop facile.

Une autre certitude vient de naître. Ou de se dévoiler.

Fuir, devant ces sentiments, ce serait ça la véritable lâcheté.

Elle me semble soudain bien plus forte, bien plus stable que toutes les autres, cette conviction – aussi ancienne sans doute, mais ancrée plus profondément en moi. Plus implicite et plus inébranlable. À elle, je sais, je sens que je peux me raccrocher, pour lutter contre ce tourbillon qui cherche à m'emporter – cette invitation obscure.

Ce serait trop facile.

S'il y a un prix, c'est ici qu'il doit être payé. Par la douleur, la culpabilité mêmes. Et si pénibles qu'elles puissent être, je n'ai jamais voulu mourir. Jamais réellement.

Me laisser entraîner maintenant, de cette manière, serait contraire à tout ce que je suis – à tout ce que j'ai toujours été.

Le temps d'une seconde, d'une seconde infime, quelque chose résonne dans ma tête comme un éclat de rage, aussi fugitif que violent – quelque chose de parfaitement étranger à mes sentiments, qui me fait pleinement réaliser que cette voix, bien que nourrie de mes peurs, n'est pas moi. Rien qu'une force destructrice, terriblement habile, à laquelle il me faut m'arracher. Contre laquelle il en va de ma fierté de me battre.

Ce ne doit pas être si difficile. Distinguée de moi, elle perd déjà de son pouvoir…

Mais je suis toujours là. Et n'oublie pas que je te connais bien mieux que toi-même…

Je dois lui fermer mon esprit…

Tu t'en crois réellement capable ?

Il y a bien un moyen… Il y a toujours un moyen.

En me fuyant, c'est à la vérité – à ta propre vérité – que tu cherches à échapper…

« Et quelle vérité crois-tu m'apprendre ?! »

La colère me gagne soudain, inattendue mais bienfaisante.

Ma culpabilité, je la connais. Je vis avec elle depuis des mois, j'ai passé des journées entières à la ruminer jusqu'à la dernière miette – ce n'est pas l'esprit psychotique d'une vieille baraque moisie qui va m'initier à ses subtilités.

Mais il n'y a pas qu'elle, que je lis en toi. Tant d'incertitudes – tant de terreurs que tu crèverais plutôt que d'avouer, mais qui te minent, quoi que tu fasses…

Il n'y a strictement rien qui me mine. Mes peurs, j'ai appris à les surmonter, depuis plus longtemps et bien mieux encore que tout le reste.

Même celle de la solitude ? Allons… tu trembles de te voir toujours abandonné, comme autrefois, de les voir tous disparaître ou continuer sans toi.

« Je ne tremble pas ! »

À d'autres !

Et je ne suis plus un gamin, dépendant de la seule bonne volonté des autres. Je n'ai plus aucune raison d'être seul. J'ai mes amis…

Qui vivent leur vie, à côté de la tienne, mais se sont déjà éloignés. Un peu. Que le temps continuera de séparer de toi.

Remus.

Jusqu'à ce qu'il trouve quelqu'un d'autre… Qu'il accepte quelqu'un d'autre. Tonks et lui iraient si bien ensemble – elle pourrait le rendre heureux, elle. Peut-être moins que Sirius, mais bien plus que toi…

Et j'en serai heureux pour lui. Nos rapports n'ont rien à voir avec ça.

Si tu le dis… mais il est au moins une compagnie. Une présence. Dont tu perdras la constance, l'exclusivité.

Je n'ai pas besoin de ces foutus concepts, bordel ! J'essaierais d'établir une relation durable avec quelqu'un qui me plait, et que je puisse considérer autrement que comme un ami et un parent de substitution, si c'était le cas !

Un parent de substitution avec qui tu couches ?

Un…

Je réalise soudain l'accent vaguement offusqué de la voix, et laisse échapper un ricanement.

« Exactement, oui. Un problème avec ça ? »

Peut-être est-ce juste que tu n'arrives à trouver personne qui te convienne.

« Peut-être est-ce juste que je n'ai jamais cherché ? »

Ou que tu as si peur d'être abandonné que tu fuis avant de pouvoir t'attacher.

« Ta psychologie de bazar n'intéresse que toi. Je ne résume pas ma vie sexuelle à la peur du vide. »

Reconnais au moins que tu t'obstines, malgré toi, à envisager Snape comme une… possibilité.

Je marque un blanc, vaguement mal à l'aise soudain. Les yeux noirs brûlants et les yeux noirs glacés s'entremêlent devant les miens et j'hésite un instant à savoir lesquels chasser…

« Snape ? »

Snape. Severus...

Cette allusion n'est pas anodine, j'en suis à peu près certain, mais je reste incapable de mettre le doigt sur ce qu'elle cache – de comprendre pourquoi.

« Peut-être. »

Tu sais pourtant que c'est absurde, n'est-ce pas ?

« … Sans doute. »

Cet homme est incapable d'aimer autre chose que ses livres et ses archives, il a l'âme aussi sèche que ces vieux parchemins dans lesquels il consacre son existence entière à rechercher des mystères disparus. Un garçon comme toi n'a rien à faire dans la vie d'un homme comme lui. Il se moque éperdument de toi…

« Mais il est revenu. »

Ce petit discours soulève presque exactement mes propres doutes… il aurait sans doute pu me toucher s'il n'avait été aussi didactique. Aussi ostensiblement destiné à me convaincre – à me détourner de l'autre. Il n'a guère réussi qu'à ranimer ma combativité, au bout du compte…

Un homme ne refuse pas l'offrande d'un joli petit cul. Cela ne signifie rien.

Un homme comme lui est parfaitement capable d'ignorer ce dont il n'a pas vraiment envie. Je lui plais, autant qu'il me plait, et personne n'y peut rien.

Ce qui ne change rien à l'affaire. Vous ne pouvez que vous faire du mal…

Peut-être.

Certainement.

« Qu'importe !»

Plus encore, cette voix finit par me donner une fichue envie de la contredire – de mettre tout en œuvre pour lui donner tort…

Tu n'es qu'un pauvre fou. Tu ne parviendras qu'à perdre ton âme et ton esprit, à ne penser qu'avec tes sens.

« Mon âme se porte à merveille, et mon esprit vous emmerde. »

Fou, borné et vulgaire…

« Ce n'est pas vous que je cherche à séduire… »

Et égoïste. Peu t'importe au fond de le perdre avec toi…

« Il est des moyens infiniment agréables de se perdre… dommage que vous n'en ayez aucune idée. »

J'en ai bien plus que toi l'idée des conséquences. Renonce à lui ! Il est encore temps. »

Ce que je cherchais à attraper se profile enfin, évident.

« C'est ça que vous voulez, depuis le début, n'est-ce pas ? Pas tant vous, mais le débarrasser de moi. Ou vous débarrasser de ce que je pourrais être pour lui.

Je suis son sang. Il est le mien. À nous deux, nous sommes l'éternité, et vous n'avez aucun droit de rompre ce cycle centenaire.

« Et ce que nous désirons ? Ce que lui, il désire ? »

Ce qui est en jeu est infiniment plus élevé qu'un pitoyable désir. Et il le sait parfaitement. Tu dois partir. Ou mourir.

« L'un comme l'autre sont hors de question. Vous êtes dingue ! »

Ne me répond que le silence. Obscur, gelé, désert.

La voix, la présence – la chose, quelle qu'elle soit – vient de déserter mon esprit, et toute trace de colère, de combativité, disparaît brutalement avec elle. Le froid m'envahit comme l'eau d'un bain létal… Profonde… intime… jusqu'à la moelle de mes os. Mordante… sur ma peau nue…

Nudité vulnérable. Si incongrue…

Absurde, au milieu de cet escalier envahi de ténèbres… dans ce vague courant d'air venu de je ne sais où, qui me porte des relents de moisissure, de vieille poussière et de frissons…

La douleur pulse lentement le long de mon poignet – à demi assoupie mais frémissante dans l'air glacial et prête à se réveiller au moindre geste. La dague est une chose métallique, dure, horriblement tangible dans mon autre main, et je réprime une vague nausée en imaginant le sang sur ma peau, sur la lame… en pensant à ce que j'ai failli commettre… à ce qu'a failli me faire commettre ce que je porte en moi…

À ce que cette Chose a failli me faire commettre. Bon Dieu ! Qu'était-elle ? Un mirage… ? Un fragment de folie ? Je ne l'ai pas rêvée, pourtant… je le sais. N'est-ce pas ? Cette folie n'était pas la mienne – pas seulement… C'était comme si le monde, ici, s'était déréglé et avait donné naissance à… une sorte de monstre ? Qui ressemblait tellement à lui… Lui, hors du temps et de la chair… Plus inhumain que ses masques. Aussi froid et impitoyable que cette maison.

Au fond de laquelle il se cache encore, sans doute… Il ne peut pas avoir abandonné la partie, pas déjà. Ce qu'il voulait de moi était trop impérieux – trop nécessaire. Il est là, quelque part dans ce vertige immense de ténèbres et de vide glacial qui semble prêt à m'emporter… Je n'ai plus la faculté de le ressentir mais il est là, il me guette, et ses derniers mots reviennent en écho dans ma tête.

Tu dois partir, ou mourir.

Mon refus semble folie à présent – pouvoir partir, être n'importe où ailleurs serait une bénédiction… N'importe où, loin de cette obscurité… quelque part où tout cela ne serait jamais possible, n'aurait jamais eu lieu… je dois…

Un contact dur et froid, au creux de mes reins, m'arrache un cri étouffé et la dague m'échappe des mains, se fracasse au sol dans un vacarme immense, répercuté comme à l'infini dans le silence profond. Il me faut quelques secondes avant de réaliser que ce n'est rien de plus dangereux qu'un meuble, que j'ai dû reculer, redescendre sans même m'en rendre compte, pour venir m'encastrer dans ce… oui, l'une des lourdes consoles de marbre qui encadrent la porte du salon. Le détail m'arrache au tourbillon de vide, recrée soudain autour de moi un univers tangible, connu, et j'inspire profondément, tentant de chasser ce tremblement qui secoue tout mon corps, de refouler cette vague de panique brutale qui s'apprêtait à m'emporter…

Qui sert beaucoup trop bien ses desseins, quel qu'il soit.

Je dois me reprendre. Je n'ai pas lutté jusque là, je n'ai pas résisté à l'emprise de cette chose pour me laisser aller maintenant à la terreur.

Elle ne peut rien contre moi, si je sais être plus fort qu'elle…

Et je l'ai été, jusque là. Puisqu'elle ne m'a pas emporté – puisque je n'ai, tout au bout de mon bras, que cette blessure maladroite, dont le sang n'est déjà plus qu'une croûte sèche sur ma peau…

Elle – il – a échoué, et ne fait plus que jouer contre moi sa dernière carte. Celle de l'absence – la peur des ténèbres, de tout ce qui peut s'y tapir, l'angoisse de la folie…

Il est toujours là – il y a toujours été. Il se cache, mais il est désormais sans pouvoir. Sans autre pouvoir contre moi que celui que je lui accorderais.

« Je n'ai pas peur de toi », je murmure à l'obscurité – par défi, par fierté. Pour m'en convaincre.

J'ai toujours autant envie d'être à des milliers de kilomètres de là, mais je tiendrai le coup. Je n'ai pas le choix, de toute façon. Je suis ridicule à rester ainsi, nu comme un ver et transi jusqu'à la moelle des os, appuyé au mur glacé de cette pièce obscure. La chaleur, la vie sont là-bas, dans la chambre. Il faut que je retrouve Séverus… que j'aille le réveiller. Je ne sais pas ce que je lui dirai, je ne sais pas ce qu'il peut savoir, ignorer ou soupçonner de tout ça, mais j'ai besoin de le voir, de m'assurer de son regard et de sa voix. Auprès de lui, je serai capable d'affronter le reste de la nuit.

Je me décolle de mon mur et pénètre pour de bon dans le salon, tâtonnant vers la droite à la recherche d'un interrupteur. Il y a nécessairement un interrupteur, par là, j'ai vu Séverus s'en servir, pas plus tard que… là.

Un grand abat-jour de soie délavée, au dessus d'une poterie chinoise, s'éclaire d'une lumière verdâtre et me fait sursauter.

Il est là, debout au milieu de la pièce, à quelques mètres de moi.


A suivre...

(21. 04. 2008)

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Ceux qui auraient... ne serait-ce que l'idée de l'envie de me faire remarquer que "presque six mois pour si peu ?!"... seront aimablement invités à aller se faire pousser des plumes chez les Papous, ou toute autre tribu de leur convenance.

Oui, presque (presque !) six mois pour si peu, c'est désespérant, mais ce chapitre m'a fait m'arracher les cheveux par poignées entières... (sans compter mon mémoire, qui me prend beaucoup de mon temps et de mes capacités de concentration... )

Bref ! Quoi qu'il en soit, et comme toujours, toute (autre) remarque, positive ou négative, débile ou constructive, est la bienvenue... et même attendue avec grande impatience :)

Merci à Abi pour ses corrections... et sa rapidité !