Naomie, Marie-Jeanne & toutes les autres


Une étudiante en Art est venu crayonner mon portrait.

Elle me trouve attendrissant, cette petite conne. Pittoresque, à n'en pas douter.

Des éclats d'obsidiennes volent autour de ses doigts quand elle taille son fusain. Une suie de ramoneuse, qui incruste jusqu'à la cuti ses ongles durs de jeune fille. Ses mains crasseuses me révulsent. Je le lui ai dit. Elle s'en fout. Je la soupçonne, pour mieux m'agacer, d'ombrer la blancheur de ses pommettes avec ses outils charbonneux.

Une mine grasse serrée entre son pouce et son index, elle retrace les contours flapis de mon visage, mon ébauche avant l'Éternel dans du papier à grain bon marché. Peut-être, quand j'aurais trépassé, exposera-t-elle mon ultime croquis à la plèbe curieuse.

Je ne suis pas certain que cela me déplaise ; tant de portraits m'ont représenté, jouvenceau pâle et séraphique, la chair polie et arrogante semblant ciselée pour ne tâter que de la soie ou du cristal. Sans doute est-ce une justice karmique, de me voir enfin dessiné sous des traits avachis et repoussants - la poupée mondaine s'est dissoute en un polichinelle abject et boursouflé.

Je la laisse faire, peut-être soulevé d'une importance grossière et délectable à me laisser ainsi griffonner. L'attention de l'artiste me ravit, mais je me garde bien de l'en informer. Autour de ses bras lisses et fermes, des tatouages moirés s'enroulent, ils ont la singularité de me divertir ; ils sont comme ces tigres chinois qui impriment toute une robe en ondulant d'une extrémité à l'autre du tissu - pattes griffues dans le dos, gueule béante à la place du cœur.

L'étudiante passe environ trois fois par semaine, et ses bras sont une fresque mouvante que je ne me lasse de détailler. Quand elle me dessine, ses coudes pointent et sourient, ses aisselles nues me font des clins d'œil sous la frange colorée des épaules.

Elle me montre ses toiles aux natures mortes, parce qu'elle sait que j'aime ça, les natures mortes ; coupelles de fruits sur nappe duvetée, pêche tendre, jus sucrée ; lit défait des amants dans une alcôve, et la peinture exhale presque une odeur de peau aimée. Il m'arrive de perdre ma contenance, de contempler avec des soupirs d'âme énorme ; elle me dit qu'il ne faut pas être jaloux, que je reste sa nature morte préférée.

Charmante.

Je me fichais pas mal de son prénom, ça ne l'a pas empêchée de me dire qu'elle s'appelle Naomie. Elle est un peu moldue, un peu sorcière, elle porte des pantalons aux couleurs fluos d'un goût atroce, elle s'attache les cheveux avec sa baguette en un chignon brouillon et éclaté.

Naomie me donne l'impression d'être plus que ce qu'elle ne m'en dira jamais : quand elle bouge la tête, de minuscules poupées russes tintent délicatement à ses oreilles, des femmes toutes rondes et coincées, porcelaine laquée dans le creux de son cou. Une dame, dans une dame, dans une dame... Elles surgissent en multitude sous les lobes charnus, éclairent les parois de sa gorge comme d'humains joyaux de l'Est.

Naomie fume parfois d'étranges cigarettes, qu'elle porte à ses petites lèvres veloutées en susurrant des prénoms affectueux - oh, ma douce Marie-Jeanne... De ses dents, elle a fait jaillir cette fille inconnue, ce corps étranger auquel j'ai voulu goûter à mon tour. Et je ris comme un petit fou dans mon fauteuil, comme je n'ai pas ri depuis des années, dragon gâteux crachotant dans le halo du fumoir évasé.

Naomie, Marie-Jeanne et moi, avons souvent de lourdes considérations philosophiques. Elles me donnent envie de saisir ma canne, et de déambuler dans ma grande baraque. Mes yeux dilatés appréhendent alors chaque corridors dans des teintes d'oasis polychromes. Naomie me suit en raclant les murs, le pas dansant, les bras levés tournoyant dans les nacelles de volutes odorantes qui s'échappent de sa bouche.

Naomie, Marie-Jeanne et moi, sommes évanescents. Naomie me tend les bras, à travers la vapeur de MJ, et sa peau tatouée prend vie, élastique et éclatante, et la mienne est une écorce plissée, creusée de rides, je compare nos chairs, dans les tourbillons affectueux de la petite Marie.

Versatile, la cigarette change de nationalité, arbore à chaque inspirations une nouvelle personnalité. Une dame, dans une dame, dans une dame...

Mary Jean – l'américaine – est parfois une petite dévergondée ; elle glisse de la bouche de Naomie à la mienne, comme Jacky Kennedy en lunettes noires, la figure enveloppée d'une mousseline, et le filtre a un goût de cerise quand je passe après ma fournisseuse.

Majie Juana – la latine – crépite et se fond sur nos langues, se languit sur nos palais, longue et brûlante comme un tango de robe pourpre.

Marie-Jeanne – très française – est plus froide et raffinée dans le souffle, elle porte des perles ivoiriennes, est clinquante dans la tête, fait des bruits de talons aiguilles contre mes tempes.

Marie-Jeanne, Mary Jean, Majie Juana...

Naomie vient de plus en plus souvent, et jamais seule. Elle vient avec ses airs de catin bohème et ses herbes de dealeuse. Tout son stock, par petite poignée bien tassée, Marie-Jeanne qui fait sa pulpeuse avant d'être roulée. Naomie m'en abreuve, me défonce, en prend aussi un peu, me regarde délirer, puis se met à sa toile, les yeux écarquillés, l'air d'être ailleurs, comme si ses coups de pinceaux lui était dictés.

Parfois, jalousement, je garde la drogue pour moi tout seul, et c'est en soupirant avec résignation que Naomie me regarde la faire éclater entre mes joues décrépites.

Elle dit qu'il vaut mieux que ce soit moi que elle. Parce que moi de toute façon, moi je suis déjà presque impotent, et mes neurones peuvent bien griller un peu, pour ce qu'elles vont encore me servir.

- Salope.

Cette fille, plus je l'insulte, plus elle se marre. Je suppose que c'est le propre d'une amante de fin de vie ; je me sens tout à fait dans mon rôle d'amertume, quand Naomie et Marie-Jeanne, mes amoureuses platoniques, s'esclaffent de mes propos voûtés et archaïques.

Parfois, je suis juste las, et j'ai mal à la tête. Marie-Jeanne n'est plus qu'une verdure colombienne qui m'irrite l'œsophage, j'ai épuisé mes forces, et Naomie tapote les coussins autour de moi avec l'air de s'en vouloir de me donner des jouets aussi vicieux.

Elle m'insulte aussi, un peu, me traite de vieux con, lui dit que je la fatigue avec mes remarques corrosives, et je la regarde, très grave et souriant, et je pense, oui, je pense, justice karmique.


A suivre...

Le chapitre 3 sera publié dans le courant de la semaine.