Un premier Hiroshima


La foule était éparpillée sur le quai 9 ¾, élaguée par la dernière bataille. Le Poudlard Express chauffait et fumait sur ses rails, et je songeais qu'elle était là, ma chance de redevenir quelqu'un, de redorer le blason de ma famille : tout les espoirs naïfs d'un nouveau départ dans cette braise ardente posée sur le fer.

Des études, un avenir. Des perspectives normales, rassurantes. Bien travailler à l'école, pour prétendre ensuite à un statut, la gloire récompensant la dureté de la tâche. Je m'accrochais à cette vision simpliste, je me gonflais d'idéaux prolétaires. Ma situation, je la connaissais : je devrais en faire trois fois plus que les autres, là où tout était auparavant facile et coulant. Mais au fond, étais-ce si grave ? Ah ! Le bon labeur qui fait l'honnêteté et la valeur de l'homme ! J'avais presque hâte de m'y frotter, d'en baver intellectuellement. L'oisiveté dont j'avais eu trop tendance à faire preuve jusqu'alors me semblait soudain dangereuse, abrutissante.

Une mue partielle s'achevait, j'adaptais mes convictions à ce qui m'attendait. Il le fallait. C'était l'hypocrisie ou l'étouffement.

Le jour de ma huitième rentrée, ce jour où la foule était clairsemée par la mort, moi et plusieurs de mes camarades fument accueilli sur les quais par un silence glacial. C'était surréaliste, cette haie d'horreur, cette distance entre nous et la masse ; un champs magnétique de répulsion. Je me représentais des marques hideuses et sacrilèges ; je me crus, un instant, les contours neigeux de mes manches incrustées d'éclosions saignantes, les cheveux encore roussis par le Feudeymon, perlant en une blondeur flambée...

Les couleurs autour de moi étaient criardes. J'étais vêtu de noir, la boutonnière lamée de fioritures argentées. J'étais le croc-mort élégant, pourquoi n'avais-je pas fait attention ? Mangeur de cadavres, j'exhibais mon deuil, portant le regret de mes victimes comme une pâmoison vestimentaire.

Quelques mois à peine séparaient élèves et professeurs du carnage de la bataille. Certaines ailes du château se voyaient condamnées, striées d'échafaudages. La marque des ténèbres était très foncée sur ma peau. Il faudrait encore deux ans avant qu'elle ne commence à pâlir.

Les cours reprirent et je ne quittais pas beaucoup mon cercle de relations de Serpentard. Nous étions très soudés, entre parias. Notre petite Cour royale et éculée, c'était au moins une chose qui ne changeait pas. C'était comme de jouer sur un vieil échiquier où tous les pions nous avaient tourné le dos ; évolution carrelée de noirs et de blancs, tenter le fou, armer notre tour d'ivoire, convoiter la reine, faucher le roi... Nos figures souveraines devenaient inutiles car sans sujets. Néanmoins, c'était réconfortant... Il y avait un peu d'habitude et de chaleur nostalgique dans cette comédie d'aristocrates.

Quand à Harry Potter, il était si entouré et porté aux nues... Il me faisait penser à une rock star harcelée par ses fans. Les premiers temps, il semblait constamment exténué, l'air dispersé par ces refrains que l'on louait à son triomphe. De temps en temps, il donnait son opinion sur un sujet, avec une expression perplexe, comme s'étonnant du poids de ses paroles à mesure qu'il les prononçait.

Je crois qu'il réalisait doucement tout ce que son nouveau statut impliquait. On s'attendait à le voir prendre des positions en politique, à fonder des associations anti-magie noire, à visiter chaque semaine l'étage des blessés de guerre de St Mangouste, distribuant sans compter son sourire et sa personne...

Il s'affichait ainsi, le regard déterminé et un peu perdu, comme pris de sursauts, poussé par je ne sais quelles convictions à prolonger ses efforts héroïques. D'autre fois, il semblait se renfermer, évitant d'ouvrir la bouche en public ; il se taisait, il gardait tout, comme s'il avait peur qu'on le pille. Et je crois que je préférais ça, quand il envoyait chier tout le monde, même si c'était provisoire : il avait alors moins l'air manipulé par les forces de la gravité, il était moins consentant pour que tout le monde prenne un morceau de lui comme si c'était normal.

Nos relations étaient extraordinairement minimes, se bornant à des échanges d'une formalité sèche. Un accord tacite nous y faisait mettre de la bonne volonté, un pacifisme élémentaire de paix tout juste déclarée.

Nous travaillâmes un peu en binôme pour les potions. L'humidité des cachots hérissaient ses cheveux, perlait à son front en un chapelet stellaire. Je m'efforçais de ne pas l'engueuler quand il faisait des bourdes. Je taillais des racines, je surveillais les dosages, je m'enquérais de l'alchimie, suspendu du coin de l'œil à l'ondée qui menaçait au-dessus de ses sourcils. Il suivait mes directives avec docilité, silencieux et le regard baissé, réchauffant ses doigts sous le chaudron en les plongeant presque dans le feu.

Certains élèves suivaient avec passion les hauts et les bas qui le confrontaient à sa petite amie ( « Princesse poil de carotte », était-elle surnommée narquoisement par quelques rivales envieuses). Fréquemment, on les voyait se faire la gueule durant de longues semaines.

On se souhaita un « Joyeux Noël » en décembre, et j'en fus tout écœuré, de cette formule usuelle qui sonnait aussi creuse et froide entre nous que la neige couvrant les hautes verrières de la gare.

La nouvelle année marqua un certain tournant dans mon quotidien, puisque d'une haine affirmée, on se mit à m'ignorer aussi sûrement que si j'avais été une effluve vaguement incommodante. Au lieu de me soulager, ça ne fit que renforcer mes idées noires : on ne m'entendait plus lorsque je répondais correctement en classe, on ne me scrutait plus, on se fichait de mes réactions, de mon avis... Ça peut paraître stupide, mais pour le jeune égocentrique que j'étais, celui qui avait eu pour ambition de concentrer massivement l'attention autour de lui, ce genre d'indifférence m'était bien plus éprouvante qu'une hostilité franche.

Je gravitais entre les repas, les cours, la bibliothèque et mon dortoir, avec dans la tête une lourdeur funeste d'ectoplasme. Mes résultats scolaires n'avaient jamais été aussi brillants. Quand je n'étudiais pas je passais mon temps à lire... Je n'existais plus vraiment en tant que moi. J'étais des pages raidies de poussière et d'encre, un récit haletant, la formule délicate d'un élixir...

On ne sollicitait plus du tout ma personne, et ça finissait par me plaire ; au moins avais-je le loisir de disparaître à mon grès. Je n'étais même plus certain d'avoir des choses à dire, une identité à défendre. Souvent, je me mettais au lit en espérant me dissoudre dans mes rêves au cour de la nuit ; rejeter l'aube, et rester blotti au creux d'un songe, dénudé du dernier argument qui me retenait encore, me désagréger dans un cosmos effiloché de coton...

Je commençais à compter les jours, à les fragmenter dans un calendrier pour me les rendre plus supportables. Poudlard, avec son fracas de pierres reconstruites, les échos assourdissants des pauses déjeuners ouvrières sur la pelouse du parc, n'était plus que des murs, simplement des murs où l'on me faisait comprendre quel merde j'étais, et dont j'avais hâte de me sortir.

Parfois, j'étais reconnaissant à Potter de venir me parler avec son air grave. Ça se voyait sur sa tronche, le grand drapeau blanc, l'âme du Sauveur soucieux de réhabiliter les brebis égarées et de montrer l'exemple. C'était du moins ainsi que je concevais sa démarche. Voilà pourquoi rares étaient les fois où je me retenais de l'envoyer paître. Malgré ça, il continuait à me glisser des cartons d'invitation pour moi et mes amis à chaque fête que les Gryffondors organisaient clandestinement, et nous y sommes allé, juste une fois, bien plus par provocation que par désir d'intégration.

Ça ne changeait rien entre nous. J'appris ce qu'il avait fait pour moi et mes parents, la liberté relative et les acquittements que nous lui devions. Je dissimulais soigneusement la gratitude honteuse qu'il me faisait éprouver et il feignait de ne pas rechercher mes remerciements. Nous aurions pu poursuivre sur cette pente un long moment, si vers la fin de l'année une énième célébration n'avait dérapé de façon incongrue.

Nous étions alors en mai 1999. Final de la coupe de Quidditch inter-maisons.

Potter, perché sur son balai et l'air d'être grimpé là-haut uniquement pour admirer le paysage, avait laissé l'attrapeur adverse s'emparer du Vif d'Or avec un drôle de haussement d'épaule. Victoire de Serdaigle sur Gryffondor. Ce n'était jamais qu'un centième événement semblable aux promotions précédentes, mais un merveilleux prétexte pour la débauche qui allait suivre.

Toutes les maisons fêtèrent ça ensemble. L'air en était brouillé de confettis et de cotillons ensorcelés. Passé onze heures du soir, les enfants de moins de quinze ans furent d'autorité envoyé au lit par les préfets. Et les choses sérieuses commencèrent.

Ce soir-là, un étudiant dont je ne me rappelle que les mains aux ongles mordus me servit une boisson à l'aide d'un bien étrange dispositif. Dans un verre à pied évasé, tout au fond, un intriguant sirop luisait comme une gemme d'émeraude. Un spasme fluet d'eau claire et une petite cuillère d'inox trouée dissolurent un carré de sucre au sein de la liqueur. Plusieurs fois, j'invoquais les doigts grignotés pour qu'ils me resservent de cette mixture.

Une épineuse féerie s'empara de mon sang. Je vis du céladon, de l'anis, des tourments poudreux, des feux d'artifice.

Ce soir-là, le Poudlard post-minuit sembla le calque d'une fresque athénienne, dépravation juvénile que je n'aurais jamais imaginé entre ses murs. Des filles échevelées, ivres, roulaient leurs hanches moites, bacchantes aux pans de chemise livides et serpentants, la musique dévalant et cognant dans leur chair. Elles ployaient le corps en arrière, avec cette même torsion étourdie, la gorge érigée et palpitante, une brume sacrée emmêlée à leurs cils. Les garçons qui les détaillaient, les yeux bas, la bouche sardonique, semblaient une horde de Satyres cornés.

J'étais mort de rire dans mon fauteuil, ravagé par l'énormité de cette vision. Une orgie, à Poudlard ! Dionysos lui-même était assis dans un coin, égrenant du raisin pulpeux et me souriant avec ironie, désireux de célébrer son rite à travers quelques adolescents aux veines imprégnées.

Je lui résistais, je contrariais le débauché mystique. Il dépêcha une illusion pour m'encourager à aller faire un tour. Une nymphette s'accapara mon poignet et m'attira à l'extérieur. Je perçus le bruit de ses pas avant de la voir. Il y avait dans son sillage une myriade de sons légers et tintants, comme si de petits grelots étaient attachés à ses chevilles. Dans la lymphe lunaire, je la vis. Sa peau couverte de lierre bourgeonnant, un réseau de chlorophylle qui en verdissait les pulpes de ses membres : extrémités des doigts et des lèvres, creux de sa hanche elfique... Elle survolait la pelouse sans y laisser le relief de ses talons, me guidant ainsi avec une candeur aérienne, ses longues ailes veinées de nerfs végétales la suspendant à quelque centimètres au-dessus de moi, comme un point de verdure phosphorescent.

M'abandonnant soudain, comme happée par une bourrasque gracieuse, elle plongea sous le rebord obscure du lac, illuminant la nappe fluide d'une nimbe verdâtre. Alors que je titubais vers elle avec décision, je me cognais à la silhouette errante de Potter.

Le visage bucolique, il avait cette expression marquée de l'homme ivre répugné ses pairs, misanthrope en plein rejet narcotique. J'oubliais mon projet de baignade et laissait, abandonnée aux chagrins des marécages, ma luciole harcelée par les strangulots.

Nous nous retrouvâmes, avec Potter, comme en pleine révélation face à l'autre. Nous eûmes un discours éloquent, que seuls les ivrognes peuvent partager. Nous devisâmes sur la réussite de la soirée et la beauté de cette nuit, en des termes dont j'ai oublié la variété et l'exaltement. Nous parlâmes des arbres, des câlineries que leurs cimes faisaient au ciel, de toutes les petites choses qu'on pouvait cacher entre le ciel et un arbre bien droit.

Il ne comprit pas pourquoi je voulais récupérer ma fée.

- Laisse-la se noyer, me dit-il d'un ton de morgue inhabituelle. Ne plonge pas. Tu l'entends peut-être t'appeler, tu la visionnes, tu la bois, elle te liquéfie à son tour dans le saccharose amidonné de ses murmures. Elle voudrait, comme une lutine, t'attirer au fond d'une trombe, et t'unir aux algues. Mais je doute fort, Draco Malfoy, que tu sois fait pour niquer du Calmar... Est-ce ce que tu veux, dis-moi ? Que les sirènes accusent ton cadavre d'exhibitionnisme, d'outrage aux bonnes mœurs aquatiques ?

Il avait les mains nouées autour de ma nuque, le regard persuasif. Non, bien sûr, je ne le voulais pas... Je me tordais dans l'herbe, souriant. Crève doucement, ma fée, ma lanterne, ma fantasmagorie. Emplies-toi des gouttes terreuses du fond lacustre... Harry Potter prend soin de moi.

Nous étions proches ainsi que de vieux amis, tout deux vautrés sur cette pelouse douce et râpeuse ; peut-être amenés à une troublante connaissance de l'autre, permise par quelques années d'insultes et révélée par une juste mesure d'absinthe. Il me semblait que j'avais la conversation la plus enfiévrée, la plus capitale de mon existence. J'étais riche de lui, de sa rage, de ses hontes. Je voulais lui donner aussi, parfaire sa connaissance de moi.

Nous en vînmes à des excuses pathétiques et sincères, lui, pour son crochet du droit dans l'estomac en cinquième année, moi pour ma blague puérile sur les Détraqueurs en troisième... Nous retraçâmes toutes nos querelles de nos voix lugubres et désolées. Nous eûmes des trémolos dans la gorge en évoquant ce fameux affrontement en sixième année dans les toilettes, où il avait manqué de me tuer avec son Sectusempra.

Dans mon torse, il y avait cette pulsation qui semblait parfois prendre vie tout le long de la déchirure : une grande cicatrice dont avait déjà naquit tant de voluptés douloureuses... Je lui demandais s'il voulait la toucher. Moi, lui dis-je avec aplomb, je la touchais souvent. Il me dit non, d'un air effrayé. Un étrange cadenas pesait sur cet affrontement et les marques qu'il avait laissé. Je fus déçu de voir que pas même l'éthylisme ne pouvait le crocheter.

Je m'en voulus de son expression gênée. Je songeais qu'il allait rentrer sèchement, mettre un terme à cette conversation. Au lieu de cela, il me demanda avec empressement si je voulais « voir tout ce qu'un arbre peut cacher à l'intérieur ».

Il parvint à m'entrainer près du Saule Cogneur. Je le regardais saisir une branche et, d'un geste négligent, bloquer mystérieusement le conifère qui avait frétillé d'anticipation à notre approche, comme s'il se réjouissait déjà de nous casser la gueule. Sa poigne autoritaire et absolue ne souffrait aucune protestation lorsqu'il m'attrapa par la main avant de se mettre à courir vers le tronc.

Ce faisant, il avait lâché son incompréhensible point de pression paralysant. Les branches claquèrent autour de nous, avec des bruits de tonnerre. Nous nous retrouvâmes plaqué contre l'écorce. L'arbre ne pouvait nous frapper sans ce causer à lui-même de sérieux dommages. Potter riait comme un fou-furieux, son visage à deux centimètres du mien, et je me souviens de ses dents luisantes qui me fichaient la trouille, sa bouche ainsi étirée dans le noir était un oiseau de proie aux ailes de fluor...

Je me rappelle du tronc dans mon dos, ses vibrations de fureur, sa sève rageuse catapultant de la dynamite dans mes omoplates. Je me rappelle de Potter, qui nichait son visage dans mon cou, et de son souffle rauque qui enraillait mes clavicules.

Sans savoir comment ni depuis quand, j'avais le ventre dur comme la pierre, et je devinais le sien, pur et claquant comme du marbre. Le Saule, noueux et tendu en un poing serré, frémissait au creux de mes reins, et Potter tremblait sur l'autre face, pressé contre mon bassin. Quelque part, entre les poignes du Cogneur et nos évidences dressées, nos hanches se percutèrent à s'en briser. S'imbriquèrent, pour ne plus s'écarter.

La nuit était chaude. J'avais chaud ; tout me semblait cuisant comme une gorge du diable, j'étais blotti dans un larynx de flammes.

- Debout... Comme les hypogriffes, Potter a-t-il haleté.

Mes paumes mouillaient son t-shirt quand je l'agrippais. Sa transpiration avait un goût d'essence et de résine. Sa main s'était perdue sous ma ceinture et c'était comme si, en me touchant de cette façon, il remuait une notion terriblement profonde, quelque chose de fondamentale, un socle fragile sur lequel tant de choses étaient posées, et dont il secouait l'entassement avec langueur...

L'écorce contre laquelle j'étais appuyé craquait comme si elle était sur le point de se fendre. Harry Potter faisait cette chose insensée : il me branlait, le souffle court, le regard défiant et le sourire de travers, sans savoir qu'il m'ébranlait jusqu'au noyau.

J'aurais aimé pouvoir dire que je lui faisais le même effet, mais son sexe entre mes doigts me sembla... une étrangeté. C'était la première fois que je faisais ça à un garçon. A lui. Je ne savais pas comment le prendre, le toucher. Son gland était brûlant, humide. Il m'intimidait. Son souffle accéléré me parut obscène.

Le Saule Cogneur n'appréciait aucunement que nous nous reposions sur lui pour nous besogner. Ses branches pendantes sifflaient comme des lanières de cuir, immense martinet tournoyant dans les airs à la recherche de nos chairs à punir. Il avait des allures de Géant, se tordant pour essayer de saisir deux pâquerettes minuscules et crâneuses à ses pieds.

Ça dura longtemps je crois. Des mots me venaient à la bouche, tombaient dans son oreille. Je parlais de nucléaire, d'explosion atomique. Parce que je connaissais ces armes moldus, j'en avais vu des images d'apocalypse. Et c'était tout ce que le contact brusque et lancinant de nos hanches, la chaleur de sa main sur moi et le vacarme de l'arbre violent m'évoquaient... On s'atomisait, serrés l'un contre l'autre. Et le Saule Cogneur, cette horreur à la peau dure, douée de vie haineuse, boursouflée par sa colère... Je me rappelle avoir levé la tête, et découvert avec stupéfaction ce dôme irradiant, sa forme de champignon mortel...

Je ne me souviens plus d'avoir regagné mon lit. Quand j'ai ouvert les yeux, j'étais enroulé tout habillé dans mes draps et une fine pellicule de sueur me couvrait jusqu'aux chevilles. L'ébriété s'attardait dans mon corps, je me retournais en frémissant, le cerveau cotonneux et hagard. Des miasmes de radioactivité crépitaient sur ma peau. Mes doigts sentaient la bite. La sienne. Je me surpris à les humer avec curiosité, avant de me dessaper brutalement, m'égratignant de mes vêtements, me griffant dans les teintes indigos de l'aube.

Quand je m'éveillais quelques heures plus tard, les salles avaient été récurées, les cravates renouées... Toutes choses avait repris sa place, il semblait improbable qu'une quelconque célébration dionysiaque ait pu avoir lieu à Poudlard. Je ne sais plus – je ne saurais jamais – si j'ai rêvé ces images d'Épinal, ces étudiantes avides, et leurs prétendants cornus.

Mais lui, et moi, ravagés par la vision éblouissante d'un tout premier Hiroshima : ça je sais que ce n'était pas un fantasme... Je garde encore en mémoire cette fable étrange qu'il m'a conté à l'oreille, à propos d'un passage creusé entre les racines, perdu dans le corps du Saule irascible... Elle me revint après, comme un souvenir ou une berceuse douce amère : sa voix rêveuse et fatiguée, et ma main au fond de son pantalon, engluée comme au confins d'un marais ; une histoire d'Alice courant après le lapin blanc sous les souches, l'envie de rentrer sous terre pour survivre après le cataclysme...

Nous n'échangeâmes pas un regard pendant le petit-déjeuner. La quatrième dimension avait clos son portail en même temps que les adorateurs de Bacchus étaient redevenus maîtres de leurs actes. La fée verte flottait, prise dans la tombe ondulante de quelques roseaux, aussi grisâtre et imbibée qu'une épave de bois flottant.

Pour une raison que j'ignorais, notre petite branlette sous le Saule coïncida avec une réconciliation entre lui et Ginevra Weasley. Potter roucoulait avec celle qui deviendrait sa femme trois ans plus tard. Je cessais d'exister.

Les ASPIC abattirent une chape de plomb sur la tête des septièmes et huitièmes années. J'ingurgitais des masses de révision qui occupaient toutes mes ondes cérébrales. Le soleil éclata quelque part au-dessus de nous, distillant des parfums d'été au milieu de nos fiches mémoires.

Je mis ma tête sur le billot des examens avec empressement. Des rangées de tables noires espacées symétriquement accueillir les épanchements de nos cerveaux saturés, nos nuques courbées furent brûlées par le soleil ; condition sine qua non pour nous défaire de notre scolarité.

Quand le train arriva en gare pour mon dernier retour de l'école, je me dépêchais de quitter les lieux, en nage dans mon uniforme. Je garde de cette marche vers la sortie le souvenir d'un éblouissement énorme, des nappes de soleil blanc tombant des verrières par cataractes. J'avais attendu ce moment, j'étais certain qu'en abandonnant ce quai je ressentirais une grisante sensation de liberté. Ça montait en moi, plus ténu que je ne le pensais ; au final, il n'y avait que la lumière, insupportable. Mes parents ne semblaient pas fâchés de ma hâte : les regards autour de nous cultivaient une petite malveillance crasse.

A travers mes paupières plissées, je distinguais le profil de mes camarades qui s'enlaçaient en chouinant. J'aurais bien aimé être aussi désolé qu'eux. Ça aurait voulu dire que j'avais passé une bonne année, que je regretterais un lieu où j'étais censé avoir vécu les plus beaux instants de ma jeune vie. J'avais un peu pitié de mon propre renfrognement, tel le rabat-joie de service dans une fête qu'il est le seul à ne pas avoir appréciée.

J'aurais voulu tracer un grand trait vif jusqu'à la sortie, une ligne sèche, sans rature ni retour. Mais je me retournais pour le chercher des yeux, bravant la luminescence et le pénible spectacle des adieux écoliers. Je voulais voir s'il était aussi ému que les autres, si j'étais l'unique crétin à avoir attendu si ardemment de me casser. J'espérais partager un peu d'âpreté et de déception avec l'Elu. Je ne demandais pas grand chose.

Je l'aperçu de dos, il poussait son chariot vers la barrière, entouré de sa flamboyante famille d'adoption. La foule se ferma autour de lui en un essaim bourdonnant. Les Weasley tentèrent de le protéger, mais leur chevelure rousse s'éparpillèrent, rejetées par les courants hystériques ainsi que des particules de pollen dérisoires. Au milieu de la ruche grouillante des admirateurs, Harry Potter avait disparu.

J'étais vaguement dégouté. Je l'exécrais. Pour noyer son visage dans ceux des autres quand je voulais l'apercevoir. Il me répugnait pour appartenir à tout le monde, sauf à moi.


A suivre...

Merci à ceux qui lisent cette histoire. Je vous présente mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année qui débute.