Disclaimer : Les personnages mentionnés dans ce texte appartiennent à J.R.R. Tolkien, à Peter Jackson et à ceux qui les ont officiellement façonnés. Je ne fais que les emprunter.
Le titre de ce texte ainsi que les paroles ci-dessous appartiennent à Florence Welch. Ces paroles sont celles qui m'ont accompagnée durant toute l'écriture du texte présent. Je ne peux que conseiller au lecteur de passage par ici de (re)découvrir cette chanson, tant cette dernière est une oeuvre d'art à part entière (comme la majorité des créations de Florence Welch, profitons-en pour le clamer haut et fort).
Les paroles en gras sont celles que j'associe le plus intimement à mon écrit, même si l'intégralité de la citation est liée à tout ce texte.
Résumé : Quelques temps après la Bataille des Cinq Armées, Bard fait face à ses pensées, qui sont malheureusement sans joie et dépourvues d'espoir quant à l'avenir. Par chance, quelqu'un est capable de voir au-delà du masque de l'Archer et tient à lui venir en aide. Escapade nocturne au cœur des ruines de Dale, le vent souffle, la neige tombe et la plus étrange des conversations prend place entre deux personnages qui ne pensaient pas se ressembler autant.
Note de l'auteur en jupon (à défaut de culotte courte) : Merci à vous qui lisez ceci. Je suis ravie (et anxieuse) de partager cet écrit. Enfin, je vous demande un soupçon d'indulgence pour les éventuelles coquilles ou constructions syntaxiques maladroites.
Some things you let go in order to live
And the air was full
Of various storms and saints
Parading in the streets
As the banks began to break
And I'm in the throes of it
Somewhere in the belly of the beast
But you took your toll on me
So I gave myself over willingly
Oh, you got a hold on me
I don't know how I don't just stand outside and scream
I am teaching myself how to be free
[…]
But still you stumble, your feet give way
Outside the world seems a violent place
But you had to have him, and so you did
Some things you let go in order to live
While all around you the buildings sway
Sing it out loud "Who made us this way?"
I know you're bleeding, but you'll be okay
Hold on to your heart, you'll keep it safe
Hold on to your heart, don't give it away
Now find a rooftop to sing from
Now find a hallway to dance
You don't need no edge to cling from
Your heart is there, it's in your hands
I know it seems like forever
I know it seems like an age
But one day this will be over
I swear it's not so far away
Florence Welch, "Various Storms & Saints"
Il ne sut pas immédiatement ce qui l'avait réveillé. Le sifflement du vent, qui transportait avec lui les premiers flocons d'un hiver précoce, ou bien les pensées qui le hantaient jusque dans son sommeil.
Un profond soupir souleva sa poitrine tandis que ses yeux s'accoutumaient à l'obscurité de la pièce.
Un mal de tête intense lui vrillait les tempes.
Une fois encore, il se demanda si la douleur avait un lien avec les courants d'air qui parcouraient la chambre, ou si elle s'était imposée à lui tandis qu'il dormait.
Il se pinça l'arête du nez, les sourcils froncés, puis se massa doucement le front du bout des doigts.
Sans véritablement s'interroger sur son état actuel – son esprit était bien trop agité tandis que ses membres étaient lourds de fatigue et semblaient vouloir le retenir pour quelques heures encore dans ce lit – Bard se redressa et s'assit au bord du couchage, les mains crispées sur les couvertures qu'il avait rejetées un instant plus tôt.
Son regard glissa sur la fenêtre, semblable à une gueule béante, blessée. Les pierres cassées et noircies laissaient glisser dans la pièce silencieuse les rayons de la Lune, vifs, argentés, ainsi que la lumière des étoiles, froide et distante.
Un nouveau soupir s'échappa de ses lèvres alors qu'il passait les mains sur son visage, chassant les ultimes vestiges de sommeil encore accrochés à lui.
Sans un bruit, Bard chaussa ses bottes, enfila une tunique au-dessus de son pantalon et revêtit son manteau. Il se leva et embrassa d'un regard acclimaté à la pénombre les deux lits situés aux extrémités de la chambre. Sigrid et Tilda dormaient l'une contre l'autre, la première sur le ventre, le visage tourné vers lui, un bras protecteur passé autour de la silhouette roulée en boule de la seconde. Dans l'autre lit, Bain dormait sur le dos, les bras et les jambes en croix, les couvertures à moitié au sol.
L'ombre d'un sourire aux lèvres, Bard se retint d'embrasser le front de chacun d'entre eux, craignant de les réveiller. Puis, à pas feutrés, il s'éclipsa de la pièce, abandonnant le bruit rassurant de la respiration calme et mesurée de ses enfants.
Il se dirigea sans le moindre doute à travers l'ancienne et noble forteresse de Dale, partiellement en ruines mais néanmoins habitable, son corps et son esprit ayant mémorisé le chemin à emprunter au fil des nuits.
De façon instinctive, presque automatique, il se retrouva à l'extérieur du bâtiment et esquiva les gardes postés à l'entrée, leur visage fatigué éclairé par les torches que malmenait le vent.
Insensible à la brise glaciale ou aux flocons qui virevoltaient dans sa chevelure indomptable, l'homme se déplaça d'un pas leste et assuré à travers les ruelles labyrinthiques de l'ancienne cité, s'éloignant toujours plus vers le sud de Dale.
En plein cœur de la nuit, il ne croisa pas âme qui vive, hormis les oiseaux nocturnes qui étaient revenus auprès de la Montagne Solitaire suite à la chute du terrible Smaug.
Il franchit des rues presqu'entièrement détruites – autrefois brûlées par le feu du dragon, récemment ravagées par les armées d'Orques qui avaient déferlé ; serpenta dans les coins les plus inaccessibles de la ville, dévala des marches cassées puis en remonta des volées en plus piteux état encore, jusqu'à atteindre l'extrême point méridional de la cité des Hommes, sur un ancien balcon aux pierres autrefois blanches, désormais défraîchies, calcinées et propices à un danger certain compte tenu de l'équilibre précaire qu'elles garantissaient. Cependant, à cet endroit précis, là où des arbres centenaires avaient été embrasés jusqu'à la racine, la vue était imprenable. Ici, le Long Lac se dévoilait dans son intégralité, à l'horizon, scintillant sous les reflets argentés de la Lune. Paisible, sans un remous, docile.
Une vue majestueuse et chaotique à la fois car, au loin, se dessinait la silhouette informe de la désormais inexistante cité lacustre d'Esgaroth. Même au milieu de la nuit, il n'était pas difficile pour un spectateur étranger de comprendre ce qui s'était passé quelques semaines plus tôt. Les habitations avaient été incendiées en une poignée de minutes, de secondes, brindilles fragiles sous la puissante chaleur dévastatrice qu'avait vomi la gueule de Smaug. Certaines personnes n'avaient pas eu le temps de fuir leur maison, surprises dans leur sommeil. Bard espérait toujours qu'elles n'avaient pas eu le temps de comprendre ce qui se passait cette nuit-là, quand les ailes du dragon étaient passées au-dessus de leur cité.
Un soupir douloureux gonfla sa poitrine et lui échappa, tandis qu'il s'accoudait au parapet et cachait son visage dans ses mains, se soustrayant ainsi à ce tableau cauchemardesque.
Malgré le froid actuel, malgré le vent qui griffait chaque partie de sa peau mise à nu, il pouvait encore imaginer, de façon parfaite, le souffle brûlant du dragon sur lui. S'il fermait les yeux, il était capable de revivre ce moment, encore et encore. Il parvenait même à imaginer la suite des évènements, si la Flèche Noire n'avait pas atteint le but visé. Smaug les aurait transformés, Bain et lui, en un tas de cendres fumant. Cette simple idée était terrible à concevoir. Pourtant…
Bard ôta les mains de son visage et redressa la tête, son regard las posé sur la cité brûlée.
Pourtant, tout aurait été plus simple si la Flèche Noire n'avait pas touché le ventre du dragon.
Il sentit aussitôt ses entrailles se contracter, à l'intérieur de son ventre. Ses traits se figèrent sur sa peau pâle et sa mâchoire se crispa. Il eut un haut le cœur, comme si l'image elle-même voulait sortir de son corps, physiquement. Une main sur la poitrine, il se concentra sur sa respiration, conscient que cette ébauche de pensée n'était pas nouvelle. Elle s'était développée au sein de son esprit, sournoisement, dans les moments où ses barrières mentales avaient relâché la pression – à l'instant de sombrer dans le sommeil, par exemple. Il avait cru qu'il pourrait tenir ce genre de réflexion à bonne distance, s'il y prenait garde. Malheureusement, force était de constater que si l'on pouvait rester maître, dans la plupart des cas, des mots qui sortaient de notre bouche, les pensées étaient bien plus incontrôlables et, dans le cas de Bard, elles semblaient attendre patiemment la moindre brèche pour s'insinuer dans son esprit déjà en proie au tourment.
Il n'avait plus songé une telle chose depuis…
Bard ferma les yeux, révulsé. Se détournant de la vue de Long Lac et d'Esgaroth, il se laissa glisser le long de la balustrade jusqu'au sol, ses longues jambes étendues devant lui, les mains sur ses cuisses. Il fixa sans le voir un point à l'horizon – peut-être les ruines de Dale, peut-être les lumières de la Montagne Solitaire.
Il demeura ainsi plusieurs minutes, inconscient de ce qui l'entourait – la morsure du froid, les flocons de neige, l'absence presque totale de bruit dans la nuit, hormis sa propre respiration… Il était comme hébété, bouleversé par le chemin emprunté par son esprit. Etait-ce pour arriver à une telle conclusion qu'il était venu sur ce balcon, nuit après nuit, après la victoire de celle que l'on appelait désormais « Bataille des Cinq Armées » ? Etait-ce là l'issue logique d'une introspection qu'il n'osait pas mener de façon lucide ? Ne pouvait-elle pas être autre ?
« Non… » s'entendit-il murmurer, le mot s'envolant avec les volutes d'air froid qui s'échappaient de ses lèvres.
Les yeux à nouveau clos, il se força à respirer calmement, focalisant son attention sur l'air qui entrait par ses narines puis qui ressortait par sa bouche.
Il ne devait pas succomber à de pareille réflexion. Si quelqu'un venait à apprendre les envies funestes qui traversaient l'esprit de celui que l'on surnommait « Le Pourfendeur de Dragon »… Cela ne convenait pas du tout à l'image que toutes et tous se faisaient de lui. Pourtant…
Bard ramena ses jambes contre son ventre, croisa les bras sur ses genoux et posa sa tête sur ses avant-bras.
Pourtant, là se trouvait le nœud du problème. Il savait que c'était cela qui l'empêchait de dormir correctement. Cela qui avait fini par lui couper l'appétit. Cela qui l'empêchait de sourire.
De longues minutes passèrent ainsi, tandis que la Lune et les étoiles semblaient darder leurs irréels rayons sur la chevelure brune de l'ancien batelier, chahutée par les doigts invisibles du vent.
Il ne sentait pas le froid, plus présent au fur et à mesure que l'automne s'éteignait. Il ne sentait pas la neige contre sa peau encore marquée par les stigmates de la récente bataille. Il ne sentait pas le souffle du vent s'insinuer entre les couches de ses vêtements et à travers son manteau ouvert.
Il ne sentait rien.
Il ne ressentait rien.
Pas même un quelconque regret à la perspective de sa disparation prochaine, disparition définitive dont il serait la cause.
S'il ressentait quelque chose, c'était cette lassitude, profonde, interminable, qui lui collait à la peau depuis un temps qu'il ne comptait plus.
Hormis cela, rien.
Il se sentait entièrement vide. Une simple coquille, dépourvue de tout.
Lorsque cela avait commencé – cette absence progressive de sensation, comme si la vie avait décidé de l'abandonner – il avait réfléchi aux origines de ce changement en lui.
Il avait mis le doigt dessus après la bataille qui avait opposé les Elfes, les Nains et les Hommes aux Orques. A l'issue de tout cela, alors que l'on cherchait encore les blessés parmi les morts, que des compagnons d'armes en pleuraient d'autres et que l'on commençait à vider les rues de Dale des cadavres des Orques et des Trolls, Bard avait été convié à un rassemblement au cours duquel il avait retrouvé Gandalf, Dáin, roi légitime d'Erebor en raison du décès du roi Thorin et de ses deux neveux, Thranduil, roi de Vert-Bois-le-Grand, ainsi que d'autres personnes, Elfes, Nains, Hommes, dont l'importance lui avait échappé à ce moment-là.
Encore sonné par la bataille qui avait fait rage, blessé, les muscles douloureux et le corps aussi épuisé que son esprit, Bard avait dû s'asseoir lorsque Gandalf lui avait expliqué, d'une voix calme mais ne souffrant aucune rébellion, qu'il était naturel qu'en tant que descendant de Girion, dernier Seigneur de Dale, Bard devienne le nouveau roi de la cité des Hommes.
Tous s'étaient accordés à dire que Bard était clairement l'homme de la situation, tant les preuves de son courage, de sa détermination et de sa droiture avaient été légion.
Le roi Dáin s'était réjoui de compter un Seigneur de sa qualité comme plus proche voisin, échafaudant déjà les plans des échanges commerciaux à venir entre leurs deux royaumes.
Le roi Thranduil s'était contenté de sourire poliment et avait dévisagé le Pourfendeur de Dragon, comme s'il avait cherché à lire dans les plus sombres recoins de son esprit.
Bard n'avait rien dit.
L'annonce officielle avait été faite dans la foulée aux habitants d'Esgaroth, désormais peuple de Dale, et les jours suivants, Bard avait été chaleureusement félicité par celles et par ceux qu'il avait connus toute sa vie durant.
Sauf que…
Bard releva la tête et embrassa les ruines de Dale d'un regard éteint.
Personne ne lui avait demandé ce qu'il pensait de cette décision. Car il s'agissait clairement d'une décision, que l'on avait prise à sa place, et non d'une proposition qui lui avait été faite et à laquelle il aurait pu réfléchir.
À partir de cet instant, le vide avait commencé à faire son nid à l'intérieur de lui. Dans son cœur, dans son ventre, dans son regard.
Il avait compris qu'il n'était pas capable d'endosser le rôle que l'on choisissait pour lui.
Certes, on le pensait capable de pouvoir gérer, organiser, superviser, sans faillir.
Sauf que lui, Bard, ne le souhaitait pas.
Il savait qu'en acceptant la couronne du royaume des Hommes, il faisait un pas de plus vers ce que tous espéraient de lui mais que, en contrepartie, il faisait également un pas qui l'éloignait encore davantage de lui-même, de celui qu'il était, et de celui qu'il voulait retrouver et protéger.
A porter de telles responsabilités sur des épaules qui n'étaient pas, à son avis, spécifiquement plus vaillantes ou robustes que celles des autres hommes et femmes d'Esgaroth, Bard avait fini par s'oublier.
On avait fait de lui un chef, un décisionnaire, par le hasard des évènements. Mais, au fond de son cœur, Bard savait parfaitement qu'il n'était rien de tout cela.
Les yeux rivés sur Gandalf, ce jour-là, dans la tente du roi des Elfes, l'Archer avait eu envie de hurler de toutes ses forces. Etait-ce là sa récompense, pour avoir embrassé un destin qui n'était pas écrit pour lui ? De nouvelles responsabilités, plus importantes encore ?
Les mains posées au sol, Bard ne se rendit compte de la douleur que lorsque ses doigts relâchèrent les morceaux de pierre qu'il avait attrapés sans y penser. Il avait serré si fort et si brusquement que les pierres avaient entaillé la paume de chacune de ses mains.
Il observa ses paumes blessées d'un regard absent, aussi fasciné qu'écœuré par le sang qui couvrait sa peau pâle. Un liquide rouge vif, dans la lumière argentée de la Lune, qui serpentait en de fins entrelacs jusqu'à ses poignets. Les doigts de sa main droite se posèrent sur la paume de sa main gauche et, toujours plongé dans cet état étrange, comme hypnotisé, Bard toucha les entailles du bout des doigts, doucement, étalant le sang et les minuscules gravats qui s'étaient accrochés à sa peau.
Si seulement la blessure pouvait être plus profonde, alors le sang coulerait plus vite. Il perdrait connaissance, rapidement affaibli par ce sang quittant ses veines. Caché dans les ruines les plus inaccessibles de la cité, son corps ne serait pas retrouvé immédiatement. Jetant un coup d'œil vers le ciel d'encre où quelques nuages dispersaient les légers flocons blancs, Bard songea que si l'hiver arrivait assez tôt, son corps pourrait même être recouvert par la neige en peu de temps.
Un long et profond soupir rompit le silence de la nuit. Bard laissa ses deux mains reposer sur ses cuisses, paumes vers le ciel, conscient du froid mordant sur sa peau entaillée. Il appuya sa tête contre la balustrade en ruines et ferma les yeux.
Il était fatigué.
Qui pouvait lui en vouloir de souhaiter trouver le repos, d'une manière ou d'une autre ? N'était-ce pas humain, de reconnaître qu'il ne pouvait plus continuer, parce qu'il n'avait plus rien à donner ? Pouvait-on le blâmer de n'être qu'un Homme ? De posséder des limites ?
L'ancien batelier demeura un long moment dans cette position, sa respiration si lente qu'on aurait pu le penser déjà mort.
Pris par surprise, il lâcha un juron à faire rougir même le plus irrévérencieux des Nains lorsqu'il sentit soudain des doigts se refermer doucement sur ses poignets. Ses yeux s'ouvrirent sur ceux du roi des Elfes. Il fronça les sourcils, décontenancé de ne pas avoir senti la présence de Thranduil – même s'il savait que les Elfes étaient les créatures les plus silencieuses et les plus discrètes de la Terre du Milieu, s'ils souhaitaient l'être.
« J'aurais pu vous trancher la gorge », maugréa Bard, songeant au poignard glissé dans sa botte – précaution nécessaire, même hors temps de guerre.
Thranduil haussa un long sourcil noir sur son front pâle mais son expression demeurait indéchiffrable – Bard ne supportait pas de ne pas pouvoir lire ce que disaient ses yeux ; cela le rendait encore à ce jour très méfiant à l'égard du roi des Elfes.
« Je vous retourne le compliment, Mon Seigneur », répondit-il de sa voix naturellement grave et basse.
« Je ne suis pas Votre Seigneur », répliqua Bard aussitôt, piqué au vif (pourquoi sa colère se manifestait-elle de la sorte quand, en plein jour, il parvenait à la dissimuler sous un sourire de façade ?).
Thranduil esquissa un mince sourire, sans joie, mais ne rebondit pas sur cette remarque. Au lieu de cela, ses yeux gris-bleu se posèrent sur les mains de l'Archer, qu'il retenait toujours prisonnières de ses longs doigts marmoréens.
La question : « Que s'est-il passé ? » ne franchit pas ses lèvres. Bard n'en attendait pas moins. Thranduil était un Elfe millénaire, à l'esprit acéré et observateur. Il avait évidemment repéré les pierres ensanglantées jetées au sol non-loin de lui, avant même de s'agenouiller devant l'héritier de Girion.
« Pourquoi ? » murmura le roi des Elfes.
Bard, qui avait lui-même baissé les yeux sur ses paumes blessées, releva la tête vers Thranduil. Il avait décelé quelque chose dans la voix de l'Elfe. Quelque chose qu'il ne parvenait pas à identifier. De l'inquiétude à son égard ? Bard fronça à nouveau les sourcils, agacé et mortifié d'avoir été surpris dans un tel moment de faiblesse. Il tira sur ses poignets pour se dégager de l'étreinte du roi des Elfes. Effort vain. La prise était plus que solide.
« Pourquoi ? » répéta Thranduil, son regard désormais plongé dans celui de Bard. Sa voix était un grondement, cette fois.
Bard détourna la tête, le regard attiré vers l'Est et les lumières de l'aube qui ne tarderaient pas à poindre. Elles embraseraient le Long Lac et les ruines d'Esgaroth, ravivant le souvenir des véritables flammes qui avaient léché la surface de l'eau et les habitations fragiles.
Une main délaissa son poignet et il sentit Thranduil saisir délicatement son menton entre son pouce et son index, l'obligeant à lui faire face. Cette fois, Bard fut certain de lire de l'inquiétude dans les yeux clairs du roi des Elfes.
Il sentit un poids peser sur son propre cœur.
Il leva sa main libre, comme pour se dégager de l'étreinte de Thranduil mais se ravisa au dernier moment : il aurait taché de sang les vêtements de l'Elfe.
« J'aurais aimé demeurer seul, Votre Altesse », se contenta-t-il de dire alors que sa main retombait mollement sur sa cuisse, recroquevillée sur elle-même pour masquer la plaie.
Thranduil ne lâcha pas son menton et le considéra avec gravité.
« C'est la dernière chose dont vous ayez besoin. Même si vous pensez le contraire à cet instant. »
La bienveillance qui imprégnait la voix du roi Elfe lui était insupportable.
« Je pense surtout que je suis un adulte et que je suis capable de faire mes propres choix », répliqua sèchement Bard en se dégageant cette fois avec brusquerie de la prise de Thranduil.
Il se releva en toute hâte et s'éloigna de quelques pas. Cette proximité physique avec l'Elfe le mettait mal à l'aise. Il dévisagea Thranduil, agacé, tandis que ce dernier se redressait lentement, avec toute la grâce propre à ceux de sa race.
L'Elfe chercha le regard de l'Archer, silencieux.
Il ne cillait pas, fixait des yeux, soutenait le regard. Bard l'avait remarqué très vite, lors de leur rencontre. C'était typique des Elfes ou bien des êtres de sang royal. Legolas se comportait de la même manière. Ce regard franc et perçant, chez le père comme chez le fils, avait de quoi déstabiliser le plus valeureux des Hommes.
Finalement, Thranduil rompit le contact visuel. Il s'approcha du parapet et y posa le plat des mains, le dos bien droit, scrutant le paysage à la fois calme et dévasté qui s'offrait à lui.
« Esgaroth vous manque-t-elle ? » s'enquit le roi des Elfes après plusieurs minutes de contemplation.
Bard soupira, un nœud dans le ventre. Il se rapprocha à son tour de la balustrade et s'y accouda, prenant soin de ne rien toucher de ses mains entaillées.
« Oui, reconnut-il avec un sourire triste. Elle me manque cruellement, même si ce n'était pas la plus belle cité de la Terre du Milieu. C'était chez moi. »
Bard fut le premier stupéfait d'un tel aveu quand, deux minutes plus tôt, il avait eu envie d'envoyer valser le roi des Elfes en direction du lac.
« Est-ce pour cela que vous venez ici chaque nuit depuis une semaine ? » poursuivit Thranduil, toujours sur ce même ton posé et indulgent.
Bard jeta un coup d'œil au profil du roi Elfe, sur sa droite. Son expression était neutre et son regard toujours rivé sur le lac immobile.
Comment ses cheveux blonds, presque blancs, peuvent-ils demeurer aussi bien coiffés avec le vent ?
Bard jugea que ce n'était pas réellement le moment de se poser ce genre de question et fut étonné, dans son état d'esprit actuel, que ce genre de question soit justement ce qui l'intéressait le plus pour l'instant.
Il perçut l'ombre d'un sourire sur les lèvres closes de l'Elfe, l'espace d'une seconde.
Réfléchissant à la question de Thranduil – pourquoi venait-il ici chaque nuit, lorsque le sommeil l'abandonnait ? – Bard admit, au fond de lui, qu'il y avait la mélancolie et la tristesse liées à la perte de son foyer. Esgaroth était tout ce qu'il avait connu, et ce depuis sa naissance. Mais, s'il fallait faire face à toutes ses pensées, et surtout à celles qui le perturbaient le plus ces temps-ci, il savait très bien pourquoi il venait ici… Sauf qu'il était impossible de le formuler à voix haute. Personne ne pouvait comprendre.
Personne, à des lieues à la ronde, ne pourrait tolérer la réponse qui sortirait de sa bouche tant elle était abjecte.
« Vert-Bois-le-Grand me manque de façon terrible. J'abhorre le fait d'avoir laissé derrière moi, même si cette séparation est temporaire, mon peuple, les arbres et les animaux », reprit la voix calme de Thranduil.
Bard supposa que le roi Elfe avait compris qu'il ne répondrait pas à ses questions.
Il nota aussi, pour ne pas avoir oublié d'être futé, que Thranduil détournait la conversation afin de mieux revenir à la charge un peu plus tard.
« Bien que, à l'inverse de vous, Aran Nín, mon foyer n'a pas disparu sous les flammes du dragon. Cependant, il vous faut savoir que mon royaume n'est plus celui que j'ai affectionné et choyé lorsque j'étais un jeune prince, puis un jeune roi. »
« Vous parlez des araignées ? Celles qui envahissent la Forêt Noire ? »
« C'est exactement ainsi que l'on appelle désormais cette partie de mon royaume. »
Bard jeta un coup d'œil en coin à Thranduil. Il ne manqua pas la légère grimace qui déformait ses traits pourtant si élégants.
« Il m'a fallu protéger mon peuple. Il m'a fallu reconstruire un foyer, semblable à celui que j'avais perdu, mais pourtant différent. Cela reste une déchirure et j'ignore si je retrouverai un jour cette partie tant aimée de mon royaume. Mais je peux vous dire ceci, Maître Archer : la demeure que j'ai créée me remplit de joie, en dépit de la douleur qui envahit parfois mon cœur. Il en est ainsi : nous ne pouvons pas ressentir qu'une seule chose à la fois. Nous ne pouvons pas être uniquement heureux, ou uniquement triste, et c'est ce qui fait la beauté de ce que nous éprouvons : ce mélange constant, ces nuances insoupçonnées. Qu'en pensez-vous ? »
Thranduil tourna complètement son visage vers Bard et le fixa, dans l'attente d'une réponse.
Quelques minutes plus tôt, l'Archer aurait eu l'envie terrible de rétorquer au roi des Elfes de se mettre sa philosophie de bas étage dans l'endroit le plus reculé de son anatomie, là où l'on ne voyait nullement la lumière du jour. A cet instant, cette envie avait fondu comme neige au soleil.
Les mots de Thranduil, choisis avec soin, avaient touché quelque chose en lui. Il ne pouvait le nier.
« Je pense que vous essayez d'obtenir de moi des informations que je ne souhaite pas partager », répondit-il en toute honnêteté.
Il ne fut pas étonné du sourire qui se dessina sur les lèvres de Thranduil. Le roi des Elfes sembla sur le point de dire quelque chose – sa bouche s'entrouvrit légèrement – mais il fronça les sourcils et maintint le silence. Bard en profita pour garder la main et reprendre le dessus sur cette déroutante conversation.
« Pour quelle obscure raison le roi de Vert-Bois-le-Grand décide-t-il, nuit après nuit, de suivre dans les rues d'une cité en ruines ce qui n'est qu'un Homme parmi tant d'autres, et ce une semaine durant ? »
« Qui dit que je vous ai suivi ? »
« Alors vous vous promeniez chaque nuit, au même moment et au même endroit que moi ? »
Thranduil parut chercher dans les yeux de l'Archer la réponse qui pourrait le satisfaire.
« Votre Altesse », reprit Bard qui voyait clair dans le jeu de l'Elfe. « En toute franchise, répondez. En quoi mon sort vous importe-t-il ? »
« Tout d'abord, les Elfes nécessitent beaucoup moins de temps de repos que les Hommes ou les Nains. Nous sommes ainsi constitués. Il n'est, de fait, pas surprenant que je me plaise à explorer les environs durant la nuit, plutôt que de rester enfermé dans ma tente. Je suis un être des forêts et des arbres, Aran Nín. »
Bard haussa un sourcil, pas le moins du monde convaincu.
« Ensuite, je ne vous ai pas suivi. Je vous ai vu quitter la forteresse, il y a sept nuits de cela. J'étais curieux de voir où vos pas vous menaient. »
Thranduil marqua une pause, reportant son attention sur la ville flottante devenue cimetière.
« Vous n'êtes pas un Homme parmi tant d'autres, Bard. »
L'ancien batelier sentit un frisson lui parcourir la peau. Thranduil ne s'était encore jamais adressé à lui en utilisant son prénom. L'entendre l'appeler ainsi était déconcertant et Bard ne comprenait pas la raison de son trouble.
Le roi des Elfes pivota entièrement vers Bard, une main toujours posée à plat sur le parapet, l'autre placée derrière son dos. Il dévisagea l'Archer, son visage aux traits délicats n'exprimant absolument aucune émotion. Bard se rendit compte – consciemment, du moins, car il l'avait sans doute déjà remarqué sans y prêter la moindre attention – que Thranduil le surplombait de plusieurs centimètres. Bard était lui-même déjà grand, comparé aux Hommes de la région du Rhovanion.
« Vous êtes l'héritier de Girion, descendant direct du souverain de Dale. La couronne vous revient de droit. »
Bard fit face à Thranduil, bien campé sur ses pieds, les poings serrés en dépit de ses entailles aux mains. Il le foudroya du regard, sentant toute l'animosité qu'il éprouvait pour le roi Elfe remonter brutalement à la surface. Il était comme tout le monde. Il exigeait de Bard ce que celui-ci refusait désormais de donner.
« Je suis un batelier », gronda Bard entre ses dents, le regard noir.
Thranduil eut un sourire mesquin.
« Vous étiez un batelier, Bard. Vous êtes bien plus que cela, à présent. Vous êtes l'Archer à la Flèche Noire, le Pourfendeur de Dragon… »
« Cessez de m'appeler ainsi, je ne… »
« Vous êtes un guerrier, vous êtes un chef, vous êtes le roi en devenir de la cité de Dale », le coupa Thranduil, son regard fouillant sans relâche celui de Bard, effaçant la distance qui existait entre eux d'un simple pas.
« Je ne tolérerai pas que vous assumiez ce que je suis à ma place ! » tonna Bard, avançant lui-même d'un pas, prêt à cracher au visage de l'Elfe.
« Embrassez votre destinée, Aran Nín », riposta Thranduil, un ton plus haut. Il souriait comme s'il se moquait de son interlocuteur. Bard sentit la rage faire brûler le sang dans ses veines.
« Je ne serai pas le roi de cette putain de cité ! » hurla-t-il, ses yeux dardant des éclairs à l'intention du roi Elfe.
« Pourquoi ? » répliqua immédiatement Thranduil, posant la question pour la troisième fois.
Pris au piège par plus malin que lui et rendu fou furieux par l'attitude de Thranduil à son égard, ainsi que par ses paroles, Bard agit par instinct et dressa son poing serré en direction du visage de l'Elfe. Il essaya, tout du moins. Thranduil intercepta son poing à une vitesse incomparable à celle d'un Homme, écarta les doigts de l'Archer sans rencontrer la moindre résistance et appuya de toutes ses forces, cette fois, sur la blessure qui entaillait la paume de la main de Bard. L'Archer poussa un cri de surprise et de douleur, ses yeux rivés dans le regard froid et dur de l'Elfe.
Thranduil repoussa Bard en arrière d'un simple geste, comme s'il n'avait été qu'une poupée de chiffon. Respirant bruyamment, l'ancien batelier ne prit pas le temps de réfléchir, blessé dans son orgueil et ivre de rage. Il se jeta à nouveau sur le roi Elfe, mû par l'envie irrépressible d'asséner une pluie de coups sur ce visage impassible et parfait. Il visa cependant le torse de l'Elfe. Thranduil ne le stoppa pas. Et il ne bougea pas d'un pouce lorsque les poings de l'Archer s'abattirent sur lui. Bard eut l'impression de heurter un mur de plein fouet. Il frappa encore, jusqu'à ce que les mains de Thranduil empoignent fermement ses bras et le fassent reculer de deux pas.
Le roi Elfe plongea son regard gris-bleu dans le sien, la mâchoire serrée.
« Daro, Bard ! » gronda-t-il d'une voix grave. Menaçante.
Bard se dégagea de l'étreinte de Thranduil, et le chassa du plat des mains – peu lui importait désormais que son sang tache la riche toilette du roi des Elfes, il pouvait aller se…
Bard jura à voix haute avant même d'aller au bout de sa pensée et se détourna, le souffle court, frappant du pied la première chose à portée de vue – un gros débris de bois, relique d'un meuble qui avait autrefois eu une vie et une utilité à Dale et qui finit sa course contre un mur alentour. Ses poings s'abattirent avec hargne contre les pierres du même mur, et il frappa de toutes ses forces, proférant des insultes qu'il n'aurait jamais cru pouvoir hurler en présence d'un être tel que le roi des Elfes.
« Pourquoi ? » insista une fois de plus Thranduil, qui n'avait pas bougé de sa place initiale. « Am man, Bard ? »
L'urgence de sa question rivalisait avec la colère aveugle que Bard déversait sur les éléments présents sur son passage. Il tomba finalement à genoux, dos au roi Elfe, ses paumes blessées au sol. Une boule semblait obstruer le passage de l'air dans sa gorge, comme pour l'empêcher de parler – de pleurer ? À quand remontait la dernière fois qu'il s'était autorisé à verser des larmes ?
Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, dans un silence presque complet. Le vent sifflait toujours dans le vide des ruines de Dale. Les flocons de neige tourbillonnaient dans le crépuscule de l'automne. Thranduil attendait, patiemment.
Bard ferma les yeux, conscient, un instant durant, des flocons froids qui fondaient sur la peau brûlante de son visage.
« Parce que je suis vide », avoua-t-il enfin, la voix rauque, brisée par des sanglots coincés, incapables de sortir.
« Vide… » répéta-t-il, plus pour lui-même que pour son interlocuteur.
Tandis qu'il s'asseyait sur son séant, il reprit son souffle graduellement, concentré sur l'air qui entrait dans ses poumons, puis qui en sortait. Il ramena ses jambes en tailleur sous ses cuisses et baissa les yeux sur ses mains, les contemplant d'un air absent. Les entailles étaient plus profondes. Elles saignaient ouvertement, désormais.
Il sentit une main sur son épaule mais il ne bougea pas, submergé par le désespoir, ainsi que par la honte de son comportement.
« Bien au contraire, mellon nín. Vous n'êtes pas vide. Contemplez les émotions qui se battent, à l'intérieur de votre cœur, pour sortir et se faire entendre. Libérez-les. »
« Mellon nín ? » répéta Bard d'une voix lointaine, conscient de sa mauvaise prononciation et surtout lucide quant à la douceur qu'il avait perçue dans la voix du roi Elfe lorsqu'il avait énoncé ces deux mots.
Il ne vit pas le sourire énigmatique qui flotta sur les lèvres de Thranduil.
Il ressentit l'absence soudaine de la main de l'Elfe sur son épaule et en fut troublé.
Il entendit le bruit d'un tissu que l'on déchire, à plusieurs reprises. Las, il ne changea pas de position pour autant et il fut médusé de voir le roi Thranduil s'asseoir devant lui, à même le sol, parmi les ruines de la cité endormie.
Sans un mot, l'Elfe entreprit de nettoyer au mieux les blessures de l'Archer, à l'aide de morceaux d'étoffe qu'il avait arrachés sur son propre vêtement. Ses yeux clairs fixés sur ses doigts qui prenaient soin des mains de Bard, Thranduil se montra patient et habile, effleurant les plaies en surface pour les débarrasser des impuretés logées là.
S'il n'avait pas été aussi harassé et perdu, Bard aurait éprouvé une vive humiliation à voir cet être élégant et millénaire se comporter ainsi à cause de lui.
Thranduil finit par utiliser deux lambeaux de tunique supplémentaires afin de confectionner un bandage de fortune pour chacune des mains de Bard. Ce dernier ne fut pas étonné de sentir les doigts du roi Elfe d'une légèreté absolue sur ses mains, presque aériens.
Une fois de plus troublé, il éprouva une curieuse sensation à l'intérieur de son corps lorsque les mains blanches du roi Thranduil quittèrent les siennes et vinrent se poser sur ses longues jambes pliées. L'Elfe avait adopté la même position que lui mais il se tenait beaucoup plus droit.
« Cela sera suffisant pour l'instant, mais nous devrons faire soigner ces mains par un guérisseur dès notre retour. »
Nous… Notre…
L'héritier de Girion fronça les sourcils, perplexe. Il connaissait l'éloquence du roi Elfe pour en avoir été témoin à de multiples reprises depuis leur rencontre. Thranduil n'utilisait aucun mot au hasard. Il se montrait très économe et ne s'exprimait qu'en cas de nécessité absolue. Où cherchait-il à l'emmener, depuis le début de leur échange ?
Lorsque Bard releva la tête, il rencontra les yeux gris-bleu de Thranduil et fut déconcerté par la bonté qu'il y découvrit, quand ce même regard avait su être glacial quelques minutes auparavant.
« Votre colère est légitime, Bard. Ne tentez pas de la bâillonner ou de l'ignorer. L'issue pourrait en être dramatique. »
Thranduil s'exprimait sur un ton posé et Bard ne fut pas sans remarquer son sourire, empreint d'une profonde mélancolie.
« Pourquoi ? »
Bard eut la sensation que sa voix était râpeuse. Comme s'il venait, justement, de pleurer des heures durant sans pouvoir s'arrêter.
Sans doute avait-il hurlé plus fort qu'il ne l'avait imaginé, un peu plus tôt.
Thranduil l'interrogea du regard, l'invitant à se montrer plus explicite quant à son interrogation.
Bard reprit alors, après avoir tenté de s'éclaircir la voix (il aurait voulu détourner les yeux, décontenancé par ce regard presque intrusif mais, sans en connaître la raison, il ne le pouvait pas) :
« Pourquoi êtes-vous là, auprès de moi ? Que voulez-vous de moi ? »
Thranduil considéra un instant l'Homme qui lui faisait face, le visage légèrement incliné sur le côté. Il eut un rire bref. Un rire triste, jugea Bard.
Le roi Elfe posa ses mains sur celles de l'Archer, prenant soin de les toucher avec précaution, en évitant les blessures.
« Je n'ai rien à exiger de vous, mellon nín. Vous avez déjà tant donné. Bien plus que ce que l'on peut espérer de toute créature qui vit et qui respire en ces terres. Vous avez fait preuve d'un courage exemplaire et d'un dévouement sans la moindre faille. Il est plus que juste que l'on vous rende la pareille. »
Les paroles de Thranduil coupèrent le souffle à Bard. Avait-il le pouvoir de lire dans ses pensées, en sa qualité d'Elfe ?
Certains de ces mots avaient parcouru son esprit tourmenté. Il les avait formulés dans sa tête, seul face à ses réflexions les plus intimes.
Il sonda le regard de l'Elfe, perdu, en proie à mille questions. Thranduil eut un sourire apaisant.
« Pourquoi vous ? » demanda Bard, dorénavant inapte à masquer le trouble qui l'habitait.
« Pourquoi moi ? » reprit le roi sur un ton imperceptiblement plus désinvolte.
« Vous ne me devez rien… » répondit l'ancien batelier, maintenant le contact visuel entre eux.
Il avait conscience que Thranduil n'avait, pour le moment, pas ôté ses mains des siennes.
L'Elfe l'observa pendant un instant, songeant réfléchir aux mots qu'il souhaitait utiliser.
« Je vous dois beaucoup, Bard. Vous l'ignorez et cela n'est pas le sujet, cette nuit. Vous seul importez pour l'heure. Acceptez-le. »
Thranduil marqua un silence volontaire. Ses yeux clairs plongèrent plus profondément dans ceux de l'Archer, sans ciller. Bard ignorait où il puisait encore la force de soutenir pareil regard.
« Saisissez la main qui vous est tendue, mellon nín. N'y voyez aucune ruse de ma part. »
L'ancien batelier garda le silence, gravant les paroles du roi Elfe dans son esprit.
En dépit du chaos qui se déchaînait à l'intérieur de lui, Bard prit conscience des discrets changements survenus au cours des minutes écoulées. Il se concentra, notamment, sur l'apparence de l'Elfe. Sa tenue n'était pas la plus élaborée de sa garde-robe : sobre, dans les tons gris et grenat ; conçue pour se déplacer avec aisance et non pour paraître. La tunique gris pâle que Thranduil portait sous un long manteau pourpre était déchirée au-dessus des genoux : même au cœur de la bataille, il n'avait pas eu l'air aussi négligé.
Un soupçon de culpabilité pesa une seconde sur le cœur de l'Archer.
Lorsque Thranduil finit par détacher ses mains des siennes, Bard suivit son geste du regard, puis reporta son attention sur le visage de l'Elfe. Il fut étonné de remarquer qu'il manquait quelque chose ; le roi n'était pas couronné, comme à son habitude. Lorsqu'il ne portait pas l'une de ses majestueuses couronnes avec cette fierté dont il ne se cachait pas, Thranduil apparaissait le front ceint d'un discret diadème, en toute circonstance, afin de rappeler, s'il le fallait, qu'il était un roi à qui le plus profond respect était dû et pas moins. Cette nuit, ses cheveux, d'un blond presque semblable à la neige qui virevoltait autour de son visage, étaient libres de tout ornement, simplement tressés par endroits, lâchés sur ses épaules.
Bard trouva qu'ainsi, défait de sa couronne imposante, presque menaçante, qui allongeait volontairement sa silhouette déjà très élancée, Thranduil paraissait… vulnérable.
L'Elfe avait-il conscience qu'il montrait, à cet instant, cette part de lui qu'il gardait ordinairement cachée derrière un sourire condescendant et un regard, bien que fascinant, d'une froideur glaciale ?
L'Archer plongea son regard dans les yeux de l'Elfe, cherchant une réponse à cette interrogation. Thranduil ne semblait pas gêné le moins du monde d'être ainsi dévisagé. Au contraire, il soutint le regard de Bard, le menton dressé, dos droit, ses mains – Bard remarqua que son sang avait taché les doigts de l'Elfe – gracieusement posées sur ses genoux pliés.
Quand il ouvrit la bouche pour parler, Bard ne sut pas pour quelle raison les mots sortirent.
« J'aurais voulu ne pas parvenir à tuer le dragon, cette nuit-là… » souffla-t-il, une boule dans le ventre à cet aveu. « Je n'ai pas le droit de penser ainsi. Mais si cela avait pu éviter l'enchaînement des récents évènements, j'aurais préféré périr. »
Ses yeux demeurèrent rivés à ceux du roi Elfe, qui ne laissèrent rien paraître. Que pensait-il de cette révélation ? S'était-il attendu à cela ?
D'une manière étrange, maintenant que les barrières de son esprit avaient cédé, Bard ressentait l'envie irrépressible de tout dire. Alors il parla, d'une voix toujours rauque, cassée par les émotions qui se réveillaient en lui. Son propre cœur semblait battre plus fort.
« Mon ancienne vie me manque, même si elle était loin d'être idéale. Je ne souhaitais pas… être celui que je suis aujourd'hui… Je ne voulais pas être celui qui tue le dragon, ni celui qui va marchander avec les Nains aux portes d'Erebor. Je ne voulais rien de tout cela. »
Les mots semblaient sortir en catastrophe, comme s'il avait fallu que quelqu'un les entende, absolument, si la seule issue à tout cela était celle qu'il avait envisagée un peu plus tôt dans la nuit.
« Je n'ai pas voulu que ma vie change à ce point. Cela s'est fait malgré moi. Je ne sais pas pourquoi les gens attendent de moi la solution à chaque problème. Je ne suis pas la personne adéquate, au contraire. »
Le regard de l'Elfe ne quittait pas celui de l'Archer. Thranduil respirait calmement, assis avec l'élégance naturelle qui le caractérisait, tandis que Bard sentait son souffle s'affoler au fil de sa terrible déclaration, les épaules voûtées comme pour disparaître sous les ruines de Dale.
« Am man, Bard ? » demanda simplement Thranduil.
Les sourcils froncés, Bard répondit honnêtement.
« Je ne suis pas celui que les gens voient, Thranduil. Ne comprenez-vous pas ? J'aurais été prêt à laisser périr le peuple d'Esgaroth sous les flammes de Smaug pour… »
« Pour ? » l'encouragea Thranduil. Sentait-il que Bard n'était sans doute pas prêt à tout dire ?
Bard retint son souffle, le cœur serré par les paroles qui s'échappaient de lui. Elles étaient douloureuses, lourdes et violentes mais il se sentait aussi plus léger, au fur et à mesure qu'elles s'envolaient de ses lèvres jusqu'aux oreilles du roi Elfe.
« Pour être libre », lâcha-t-il dans un soupir. « Je… Je suis égoïste, au point de ne même pas penser à mes propres enfants lorsque mes pensées s'égarent ainsi… »
Bard détourna soudain les yeux, empli de honte à la mention de sa famille. Le penser était effroyable. Se l'entendre dire, à voix haute, était pire encore.
Il ne vit pas Thranduil froncer les sourcils.
« Egoïste ? » répliqua le roi Elfe. « Vous êtes bien des choses, mellon nín, mais égoïste n'en fait pas partie. »
Un silence s'installa entre l'Elfe et l'Homme. Un silence confortable, au cours duquel chacun sembla peser et observer les paroles échangées au cours des minutes précédentes.
Ce fut Thranduil qui reprit leur échange, les traits du visage détendus, un sourire sans joie trônant sur ses lèvres.
« Vous semblez omettre que vous venez de vivre des moments atrocement difficiles, Bard. Vous ne pouviez pas sortir indemne de tout cela. Vous êtes blessé, et je ne parle pas des cicatrices sur votre corps mais de ce qu'il y a au-delà, à l'intérieur de vous. Il va falloir que vous acceptiez cela. Vous êtes un être vivant, vous ressentez, vous éprouvez la joie, la peine, la douleur… Actuellement, ce sont surtout les émotions négatives qui vous envahissent. Elles vous rendent trop sévère envers vous-même. Vous oubliez, véritablement, ceci : les moments de faiblesse font partie de qui nous sommes. Ils sont nécessaires, même si pour l'instant, vous ne comprenez pas pourquoi. »
Bard eut l'impression qu'il avait cessé de respirer tandis qu'il écoutait les mots de Thranduil, et que ceux-ci s'enracinaient profondément en lui, afin de ne jamais le quitter. Ses yeux étaient à nouveau dans ceux du roi Elfe. La question « Comment ? » flotta sur sa bouche entrouverte, en silence.
« J'ai six millénaires d'existence, mellon nín. »
La remarque de Thranduil fit sourire Bard malgré lui (même si le sujet de l'âge des Elfes lui donnait toujours autant le tournis) : il avait compris que le roi Elfe essayait, à sa manière, de dédramatiser la situation.
« Il y a très longtemps, j'aurais aimé entendre ces mots. Ils m'auraient permis d'accepter certaines… situations avec bien plus de sérénité et de discernement. »
Même si ces mots attisaient la curiosité de Bard (à quel moment de cette si longue existence le roi Elfe avait-il failli ?), son esprit était encore bien trop fragmenté et tourmenté pour qu'il pose des questions à ce sujet, cette nuit.
Il laissa planer un nouveau silence, son regard quittant celui de l'Elfe pour embrasser le ciel dont les nuances commençaient subtilement à changer, à l'Est. La lumière des étoiles devenait plus discrète.
« Ce n'est pas ce que l'on attend de moi », reprit-il enfin. « Ce n'est pas l'image que je dois donner. »
« Non, en effet. »
La réponse de Thranduil lui fit l'effet d'un plongeon dans l'eau glacée. Espérait-il le rassurer avec ce genre de répartie ?
« Ce n'est pas ce que l'on attend de ceux qui ont des responsabilités. Nous sommes prompts à croire qu'ils sont un roc, solide et indestructible, et que leurs émotions sont sous un contrôle permanent. C'est pour cela qu'ils sont des chefs de guerre, des souverains implacables mais justes, des modèles à respecter. Peu importe ce qu'ils ressentent, pourvu qu'ils tiennent bon. »
Bard sentait, dans l'inflexion de la voix de Thranduil, qu'il s'exprimait en connaissance de cause. Il était désarmant de prendre conscience que ce roi Elfe, d'une majesté sans pareille, au regard translucide et aux mots tranchants, pouvait être, émotionnellement parlant, si proche de lui.
« Bard », poursuivit Thranduil d'un ton un peu plus impérieux, obligeant l'Archer à détourner son regard du ciel pour croiser celui de l'Elfe. « C'est une erreur de croire qu'en tant que souverain, il faut enterrer ses émotions et ses sentiments. Vous avez toutes les raisons du monde de vous sentir furieux, blessé et fatigué. Vous avez le droit d'éprouver cette honte qui vous étreint à la simple pensée de votre famille et de vos proches, que vous auriez pu abandonner à leur sort. Pourquoi ? Car ce ne sont que des pensées, naturelles, incontrôlables mais saines, mellon nín. Ce sont ces pensées qui vous rappellent que vous êtes en vie et que votre cœur bat. Ne les repoussez pas. Apprenez à les gérer, et vous verrez qu'elles ne seront plus un fardeau, au fil du temps. »
Bard sentit ces mots résonner à l'intérieur de lui. Thranduil avait-il conscience de l'effet que ses paroles produisaient sur lui ?
Aurait-il pu imaginer l'issue, si différente, de cette nuit ?
Même si son cœur demeurait serré et que le nœud présent dans son ventre ne disparaissait pas, il se rendait compte qu'autre chose prenait place à l'intérieur de lui. Quelque chose de très subtil, de discret, qui faisait son nid, tout doucement. L'espoir ? Le soulagement ? L'impression de ne plus être seul… ?
« Quand est-ce… », murmura Bard, cherchant les mots au fond de lui. « Est-ce que cela va mieux, un jour ? »
Il ne sut que penser du sourire chagriné qui dansa sur les lèvres closes de Thranduil.
« Cela sera toujours en vous, dans votre cœur, dans vos pensées. Vous ne pouvez pas vous en défaire. Mais, croyez-moi, cela devient plus aisé avec le temps. C'est une part de vous, qui vous rendra plus fort et plus sage encore et elle deviendra une vieille amie, qui saura vous accompagner quand le besoin s'en fera sentir. C'est pour cela que l'accepter est essentiel. »
L'accepter.
L'idée était déroutante mais elle commençait à se frayer un chemin dans son esprit brisé, et ce grâce aux paroles du roi des Elfes.
Bard prit conscience, sans savoir pour quelle raison, que les flocons de neige avaient cessé de tomber. Derrière le visage paisible de Thranduil, le ciel devenait plus clair. Alors il se leva, prenant la mesure de la fatigue – physique, notamment – qui pesait sur son corps endolori. Il étira ses bras et s'appuya sur la balustrade qui surplombait la vue du Long Lac. Il vit du coin de l'œil l'Elfe se lever à son tour et demeurer immobile à ses côtés, droit et gracieux.
L'atmosphère entre eux avait changé, au fur et à mesure de cette surprenante conversation.
Bard ne pouvait nier que, cette nuit, le roi Elfe lui avait ouvert son cœur sans la moindre retenue et il se doutait que ce n'était pas quelque chose que Thranduil devait faire tous les jours. L'Elfe semblait avoir vu en l'Archer un reflet de celui qu'il avait pu être, dans un passé plus ou moins distant et semblait avoir pris la responsabilité de lui tendre la main et de l'aider à dompter les émotions qui l'envahissaient.
L'interrogation qui persistait était « Pourquoi ? ».
Bard eut l'audace de poser la question, tant il avait besoin de comprendre les motivations du roi Elfe.
« Pourquoi, Thranduil ? Pourquoi prendre le temps de… m'écouter, de me parler comme vous venez de le faire, de… ? »
… prendre soin de moi, songea Bard, incapable de le dire à voix haute. C'était comme si, une fois les mots lâchés dans la nature, leur relation était vouée à prendre une tournure plus intime, beaucoup plus personnelle. N'était-ce pas déjà le cas, depuis cette nuit ?
L'Archer tourna la tête vers Thranduil et fut saisi par le sourire que lui offrit l'Elfe : un sourire franc, sincère, qui faisait presque briller ses yeux clairs. Il ne l'avait pas encore vu sourire ainsi depuis leur rencontre.
« Du temps, j'en possède à foison, mellon nín. » Son sourire ressortait même dans les modulations de sa voix.
Bard haussa un sourcil à l'adresse du roi Elfe, faussement impressionné par ce rappel inutile de leur évidente différence d'âge et du temps, plus que variable, que chacun possédait dans cette existence.
« De façon plus sérieuse », reprit Thranduil. « Je ne sais pas. »
Ces quatre mots saisirent Bard, qui écarquilla les yeux. Ce roi Elfe était alors capable d'émettre des doutes ? De ne pas posséder toutes les connaissances et la sagesse de ce monde ?
Et, plus important encore, venait-il à l'instant de le reconnaître à voix haute ?
« Je vous ai vu, Bard. J'ai vu votre courage, votre détermination, votre force. J'ai aussi vu votre détresse, vos failles, votre solitude. Une fois encore : j'ignore pour quelle raison mais cela m'a touché. Est-ce parce que nous sommes destinés à être des souverains voisins, et que j'espère nous voir entretenir de bonnes relations au cours des années à venir ? Est-ce parce que je me suis vu en vous, à un moment de mon existence où j'aurais voulu, de tout mon être, que l'on m'accompagne et que l'on me soutienne car j'étais extrêmement seul ? Est-ce parce que votre race me rend de plus en plus curieux au fur et à mesure que je découvre la ténacité dont vous faites preuve, quand votre présence sur la ligne du temps est si fragile et si courte ? Est-ce parce que je me cherche des excuses, car vous êtes tout mon inverse, quand je vous vois étreindre vos enfants et les embrasser comme si rien d'autre importait, hormis leur présence, leur rire et leur chaleur ? Un peu de tout cela combiné, je suppose. »
Bard demeura bouché bée, pris de vertige face à cette déclaration. Ce moment entre le roi Elfe et lui prenait décidemment une tournure qu'il n'aurait jamais pu envisager. Pourtant, tout cela semblait naturel. Comme s'il avait été écrit, quelque part, que Thranduil, le roi solitaire, viendrait à son secours. Comme si leur présence, en ces lieux empreints de souvenirs, en cet instant, n'avait pas été le fruit du hasard.
L'Homme et l'Elfe demeurèrent côte à côté tandis que, sur leur gauche, les premiers rayons du soleil perçaient une fine couche de nuages qui se dissipait avec paresse. Le Long Lac sembla s'embraser, soudain teinté de couleurs chaudes, tandis que contrastaient à sa surface les reliefs noirs des ruines calcinées d'Esgaroth.
Bard prit une longue inspiration, comme si le jour nouveau pouvait avoir une odeur différente, appréciant pour la première fois depuis sa fuite nocturne l'air frais qui gonflait ses poumons. Il tourna son visage vers Thranduil, toujours sur sa droite. Les yeux de l'Elfe étaient clos, comme s'il savourait les rayons de soleil qui réchauffaient sa peau. Il était fascinant d'observer ce visage parfait, aux traits fins et délicats, selon la lumière qui l'éclairait – celle de l'astre diurne lui rendait autant justice que celle de la Lune.
« Il va falloir rentrer. Les gens vont commencer à se réveiller », dit Bard à voix basse, comme pour ne pas déranger Thranduil.
Il s'arracha à la vision du soleil sur le lac, conscient, avec une pointe de regret qui le stupéfia franchement, que ce moment secret entre le roi Elfe et lui touchait à sa fin. Il fit face à Thranduil et rencontra ses yeux clairs. Comme à l'accoutumée, Thranduil le fixait en silence et Bard se demanda, une fois de plus, ce qui pouvait bien traverser l'esprit de l'Elfe.
Chacun se tint droit, face à l'autre, semblant réfléchir aux mots qu'il aurait fallu dire, sans oser le faire, par crainte de briser l'équilibre fragile de la relation qui était en train de se construire entre eux.
Bard eut dans la tête l'image d'un fil qui le reliait à l'Elfe à partir de cet instant. Un fil unique, d'une couleur chatoyante, qu'il pourrait retrouver dans le noir car Thranduil était le seul à avoir perçu ce qui avait échappé aux autres.
Il avait discerné les fissures dans la carapace de l'Archer en dépit des efforts immenses fournis par ce dernier pour rester fort.
Il avait entendu les hurlements silencieux et vu son cœur en lambeaux.
Cette nuit, il s'était mis à son niveau, et lui avait dit des mots sincères, d'un être vivant à un autre être vivant. Il n'y avait pas eu de roi, d'un côté comme de l'autre, ni de guerrier. Un Elfe et un Homme, rien de plus.
Bard ne réalisait pas encore combien il serait dur d'accepter la présence de Thranduil dans son existence, de cette manière. Il savait que cela était nécessaire car il désespérait que quelqu'un le voie, l'entende, lui saisisse la main.
Ces derniers mois, alors que tout s'était précipité, que sa vie s'était écroulée en morceaux et qu'il s'était senti complètement impuissant face à de trop nombreux et brutaux changements, il avait eu cette envie – ce besoin, vital, acharné – qu'on le prenne dans ses bras et qu'on le serre contre lui, en lui murmurant que tout irait mieux, bientôt.
Ce n'était pas parce qu'il était un héros aux yeux de certains, un homme, un adulte, qu'il ne se sentait pas vulnérable et qu'il n'avait pas envie de se sentir protégé. Bien au contraire.
Mais qui pouvait deviner qu'il nécessitait cette étreinte afin de garder les pieds bien ancrés au sol, et ses pensées confuses en place ?
Tout à cette réflexion qui ravivait une douleur bien connue dans son cœur, Bard ne remarqua pas l'expression désolée qui se peignit sur les traits du visage de Thranduil.
Il sentit soudain deux bras se refermer autour de lui dans une étreinte d'une douceur absolue.
Une main dans ses boucles brunes et l'autre dans son dos, Thranduil serrait l'Archer contre lui, sans un mot.
Dans un premier temps désorienté et, surtout, très embarrassé d'un contact aussi intime entre eux, Bard finit par lâcher prise et par se détendre entre les bras de l'Elfe.
C'était exactement ce dont il avait besoin à cet instant précis.
Peu lui importait que Thranduil soit capable de lire ses pensées…
Ne sachant que faire de ses mains maladroites et de ses bras ballants, Bard enlaça le roi Elfe au niveau de la taille, avec retenue.
Le visage dans le cou pâle et gracieux de Thranduil, Bard fut étonné des parfums qui lui parvenaient aux narines. Le roi Elfe sentait les arbres, la forêt et le froid sec de l'hiver. Cette odeur n'était pas sans lui rappeler ses voyages solitaires à bord de son bateau, sur le fleuve, en plein cœur de la froide saison. Ces moments lui manquaient tant…
L'Elfe et l'Homme demeurèrent ainsi durant de longues minutes, en silence, baignés dans la lueur de l'aube.
Thranduil ne cessa l'étreinte que lorsque Bard prit la décision de reculer, dégageant son visage de l'épaule de l'Elfe et ôtant ses mains de sa taille.
Quand leurs regards se croisèrent, Bard fut le premier surpris de sentir l'ébauche d'un sourire se dessiner sur son propre visage.
« Rentrons », dit simplement Thranduil, ouvrant la marche de retour vers la forteresse de Dale.
Alors, docilement, Bard le suivit, conscient que son sourire n'avait pas disparu.
Traduction des termes utilisés en Sindarin (à partir du site Internet www . realelvish . net) :
Aran Nín : Mon Seigneur
Daro : Stop/Halte
Am man ? : Pourquoi ?
Mellon nín : Mon ami
