L'effroyable sœur de Ptolémée
Naomie passe beaucoup de temps ici.
Trop pour son propre bien, je lui dis.
Je lui conseille de sortir, de se trouver un gentil couillon, de faire l'amour dans les lieux publics. Elle me rétorque que je suis plus intéressant. Une réponse qui me laisse perplexe.
Je m'attelle à lui faire la liste orale de tous les endroits rigolos où il est possible de s'envoyer en l'air. Et elle peinturlure distraitement, en m'écoutant parler de cabines d'essayage, de verts pâturages, de salles de bain chics pour réceptions chocs, de buissons fournis, de...
- Et au cinéma ? Tu penses au cinéma ?
Non, se rouler dans les miettes en s'efforçant de ne pas gémir plus haut que les enceintes ne lui semble pas très ludique. Elle préférerait que je la laisse me connaître. Elle dit que j'ai été une sacrée personnalité, de mon temps. Et c'est un peu pénible la façon dont elle ajoute ça : de votre temps. Oui, de votre époque lointaine, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent.
Elle prend cette expression de visage qui m'exècre et me fascine, et serine en me dévisageant, petit refrain mystérieux et poseur de Mona Lisa : de votre temps, de votre temps, de votre temps...
- Je suis d'ailleurs le cliché même du type qui ressasse jusqu'à la nausée son bon vieux temps. Pourquoi ne pas choisir un pépé plus sympathique, si tu avais besoin de la leçon de vie d'un aîné ?
Mais la Joconde, sourde à mes protestations, se pavane de plus belle dans mon salon en retroussant les coins mignons de sa bouche.
Un jour, elle sort un papier de sa poche d'un air d'avoir longuement hésité, et son entêtement devient soudain plus compréhensible. Parce que je la soupçonnais, oui, je la soupçonnais d'avoir des raisons sous-jacente à la pure charité ; il en faut, pour qu'une jeune fille saine s'entête à passer ses journées avec un vieillard acerbe, à lui offrir sa meilleure herbe, à griffonner des croquis de ses mains, à vouloir obstinément prêter son oreille à de séniles anecdotes...
Ce qu'elle sort de sa poche et exhibe sous mon nez, c'est une coupure de journal, un article de la Gazette du sorcier datant de plusieurs décennies.
C'est drôle, comme ça m'émeut, ce petit rien, ce souvenir jauni découpé dans une presse obsolète.
Sur le papier flétri, un groupe d'adultes pose en grande tenue pour la vingt-deuxième commémoration de la grande bataille de Poudlard. Un Draco Malfoy approchant une quarantaine admirablement fraiche coule un regard sur son voisin, un homme mince aux cheveux en désordre, qui lui rend brièvement son œillade.
Naomie fixe la photo dépliée entre ses mains, avec un air extatique de midinette soupirant devant le portrait miniature de son amoureux. Elle me regarde avec son fameux rictus de madone italienne, et fait mine de fourrer l'article dans son soutien-gorge. Elle me dit que j'étais beau, trop beau, qu'elle aurait tué pour entrer dans mon lit à l'époque. Elle me flatte outrageusement. Elle sait s'y prendre, la garce.
Elle répète qu'elle veut savoir. Que j'ai une histoire à raconter, des choses de mon temps, des trucs insoupçonnables du haut de mes pyramides ; et qu'elle, Naomie, se sent une patience d'esclave égyptienne.
Elle revient tous les jours à présent, et elle me tanne, en cadence, pendant qu'elle trempe ses pinceaux dans sa palette, alors qu'elle les agite sur une toile blanche. Elle s'est carrément permise d'installer son chevalet dans ma pièce de prédilection pour pouvoir me harceler tout en travaillant.
L'artiste met aussi ses pauses à profit pour faire des fouilles archéologiques : elle épluche les vieux journaux comme des oranges, assise en tailleur sur la table du salon. Elle aligne sur l'acajou les articles et les photos comme un chemin chronologique, puis désigne des clichés du doigt :
- Année 2002. Vous êtes là. Si jeune, si beau, une tenue très élégante, comme d'habitude, et l'air au-dessus du peuple.
Elle en aligne encore et puis :
- Il est là, lui aussi. Toujours. Sur toutes ces photos de gala. Printemps et été 2002, des archives de réceptions pleines de vous deux.
Je l'observe étaler toutes les pièces à conviction, peut-être incertaine du secret énorme qu'elle décortique de ses phalanges couvertes de crayon. Elle se tient ainsi, juchée telle une sorte de devineresse au-dessus des preuves, une chamane qui déduirait des souvenirs de quelques morceaux de presse oubliés. Ses cheveux noirs, son diadème ambré ; Cléopâtre désossant l'Egypte, parasite lumineux forçant le Nil de mes pensées.
Vient ce petit matin où je la surprend, passant en douce par la porte de service ; et elle me surprend également, pelotonné dans mon fauteuil, une tasse entre les mains, une insomnie au bord des yeux.
Sans un mot, pas même gênée de voir son manège ainsi découvert, elle rajoute des bûches dans la cheminée, et le feu mourant y pose ses dents fatiguées, s'en nourrit, renaît, exhale des sucs alsaciens de forêts. Les tentures du petit salon sont grandes ouvertes mais la pièce demeure bleue et engourdie, baignée de la nuit blémissante comme le fond ondoyant d'une piscine.
Et alors que je la regarde tisonner les flammes grimpantes, ça me lance, une foule de questions furieuses et vaguement attendries : est-ce qu'elle fait ça tous les jours ? Est-ce qu'elle se glisse dans la maison aux premières heures pour mettre de l'ordre, pour gratter les tâches de peinture qu'elle a pu laisser sur le mobilier fin, pour débarrasser les pots de rinçures et les mégots ? Est-ce qu'elle examine les tableaux de mes ancêtres (lunaires chevelures, lutines pommettes, blancheur et fronts hauts) en attendant que je me réveille ? Est-ce qu'elle patiente longtemps dehors, pour faire mine d'être tout juste arrivée, se faisant rosée toute fraîche pour mieux me berner ? Est-ce qu'elle est consciencieuse à s'en faire claquer des dents, en s'imprègnant de la froidure de son alibi ?
Il m'a fallut du temps pour comprendre : nos mondes sont trop éloignés pour que nous puissions nous porter ombrage.
Cette nuit, j'ai eu si froid. Les fenêtres étaient pourtant closes, le feu bien en place dans son âtre gorgée de cendres ; la gerçure venait du fond, montait de mes entrailles.
C'est sa neuvième semaine d'enquiquinement, et Naomie, affairée, promène maintenant une chandelle coulante pour illuminer les branches du lustre doré. C'est à cet instant que je craque, et concède d'une voix rauque à la petite reine sans merci :
- La clef de mon armoire à pensine est dans le vase, là, sur la commode.
Elle prend tout son temps pour allumer chaque bougeoir, de chaque ramure, et la cire fondante fait des stalactites au bord de ses paumes. Elle se redresse, sourit un peu et répond avec une indifférence égale :
- OK.
Comme ça. « OK ». Comme-ci ça ne faisait pas presque trois mois qu'elle guettait avidement ses mots sur ma bouche surannée...
Je lui indique l'emplacement d'un meuble, et elle part à sa recherche à travers les ramures obscures des couloirs, sautillant presque, aussi légère qu'une enfant en pleine cueillette aux fraises. A son retour cependant, ce n'est pas un panier d'osier débordant de cônes carminés et juteux qu'elle sert contre sa poitrine, mais un petit bassin terne et incrusté de runes.
Maintenant que chaque minute qui passe me rapproche de la poussière du tombeau, la seule chose qui reste dans ce vieux corps, c'est ce halo d'azur chuchotant, qui tombe de mes tempes nues et plissées dans la pensine de pierre, et qui tourne, et qui se mêle sous les yeux curieux de Naomie, s'emberlificote entre mes doigts fanés et impatients.
Ce n'est pas demain que je vais accomplir quelque chose. Ma vie, c'est un fil derrière moi, et je suis sur le bord d'une bobine dévidée trop vite, et j'essaye de m'enrouler dans mes souvenirs avant de chuter... C'est tout ce qu'il me reste, des fibres pleines d'images. Je dénoue mes pelotes de mémoire au creux de la vasque, la poitrine éclatée de tous ces canevas jaillissant, le sang démêlé d'horreur et de joie.
Je jette des regards fiers à Naomie. Je lui demande avec animation si elle la voit, toute cette existence qui coule de moi. Elle dit « oui-oui », d'un air de ne pas vouloir me contrarier.
Je me calme soudain, désireux de conserver le semblant de tenue qui incombe en toute logique à un Conte d'une telle gravité. La pensine repose sur mes genoux, sa surface trouble ronronnant d'argent et d'indigo.
Je vais commencer mon récit, les yeux posés sur le ressac des images. Je vais chercher la voix dans ma gorge, comme un ténor qui s'apprête à donner un récital. Je la cherche tout au fond, et elle est longue à venir, elle se fait désirer. Elle ne s'attendait pas à remonter, là, et à parler, de lui, de moi, de tout ce qui nous a fait du bien, des parenthèses enchantées, des grains de sable dans la machine qui ont provoqué nos dégringolades.
Naomie est blottie dans le sofa, avec un air de première de la classe attentive. Elle a l'air toute jeune, un oisillon multicolore dans un nid de salon veloureux. Je ne sais pas comment je dois raconter, si je lui montre les souvenirs en même temps, où si je les garde juste sous les yeux pour mieux suivre mon propre mémorial.
Et est-ce que je lui parle des fluides, du sexe ? Est-ce qu'elle va rougir ou paraître dégoutée, si je décris ça aussi ? Non, j'espère qu'elle va se retenir. La censure, c'est ce qui m'a bouffé. Je dois cracher la prohibition pour sauver ce qu'il reste de mes organes.
Ma note est enfin là. C'est un octave ; juste, clair. C'est un murmure salé, vaguement infusé de larmes sèches.
A peu près certaine de ce qu'elle a besoin de révéler, la voix du narrateur s'apprête à passer les dunes rosâtres de ses lèvres.
A suivre...
