Ce qu'il aura fallu pour que
Au risque de t'impatienter, Naomie, je vais remonter très loin je crois, parce que c'est logique, les débuts expliquent les fins. Et alors que je m'approche du dernier acte, enserré dans la chair de vieillesse qui a imprimé tout les replis de mon existence, cette histoire commence à mon exact opposé ; quand j'étais neuf, lisse. Une pâte à modeler tout juste sorti du four.
Imagine-moi alors, dans le plus petit âge. J'étais un gosse de riche, un nanti du sang. J'avais dans les artères un Manoir, et des flots d'or et de hauteur.
Je vivais pour ma mère, pour ses baisers trop rares. J'avais quitté la chaleur de son ventre pour mieux être bercé par la flottaison de ses robes. Je voulais vivre dans le cou d'amande de la Narcisse, ses longs doigts blancs enfoncés dans ma blondeur. J'étais sur Terre pour me repaître du profil de cette dame, la voir nimbée des éclats purs des lustres, admirer les rivières de bijoux coulant de ses oreilles, de ses poignets, le ruissellement des joyaux pour couvrir Narcissa de mers fabuleuses. Ma mère avait sur elle tous les océans, tous les tréfonds des lacs enchantés : j'étais forcément le fils d'une reine, la pelure douce et maritime de toutes les eaux profondes du globe.
Il y avait, aussi, quelques autres impératifs que ma royale et liquide maman dans ma très jeune vie. Le fer des iris paternelles, qui savaient si bien me faire avouer des bêtises. Les mains gantées de noir de mon père, qui serraient des bourses tintantes de galions lorsqu'il m'emmenait en course avec lui ; et je me tenais si bien alors, j'étais si grand, si sage, il fallait récompenser ce petit adulte en lui achetant toutes les vitrines de la grande rue.
Il y avait les elfes de maison, laids, pitoyables de drôlerie avec leur souffrance couinante ; mes martyres, mes monstres infâmes, mes jouets parlants.
Il y avait l'heure du goûter, miel visqueux, tartines collantes, moustaches de chocolat chaud.
Il y avait le parc et les longues promenades dans l'herbe mouillée, la brume sur les buissons à groseilles ; il y avait moi me cachant pour écraser leurs pulpes écarlates autour de ma bouche, des brouillards de noyau pour vernir mes dents de lait.
Il y avait Harry Potter.
On me racontait souvent l'histoire de ce bébé exceptionnel, le seul bambin peut-être plus fabuleux que moi. Pas par ses veines, ni par son rang, mais par un coup de tonnerre sur son front d'enfant, qui avait sonné là-dessus comme un glas, la fin d'une ère. Harry Potter, né de nul part, avait marqué le siècle.
Il était un de ces êtres fugitifs qui peuplent une enfance, les images de rêve dans les fables du soir avant d'aller au lit. Il surgissait entre les courtines, figure de môme plus noble que Lapina la Babille, plus auguste que les chants cristallins de la fontaine de la bonne fortune. Mieux encore : lui, il existait quelque part sous ce ciel, être d'os et de souffle en dehors des pages.
Souvent, ma mère tenait salon. Je l'exaspérais par mon obstination à refuser la sieste ces après-midis où elle recevait. Pour me punir, elle me refusait ses genoux pendant de trop longues journées, prétendant ainsi m'apprendre qu'il y avait un temps pour tout : l'obéissance d'abord, les câlins ensuite. Douce et impitoyable façon de me prendre en otage. On me fit croire très longtemps que l'amour était la seule chose qui ne m'avait pas été accordé d'emblée à ma naissance. L'acquérir demandait des efforts constants.
Mon père, lui, appréciait grandement de me voir et de m'instruire - du moins, durant certains créneaux horaires. Il me baladait partout en me dispensant son regard sur le monde, satisfait de faire mon éducation, de me tailler à son image. Mais quand je cherchais sa présence en-dehors de ces instants, quand je me trainais à quatre pattes pour jouer silencieusement sur le tapis de son bureau, il me mettait rudement à la porte, en me priant sèchement de cesser de l'importuner.
Au milieu de ces préceptes étranges, je me retrouvais, pendant d'interminables après-midis d'oisiveté, à déambuler dans des pièces trop grandes pour moi. Je m'amusais alors avec Harry Potter, un divertissement secret que mes géniteurs auraient sans doute réprouvé. Qu'importe. On vivait de folles aventures, comme dans les livres, rien que lui et moi. J'imaginais par avance notre rencontre, j'avais la résolution certaine et narcissique d'éblouir une créature de Conte. En attendant ce jour, j'en faisais le compagnon fantasmagorique de mes solitudes.
Je grandis. Je vécus au milieu de petites cruautés, d'hypocrisie. Ma vie était régie par une étiquette et ses codes strictes qui très vite ne laissèrent plus aucune place à ma naïveté. Des airs de vanités glaciales s'imprimèrent sur mon jeune visage.
A huit ans, il était déjà révolu ce temps où je faisais mine d'entrainer Harry, mon ami invisible, par delà les chemins rocambolesques, en sautant d'un couloir à l'autre, en parlant tout seul, héritier solitaire faisant encore trop souvent pipi au lit. Il n'était déjà plus qu'un fantasme de bébé. Son nom m'évoquait un réconfort nostalgique, qui aurait été clairement gênant si quelqu'un l'avait su.
J'avais onze ans le jour où je tombais sur lui, au détour d'un train écarlate et bringuebalant que je prenais pour la première fois. L'heure de la rencontre, enfin. Et en l'occurrence, c'était après une attente si grande que j'avais fini par l'oublier.
Il était occupé à copiner avec Ronald Weasley, ce fils de rien, de la racaille pour mes yeux hautains, une véritable imposture pour le miracle qu'il représentait. Je lui tendis ma poigne. Sûre, chaleureuse. Désireux de le tirer de son bourbier, décidé à l'introduire dans mon monde de grandeur. C'était mieux pour lui, forcément. Mieux qu'un terrier pullulant de rouquins aux vêtements usés.
Combien je fus déçu. Me voir repoussé par l'icône que j'avais convoité si fort...
Il n'avait rien d'un héros, mon ancien camarade de rêve. Il était petit, binoclard, il flottait dans des tissus informes, il aimait vivre simplement, il était écœurant de gentillesse et d'humilité. Il me décevait. Ça aurait du être si tentant pour lui d'intégrer ma sphère ! Un honneur, une grâce... Qui lui passait complètement par-dessus la tête.
J'avais une logique de propriétaire, inhérente à bien des enfants pourri-gâtés : je l'avais voulu. Et peu importe que mon caprice se soit apaisé. Je redécouvrais en une seule rebuffade de sa part toute la brûlure d'envie que l'histoire du Survivant avait fait naître en moi des années plus tôt. Et puisque cet être soit-disant grandiose me refusait sa considération, il fallait qu'il ne puisse appartenir à personne d'autre, il fallait que je le cabosse pour que nul n'en veuille.
Mes résolutions étaient à l'image de mon éducation : fermes et absolues.
J'échafaudais des plans tordus dans l'espoir de le faire renvoyer de l'école. Bien sûr, c'était présomptueux de ma part, même un gamin de haute extraction tel que moi n'aurait pu être suffisamment influent pour faire renvoyer Harry Potter lui-même. Je ne perdais pas mon temps cela dit, je le rabaissais autant que ça m'était possible, je m'évertuais à le salir, à l'empêcher de briller.
C'est effrayant comme j'ai appris sur lui au cour de mes manœuvres. Ses point sensibles, je les avais tous en ligne de mire, j'étais le marionnettiste qui choisissait de le tourmenter en exhibant ses ficelles. Et il en avait tant, il était tellement à fleur de peau, ses nerfs fragiles pendaient de son corps dans son sillage... Je n'avais qu'à poser le bout de ma chaussure dessus.
Il avait peur des détraqueurs ? Qu'à cela ne tienne, c'était un filon en or... Il était horripilé par sa participation forcée au Tournoi des Trois Sorciers ? Je m'en donnais à cœur joie, racontant des horreurs à une journaliste, faisant courir le bruit de sa tricherie, donnant de lui l'image d'un insupportable ambitieux dont il fallait écraser les phalanges.
J'ai tant essayé de le faire sortir de ses gonds, de le désarticuler avec mes vacheries. Je me donnais beaucoup de mal, vraiment. Il y avait le plaisir victorieux que j'éprouvais à recueillir la fureur de ses yeux quand je la savais dirigée à mon endroit, le frisson odieux et ravi qui me traversait lorsque le dégoût s'y additionnait au reste.
Mais au final, il s'en sortait toujours, il y avait à tous les coups quelqu'un pour le regarder avec des yeux humides d'admiration, le remettre d'aplomb, me traiter de crétin. Parfois même il s'endurcissait à mon contact, offrait une indifférence à mes railleries qui me serrait la gorge d'indignation ; c'était comme-ci j'avais déployé toute ma science pour faire un exposé, travaillé des heures mon argumentation pour que l'on me dise en bout de course que mon travail était lamentable.
Bien sûr, tu peux le dire. J'étais insupportable. J'étais snob, trop malicieux pour mon propre bien. J'avais le goût de la moquerie. Un sale gosse aimant s'amuser au dépend de ses camarades. Pas dénué de qualités... Mais un sale gosse quand même. Personne en dehors des Serpentards ne comprenaient ce que mes amis pouvaient me trouver. J'étais si froid ou méprisant avec ceux que je jugeais inférieurs : ceux-là n'auraient pas songé un instant que je puisse être plaisant à fréquenter en privé.
J'assume. J'étais bien. Drapé de mes convictions et de ma morgue. Forcément meilleur que les autres. Je ne venais pas de n'importe quelle campagne perdue, je n'avais pas d'accent vulgaire... J'étais Draco Malfoy, du Wilthsire, j'avais dans la bouche un anglais pur et bien tourné. J'étais le fils d'une reine, d'une Back plus blonde que la lune. Mon père était Lucifer. Nos ambitions étaient hautes, nos espoirs infinis. Il fallait déjà être quelqu'un pour m'approcher. C'était une période faste.
Jeunesse, jeunesse...
On pourrait théoriser à outrance sur ma quatrième année, lorsqu'un professeur complètement fêlé m'avait transformé en fouine pour me donner une leçon : ce sentiment d'effroi quand j'ai réalisé être un animal écrasé au sol, à la merci d'un homme. Et, flottant par-dessus cette terreur primitive, le rire de Potter. Mes ruminations de cette nuit-là, les dents hilares de mon ennemi plantées dans mes paupières closes, l'humiliation palpitante en moi comme un venin, une démangeaison macérant lentement dans mes veines...
Je me revois glisser la main sous mes draps, le plus naturellement du monde, sans même m'interroger sur les déclencheurs de ce besoin soudain. A quatorze ans, ce n'est pas forcément cohérent. J'avais à peine conscience de le désirer d'une façon intime. Je me caressais, oui. Mais je ne le faisais pas à cause de lui, j'ignorais encore tout de sa morsure ; c'était une chose à faire à mon âge, voilà tout.
J'avais longtemps empilé sur lui toutes mes frustrations, une Tour de Pise désordonnée avec mon envie de lui pour fondation. Il semblait juste évident que notre relation finirait par prendre une tournure plus passionnelle. La guerre y a grandement contribué.
La guerre, justement... Ça doit te sembler tellement lointain. Antique. Et chiant. A tout les coups, tu fais partie de cette génération qui écoute leur Mère-Grand raconter comment-c'était-dans-ce-temps-là, sans oser interrompre le récit, même si ce sont là de terribles anecdotes entendues des dizaines de fois.
C'est vrai, on en a fait tout un plat de cette guerre et de son héros. On vous a rabâché depuis le berceau ces concepts orgueilleux de devoirs de mémoire, on vous a seriné à chaque Noël la mort d'un oncle ou d'un parent qui faisait des vides là où vous ne les aviez même jamais connu. La guerre. Je ne pense pas avoir besoin de radoter pour te dire à quel point ce furent des temps d'épreuve, aussi bien mental que physique.
Pourtant, c'est quand le conflit a éclaté distinctement que les choses ont commencé à prendre une tournure différente entre lui et moi. Étrange, comme l'hostilité que nous entretenions avec application était dans de si bonnes conditions pour croître, et comme ce fut le contraire, comme le climat encouragea une autre mutation dans nos rapports.
Rien que lui, déjà... Il changeait. Le garçon maigrelet avec des étoiles dans les yeux devenait un type sombre, vaguement désabusé. Il me rattrapa en taille, devint plus assuré. Toujours animé des mêmes élans de bravoure mais avec une grande gueule en plus. Parfois, je bandais un peu en le regardant, les côtes incendiées par la rage.
J'avais quinze ans quand il envoya mon père en prison, me faisant ainsi chuter du piédestal qui était mien depuis ma naissance et traînant ma noble lignée dans la boue. Ma vexation et ma jalousie de petit garçon étaient dérisoires en comparaison de ce qu'il me faisait alors ressentir. C'était de la haine. Je nourrissais des envies barbares, des scénarios ensanglantés où je me voyais précipiter son crâne contre un mur, jusqu'à le faire éclater. Dans un autre monde, la cervelle de Harry Potter se répandait sur mes doigts et une sourde tristesse se mêlait dans mes entrailles.
Et puis, une drôle de lassitude succéda à l'exaltation de ces meurtres fictifs. Il avait des ennemis bien plus grands que ma personne. A côté de Lord Voldemort et sa clique, j'étais risible. Les tentatives visant à m'élever comme son adversaire absolu se révélaient prodigieusement puériles.
J'eus, à mon tour, des ténèbres qui envahirent ma vie. Une mission, des menaces, une panique diffuse et sclérosante. J'avais seize ans, et plus aucune minute à perdre avec de futiles chamailleries.
Je me souviens de notre sixième année, de ces jours où il m'espionnait, dictatorial et fulminant, cherchant à percer mes sombres projets, décrivant des cercles au loin, mettant des distances de sécurité entre lui et moi. Et il devait me penser trop con ou aveugle, de ne pas le voir me suivre comme un chien. Au moment où je décidais de lui foutre la paix, c'était lui qui refusait, qui s'acharnait, qui me cherchait. Il arborait un peu de cet air impérieux que je m'étais surpris à arborer parfois, quand j'estimais que ce qui avait trait à Harry Potter me concernait personnellement.
Je découvrais que j'avais tout de même réussi à le faire un peu mien, presque malgré moi, en l'enchaînant à mon aversion. J'étais un peu trop préoccupé pour m'en réjouir à l'époque. Son attitude était surtout pesante, elle ne faisait que renforcer mes angoisses. Pourtant, je ne cherchais pas à me défaire de ses assauts. Une partie de moi - le gosse en recherche d'attention que j'étais encore un peu - était très satisfait de le voir me tourner autour.
Cette même année, il manqua de me tuer et cela m'ébranla... J'étais là, trempant dans une eau rougeâtre, tailladé des flancs jusqu'au front, et son visage coupable et défait au-dessus de mes lacérations semblait me reprocher d'avoir poussé le jeu si loin.
Je me souviens de la gratitude étrange que j'ai ressenti à cet instant... Je peux le constater aujourd'hui, avec le recul, à quel point mon esprit était rongé par la peur... Mon rival me faisait le cadeau d'un échappatoire inouï. Crever là semblait parfait. Harry Potter, devenu mon assassin, était entièrement à moi : amère conclusion, final sordide et ardemment recherché...
Je survécu. Mais il me laissa sa tentative d'homicide incrusté dans la peau. Comme un rappel. La mort qu'il m'offrait. La mort de sa main qu'on ne m'avait pas laissé accepter.
J'eus, par la suite, des actes que je ne compris pas. J'aurais pu le dénoncer la fois où Greyback le ramena au Manoir, ligoté et défiguré, j'aurais pu sortir ma famille de son marasme en quelques mots. Ma mère me poignarda d'un regard suspicieux quand je feignis bien faiblement de ne pas le reconnaître.
Quelques mois plus tard, il s'amenda de sa pulsion meurtrière en m'arrachant d'une salle enflammée. J'avais tenté de le coincer quelques minutes plus tôt, rien ne l'obligeait à revenir me chercher au milieu de la fournaise, rien n'aurait pu le pousser à persévérer quand ma main glissa de la sienne une première fois...
Dans notre serre commune, ce petit bac de terreau qu'étaient nos relations et où nous n'avions cultivés depuis notre rencontre que des façons de nous faire du tord l'un à l'autre, quelque chose d'indéfinissable s'était mis à germer, s'entrelaçant à nos mauvaises graines. C'était là depuis longtemps, sans aucun doute ; peut-être fallait-il juste que nous voyons au-delà de nos gamineries pour que ça prenne racine...
Peut-être fallait-il une guerre pour réaliser que nous ne voulions pas vraiment nous affronter.
A suivre...
