La pluie de baisers


Les jours qui suivirent la seconde chute de Lord Voldemort, d'horribles démonstrations publiques eurent lieu, une peuplade en colère qui prétendait rendre justice elle-même en envoyant de la racaille au bûcher.

Littéralement.

Des flammes pour engloutir le mal, concept moyenâgeux s'embrasant dans une noire nuit de mai. Une aube de printemps 1998 se leva sur un tas de fagots et quelques dépouilles aux os de charbon. La place du Chemin de Traverse empesta la chair grillée pendant plusieurs jours. Et ça, tes livres scolaires n'en ont sans doute jamais parlé, Naomie.

Le Ministère tout juste reconstitué fit ce qu'il pu pour empêcher ces procès brutaux et expéditifs. Il intervint souvent. Laissa faire une fois. Ce n'était pas évident : les sorciers avaient dans le dos un furoncle, qui les démangeait depuis des mois. Il fallait qu'ils le vident, qu'ils l'embrasent d'un fer blanc, exacerbant la douleur de l'épuration comme exutoire au deuil et à la peur qui les avaient paralysé... Le pus malfaisant était démasqué, arraché du pouvoir. L'heure était venu de faire trinquer les partisans coupables d'avoir participer à l'infection.

Malgré les dérapages du début, on fit cela de la façon la plus équitable qui soit : avec des commissions d'enquêtes, des présomptions d'innocence, des jurys, des témoins, des cours de cassation. Qu'on ne puisse prétendre des années plus tard que la communauté sorcière bien pensante avait été aussi partiale que ses persécuteurs. Il fallait des bases saines pour remettre notre société d'aplomb. Il fallait l'inscrire dans les mémoires avec la blancheur neutre de l'équité : les bons contre les méchants, le triomphe des justes.

Dans cette optique, la famille Malfoy posait une bien difficile équation. Éclaboussés par le meurtre et les châtiments, purgés par les divertissements sordides et les menaces que le Lord avait exercé à nos dépens, renversés à la dernière minute dans un héroïsme motivé par des intérêts personnels : notre lointaine généalogie de noblesse roulée dans le sang semblait bien plus proche d'un gris de faiblesse que d'un noir fanatique. Ainsi teintés, entre deux eaux, nous eûmes droit à des interrogatoires poussés. Je fus le premier à y passer.

Je me revois, les poignets enchaînés aux accoudoirs d'un fauteuil glacial. La salle d'interrogatoire est étroite et circulaire, je suis placé au centre, entouré des gradins de marbre où les inspecteurs ont pris place et m'observent. Dans l'œil du cyclone, ballotté par leurs questions, je ne sais plus combien de doses de Véritasérum on m'a administré ; j'ai la tête qui tourne, je leur dis tout, j'ai mal au ventre. J'étais hautain, au tout début. Là, je suis juste bavard, l'esprit éparpillé par le philtre.

Je leur raconte la sueur des torturés : leurs peaux spongieuses de souffrance qui m'inspiraient dégoût et pitié, les vomissures que l'humidité de leur tourment raclaient au fond de mes entrailles déjà creuses. J'explique mes dégorgements avec un sens du détail qui leur fait froncer le nez.

Je leur dis aussi les troubles nauséeux, toutes les berceuses malades qui m'ont fait chavirer dans une transe enfiévrée. Je leur raconte les nuits trop silencieuses, la lune bleue, et Greyback, grattant et grognant à la porte de ma chambre comme un clébard féroce et pouilleux. Et je restais devant le linteau de bois sombre, sans bouger, attendant le jour, ou que quelqu'un chasse la bête, pas assez rassuré par les sortilèges de verrouillage ; le sentiment animal d'être une souris, avec un chat libidineux couché sur ma cage.

Je crois que j'en dis plus, encore. J'en dis trop. Je parle de Harry Potter. Je dis que je ne voulais pas qu'il meurt chez moi, je ne voulais pas de ça. Tant qu'on était mômes, qu'on ne pouvait pas se piffrer, ça n'avait rien de grave... Je dis que je le savais, là, entre les murs de ma maison, et le sang me tourne, partout, dans la tête, dans le corps, je suis pris dans la tambouille de mes artères, le bouillonnement de mes fluides, les chaînes se resserrent ; Harry Potter dans ma maison ; je ne supporte plus la surdose, je me tortille dans le fauteuil, et il y a encore quelques souillures dont je puis parler, quelques particules que je n'ai pas encore rendu à ma répulsion...

Une main calleuse sur ma joue, ma tête qui part en arrière, comme dans un siphon. J'ai l'impression qu'on vide mes abjections comme une cuvette de chiottes, et je surnage dans ma propre noirceur, on ne pourra jamais m'essorer assez. Une voix un peu embêtée fait au-dessus de moi :

- T'y es allé trop fort, Edmund, le gamin est complètement shooté.

Une autre voix venue de plus haut, méprisante cette fois :

- Et il bande en plus, ce petit con. A ton avis, c'est à cause du lycanthrope ? Ça l'excite, que ce sale clebs ait eu envie de le culbuter ?

Je ne sais plus du tout ce que je dis après ça, l'horloge a fait plusieurs tours en quelques secondes. Les inspecteurs ont des sourires narquois en défaisant mes liens, ils me soutiennent jusqu'au couloir, me fichent dehors, me conseillent d'aller prendre une douche froide.

Je rentre chez moi. Les Aurors assignés à notre surveillance me regardent arriver. Je titube et ils se marrent doucement. La nuit est âpre, sa chaleur s'inhale et m'attise les poumons ; j'ai une forge dans le tronc, une soufflerie brûlante qui me dilate.

Ma mère vient à moi avec anxiété. Je ne la reconnais pas. Je lui passe devant et je monte directement dans ma chambre. Je me déshabille, je me caresse, je ne sens plus mon corps, je fais l'amour à mon lit, je me retrouve un peu, j'essaye de ne pas m'éteindre, de me ranimer par une jouissance hébétée. Je m'assoupis, le ventre collant, et je dors pendant quarante-huit heures d'affilé.

A mon réveil, on me dit que je suis gracié. Que j'ai le droit d'acheter une nouvelle baguette. C'est certifié sur un parchemin officiel, avec un sceau moulé dans la cire écarlate.

Je pense à une erreur judiciaire.

Est-ce qu'ils n'ont pas vu, comme j'étais dérangé par des mois de saccage ? Vont-il vraiment me laisser en cet état, réintégrer leurs pairs, comme un vers à risque dans une nouvelle pomme à peine mûre ? Je suis encore un peu groggy, je reste pelotonné dans mon lit en me disant que des années de prison m'auraient au moins permis de me pardonner...

Sentences et expiations font l'actualité au quotidien. L'opinion publique s'affirme, enfle : un jury à elle seule, capable de boucler un homme à perpétuité. La société réunifiée se découvre forte, impérieuse ; elle bouillonne de se débarrasser des enflures qui ont massacré les enfants de Poudlard. Nous craignons notre propre communauté.

Mes parents, eux, sont encore convoqués tous les jours, et ils reviennent en tremblant, les cheveux défaits.

C'est un soir de juillet, mon père se met à pleurer sous mes yeux. Pendant quelques secondes, tout en lui me débecte : sa carrure imposante, la douceur précieuse de ses cheveux blêmes, la force souple de sa nuque ployée avec fatalisme, les contours anguleux de son visage luisant de larmes...

J'aimerais qu'il arrête ça. J'ai honte de lui. Est-ce que je me laisse aller, moi ? Est-ce que j'ai pleuré en revenant de mes rendez-vous avec les inspecteurs ? Devant l'effondrement paternel, je cille pour apaiser mes prunelles piquantes, je ravale mon amertume par louchées entières. J'essaye de le prendre dans mes bras, je veux être doux avec Lucifer.

Il me décoche une droite. Il a les yeux injecté de sang. Il m'injurie en bavant, un peu. Puis se détourne.

La lèvre tuméfiée, je me sers un verre de vin, m'affale sur une causeuse et ne le regarde plus. Je le laisse chialer. Debout derrière les rideaux et l'air de n'avoir rien remarqué, ma mère plonge dans la nuit tombante. Nous discutons badinement, et mon père sanglote toujours.

Des dizaines de grands procès sont encore en cour. Les Malfoy sont blanchis, mais personne n'y croit. Il y a forcément quelque chose de louche là-dessous, un reste de corruption pourrissante, des milliers de galions sales ; métaux dorés tâchés du pourpre de nos crimes, de l'or bien lourd pour appesantir nos dossiers, les faire couler au fond d'une marre de fange...

L'été nous dérange l'esprit, sa touffeur nous rend moites, légèrement aux abois. Nous buvons des orangeades sous la véranda baignée de soleil, ma mère porte un grand chapeau blanc à bords plats, mon père un col trop serré ; nous pouvons à peine ouvrir les paupières. Mes bras sont cuisants, couverts de coups de soleil. Je n'ai pas la force de mettre de la crème, je préfère m'offrir à la brûlure pour plus tard en arracher des pellicules d'épiderme. Je suis un serpent, paraît-il. Mon monde s'est écroulé alors je mue, j'essaye de m'y faire, c'est si dur de passer de noble à réprouvé quand on ne l'a pas dans la peau.

La limonade étincelle dans la carafe. Un Auror est planté dans un coin de la pièce, la poitrine bombée, l'air solaire et supérieur. Les jugements ont été rendu depuis plusieurs semaines, pourtant nous faisons toujours l'objet d'une surveillance étroite, aussi inutile que pesante, comme si l'un de nous pouvait soudain péter les plombs et décider de reprendre quelques jeux macabres là où nous les avions laissé.

Comme si, dans notre trio de mauvaises personnes - de mangeurs de cadavres -, nous voulions nous entre-tuer, faute de meilleures proies. Nous assaisonnez du bout de l'index comme des ogres soignés - dévoreras-t-on Papa au dîner ?

Ma mère se cramponne à son verre. L'agrume y pétille dans de doux chuintements. Les baguettes de mes parents ont été confisquées, mises sous-scellé dans le Département de la justice magique, ils ignorent s'ils pourront de nouveau en tenir une entre leurs doigts. Leurs mains pianotent, tapotent, serrent avec trop de force : vaines, comme vidées d'un peu de leur substance. Nous ne savons que nous dire. Nous goûtons longtemps le choc glacé et fourmillant de l'orange contre nos amygdales, une déglutition dépitée au fond de nos gorges.

Septembre approche et il fait encore très chaud. L'herbe est jaunie, quelque chose a incendié les derniers mois : sans doute cette canicule, des averses de météorites annoncées à la mi-août, des pierres de lune ramassées non loin de la maison. Et nous nous demandons parfois, du fond de notre réclusion tacite dans le Wiltshire, comment ces embrassades moribondes - les bouches des Détraqueurs qui emportent nos anciens alliés avec le soucis de la justice – peuvent être comparé dans les journaux à quelque chose d'aussi idyllique qu'une pluie de baisers.

J'ai donc dix-huit ans et je suis si morose. Le Chemin de Traverse irradie, des gosses courent en piaillant. Un bonheur des petits écoliers. Les survivants de ma promotion sont cordialement invités à Poudlard, pour vivre leur dernière année dont la guerre a empêché le déroulement normal.

Ma mère m'achète des parchemins neufs, des robes fringantes, des ingrédients aux milles odeurs, un hibou duveteux qui roucoule amoureusement quand je le flatte. Les yeux de Narcissa sont hâves sous l'ombre de son chapeau. Je crois que mon expression n'est pas différente. Je me sens exténué par les regards, exténué par la chaleur et ma nouvelle peau de paria. J'ai une insolation, une insolation énorme qui ne passe pas.

Nous sommes habillés d'une flanelle légère et flottante, portant nos paquets à bout de bras, des auréoles sous les aisselles, espérant l'automne, ou l'oubli. A défaut, nous nous contenterions d'une simple brise. Nous passons par Gringotts. Coup d'œil entendus autour de nous, fixations acides sur nos nuques.

C'est drôle, les choses qui restent, les expressions bien tournées. L'été qui suivit la disparition définitive du Seigneur des Ténèbres resta inscrit dans notre histoire comme « la pluie de baisers ». Cette façon incroyablement tendre de nommer les étreintes mortuaires et punitives que les Détraqueurs furent autoriser à donner aux Mangemorts les plus ignobles durant cette période.

J'aurais sans doute eu l'âme arrachée entre les dents si Harry n'était pas intervenu auprès des enquêteurs chargés de mon cas. Je l'ignorais alors. Il me le jetterait plus tard à la gueule, comme une insulte, ou une supplique : je t'ai sauvé, essaye donc de faire de même pour moi.

Heureusement, qu'il m'a forcé à rester là. J'aurais trop eu tendance à lâcher le morceau, à m'abandonner, si quelqu'un n'avait été derrière moi pour me garder entier – avec mes conneries, mes faux-semblants, mes désillusions.

C'était ma huitième rentrée. La veille, alors que je bouclais mes valises, une averse démentielle – la première depuis plus de deux mois – frappa les vitres du Manoir à les faire éclater.


A suivre...