Biographie sur vinyle


Quand vous vieillissez, que l'ennui vous prend, vous n'avez parfois rien de mieux à faire que de formuler intérieurement des théories un peu bidons sur le pourquoi et le comment des choses.

Ces longues cogitations peuvent ressortir à l'occasion d'un dîner, ou pendant une conversation intime ; et l'intensité mise sur votre réflexion de vieille personne vous auréole d'une sagesse qui n'appartient qu'aux gens de votre catégorie.

Je suis certain, Naomie, que tu connais ce cliché du vieil homme, et de sa voix éraillée, mais qui sonne si juste à l'ombre d'une terrasse en rotin, au fond d'un verre pisseux de citronnade ; et le regard perturbé de son jeune interlocuteur, sa fraîcheur lisse transpercée par la parole profonde et raisonnée de son ainé.

Une petite larme écrasée, pourquoi pas. Gros plan sur des prunelles voilées de cataracte qui ont vu de près ce qu'était la vie, cette grande folle.

J'ai beau m'appeler Draco Malfoy et détester ces écrins convenus de romantisme, je n'ai pas pu empêcher mon propre cerveau défraîchi de faire des amalgames d'existence et de pensées, de brasser dans mes neurones vieillissantes tous les mystères de l'univers, et d'en ressortir des big-bangs obscures de maximes paternalistes.

Il y a des années de cela, j'aurais préféré me flinguer plutôt que de sortir ce genre de connerie d'une voix grave et ampoulée. Mais je suis un débris lunatique à présent, et je décide que ces heures de gloire rétrospective méritent bien un discours d'introduction émouvant à la Papi Draco.

Il me semble que mon elfe débile a fait un peu de thé, tu en veux ? Il faut que tu sois bien installée. Tu me rouleras un petit joint après ? Attention, je prends ma voix profonde et éraillée :

La fin de l'enfance coïncide avec une certaine volonté d'oublier les choses ; les utopies, les espoirs déraisonnés, les mondes imaginaires et autres bagatelles. On devient un peu adulte lorsque l'on évacue toutes ces illusions confortables, que l'on reconnaît leur impuissance sur nos maux, et que l'on apprend à être malheureux comme une grande personne : sans se faire d'idées.

Quoi, qu'est-ce qui te fait marrer ? Tu te penches avec émotion sur ma théorie de vieux romantique, oui ou non ?

Sincèrement Naomie, fais un effort, ce que je dis là n'est pas complètement dénué d'intérêt. Les adultes de notre monde n'ont-ils pas tous des pensines de nos jours ?

La vérité, c'est que la névrose nous guette dès le sortir de l'âge tendre. Une fois hors des jupons maternelles, nous nous confrontons à des choses de grand. Certaines de ces expériences, sitôt vécues, appellent en nous la fâcheuse envie de les éradiquer de nos crânes : je parle de ces petites histoires noirâtres et acrimonieuses, qui pourrissent les branches de nos existences.

Les sorciers, eux, ont l'avantage de la magie pour nettoyer leurs pensées, et aller de l'avant. C'est pour ça que la notion de thérapie est si difficile à passer dans notre société. Notre espèce supérieure – oui oui, elle se trouve supérieure parfois, quoiqu'elle en dise - refuse de s'embêter à remuer les saletés de son psychisme. Elle préfère élaguer ce qui cloche d'un coup de baguette contre la tempe, et puis voilà.

A moi, comme à beaucoup de mes contemporains, cela m'arrive fréquemment, de sortir cette chère pensine de sa cachette. Je vide un peu de ma tête dedans, comme aujourd'hui Naomie - sauf que là, j'ai tout mis. Et sauf que moi, je ne la range jamais dans un coin une fois pleine...

Non... Je me regarde. Et je le regarde, lui aussi. L'autre type sur la coupure de journal. J'essaye de déceler dans les images... Tu me crois, si je te dis que c'est de lui dont j'ai gardé le plus d'images ? Je ne te demande pas si tu sais de qui il s'agit. Je suis certain que tu es déjà parfaitement au courant, fouineuse comme tu es.

Je suis depuis longtemps un adulte aussi névrosé que mes congénères. Pourtant, je déroge curieusement aux règles de l'occultation.

Il y a de ces choses - lancinantes, mauvaises – qui se sont incrusté dans ma chair comme des métastases endormies ; j'aimerais les garder toujours à vif, et me les repasser, rejouer le morceau à en connaître chaque frémissement, chaque hésitation, chaque craquement sur la bande ; me rappeler jusqu'aux « je t'aime » avortés, toute la douleur déçue de ces fétus interrompus avant d'éclore ; les ressentir dans mes nerfs avachis et les rappeler à la vie par les sentiments odieux qui m'ont traversé...

J'aime lorsque, suffisamment épuré pour un temps, je puis arrêter mes introspections acharnées, freiner mon masochisme. J'ai tout le loisir alors d'user le vinyle de ma mémoire, de m'en contenter, oh, d'une façon si douce... Je le regarde vivre dans mes souvenirs, à tous les âges, à travers toutes ses émotions...

Sans doute est-ce pour cela que le temps a filé si vite pour moi. Je me suis usé à force de catharsis.

Ah. Quel mot savant. Et si chic. J'aimerais avoir l'occasion de l'utiliser plus souvent. Allez, devinette. Qu'est-ce que la catharsis ?

Tiens donc, tu es plus instruite que je ne le pensais... Mais allons, ne le prends pas mal. Tu sais que j'aime te charrier, hein ? Efface-moi cette moue boudeuse, c'est insupportable...

Oui, la catharsis est la purgation des passions, une notion étroitement liée à la tragédie.

Je me demande pourquoi tu as envie d'entendre ça... Est-ce que tu as besoin d'expurger des péchés ou quelque chose comme ça ?

Prends garde à tes vices ma petite, il semble que je sois sur le point de te laver blanche comme neige avec mes drames.


A suivre...