La tare transalpine


Mes résultats aux ASPIC furent stupéfiants d'excellence. Une mention spéciale précisait que j'étais arrivé 2ème de ma promotion, ex-æquo sur le podium des médaillés d'argent avec un certain Anthony Goldstein – nous étions tout deux juste un cran sous la prévisible et couronnée d'or Hermione Granger. « Miraculeux », fut le terme qu'employa mon père, et j'ignorais si je devais y entendre la marque d'une grande fierté ou un motif de vexation.

Ma mère m'offrit cet été-là un voyage à travers les grandes villes d'Italie. Un cadeau pour mes notes, disait-elle. Et un appel d'air, alors qu'elle était enfin autorisée à quitter le pays sans surveillance rapprochée.

Nous voyageâmes ensemble, en se tenant le bras, sa main lâchement passée dans le creux de mon coude. Elle se présentait sans façon à nos hôtes sous l'identité de ma grande sœur, pleinement satisfaite de les leurrer, rosissant à peine lorsqu'on l'invitait, « elle et son charmant petit frère », à partager la table de récentes connaissances. Et il est vrai, qu'à voir son teint lisse et blanc comme le jasmin, sa gorge d'une soyeuse finesse, il était difficile de croire que le jeune homme qui se tenait près d'elle était sorti de ses entrailles de femme voilà dix-neuf années.

A Naples, nous écoutâmes le concert des « Quatro Stagioni » de Vivaldi, par l'orchestre de chambre napolitain. Du haut du même balcon ourlé de velours pourpre, nous vîmes « La Traviata », et d'autres opéras, aux relents tragiques et aux sentences implacables qui me hérissèrent la peau de fugitives éternités.

A Rome, les arènes étaient désertées, percées d'innombrables galeries pour un peuple mort rendu aux souvenirs de leurs échos. Au centre des pistes, nous imaginâmes des combats de gladiateurs à la peau fumante de sang chaud, des fracas d'agonie, des projections couleur terre de Sienne. Une clameur énorme montait des gradins vides, des revendications hautes, pour les ventres et les yeux : Panem et Circenses ! Tel un illustre personnage, je me voyais condamner le perdant d'un pouce pointé négligemment vers le sable. Pendant de brèves et suffocantes rêveries, j'étais ce jeune dirigeant drapé de vermeil, aux tempes de lierres dorés : Empereur Dracus, qui dans sa grande bonté avait affranchi le combattant adulé par la plèbe. Mais voilà que, reconnaissant, le fin jeune homme préférait deviser avec moi la journée au bord de l'atrium ; secouant ses noirs épis dans la vapeur des eaux de pluie roulant des tuiles ardentes de mon domus, desserrant les croisillons de ses sandales, un sein plat et tanné découvert par les replis tombant de sa courte toge.

A Florence, nous arpentâmes des musées d'art renaissance, usant nos souliers sur les parquets anciens, rassasiant nos yeux de fresques où les cieux étaient trop étroits pour contenir tous les archanges, heurtant nos prunelles trop pudiques aux perfections de marbre glabre. Je croisais, sous une coupole crémeuse, le profil du David de Michel-Ange, dressé sur son socle, la fronde à la main. Un frisson me chatouilla, en passant près de ses jambes sculptées et de son ventre nubile. Il me suivit des yeux, il me regarda jusqu'au soir.

Fréquemment, le long de nos balades, quelques crédules jetaient des pièces de bronze dans les bassins, menue monnaie d'espoir ou de protocole pour paver les fontaines miroitantes. Quand l'été italien nous montait aux tempes, à les broyer de son étau de feu, nous nous confinions sur de grandes terrasses ombragées, devant lesquelles passait un courant soutenu de gens aux aisselles trempées, aux jambes nues plus brunes que du pain d'épice. Accablés de paresse et de chaleur, nous savourions là de grands cafés glacés, retardant à dose de mousse, de crème, de sucre et de lait, l'instant de se lever, et de marcher, et de vivre, et de voir, et de respirer, par 40°Celsius...

Nous passâmes sous le Pont des Soupirs à Venise, enlacés amoureusement dans une gondole, ma tête posée sur l'épaule satinée de ma mère. Elle avait cette grimace d'orgueil, le visage hautain et satisfait de la Narcisse ; heureuse de se faire passer pour une veuve dans la ville des amants, réputation et scandale de croqueuse de jeunes proies. J'étais, sur les eaux clapotantes des canaux, la figure noircie par les franges de son ombrelle, un tout nouvel Œdipe aux cheveux blonds. Les pierres de l'enjambement aux complaintes amoureuses traçaient autour de notre inceste un grand sourire de raillerie. J'étais soulagé qu'elle ne puisse percevoir mes pensées, toutes emplies de statues de garçons, d'esclaves romains et de moiteurs italiennes.

Un matin, les murs de la Cité du Vatican se profilèrent sous l'aube qui envahit notre balcon, et après le petit-déjeuner, profitant de la dernière fraîcheur avant que midi et sa brûlure infernal n'envahissent le ciel, nous nous couvrîmes d'un sortilège de Désillusion et allâmes épier le fameux Pape des moldus. Malheureusement pour nous, il ne fallut pas deux minutes d'observation pour que le Saint homme sonna ses apôtres, un air mêlé de terreur et de félicité sur le visage, persuadé d'avoir entendu « una voce celeste ». (Narcissa prit son air le plus modeste.)

L'incident fit grand bruit. On soupçonna - à raison - des sorciers d'avoir voulu jouer un mauvais tour. Une bêtise qui aurait pu coûter la liberté durement accordée aux auteurs de mes jours. Nous ne fûmes pas démasqués, heureusement ; un couple de connaissances, des diplomates allemands qui résidaient dans notre hôtel et avec qui nous dinions fréquemment, furent ravis de nous servir d'alibis.

Mon père, en revanche, ne fut pas dupe. Il nous donna rendez-vous à Milan, et nous y accueillit avec un air de père-fouettard résolu à ramener son inconséquente famille sur le chemin d'une vie plus raisonnable – ce faux-jeton. Cela marqua la fin de notre périple.

Septembre 1999 ne fut pas long à venir après notre retour, et je bouclais de nouveau mes valises sous le regard choqué de mes parents. J'avais, à leur insu, envoyé un dossier de candidature à l'Institution Supérieure des Potions de Norvège. Mon billet pour le portoloin dormait dans mes affaires depuis des semaines, pourtant ce n'était que la veille de mon départ, ouvrant ma malle pour en sortir les vêtements d'été qui y trainaient encore, que je m'étais décidé à leur annoncer mes projets.

J'ai été conçu pour un ouvrage précis, on ne me l'a jamais caché. Il était tacite, naturel, presque inscrit dans mes gênes qu'en sortant de Poudlard je reprendrais les affaires familiales. Mais il y avait là, après les murs de l'école, cette société hargneuse d'après-guerre... Lutter contre elle pour imposer de nouveau la grandeur de notre nom était une tâche dont j'évaluais parfaitement la difficulté. Et j'en étais exténué par avance.

Mes parents... Je fis mine de ne pas leur laisser leur mot à dire. Mon père fut assez délicat pour ne pas me contrarier ; il avait un air résigné, comme lorsque j'étais enfant et qu'il prenait le parti de laisser passer mon caprice pour avoir la paix. Ma mère ne dit rien, mais me jeta un long regard blessé : une œillade de rancœur, qu'assène à leurs amants les femmes quittées.


A l'époque, l'Institution Supérieure des Potions Norvégienne était la plus réputée d'Europe. Il y avait là les laboratoires les plus spacieux et équipés, des alambics de cuivre plus grands que des baignoires, des théologiens de renoms en guise de professeurs, des variétés extraordinaires d'ingrédients et d'instruments mis à disposition ; les Beaux Arts de la mixture... C'était un privilège que de figurer parmi les admis. Une situation que je n'avais jamais osé caresser avec mes résultats passables, et soudain permit par ma dernière année scolaire de quasi dépression mais de labeur fulgurant.

L'Institution se dressait sur les hautes strates des montagnes de Finnmark, se présentant sous l'allure d'un imposant manoir victorien perdu dans la brume des neiges éternelles. Une succession de chalets d'ébène – on eu dit de coquets logis de vacances, nos dortoirs – frangeaient l'édifice et les flancs nuageux.

Je demeurais deux ans complets en Norvège, le temps d'effectuer une thèse. Ma vie étudiante fut plutôt dissolue ; je subis à Finnmark le premier véritable éveil de ma libido, jusqu'ici très parcimonieusement exploitée.

Au milieu de cet hiver perpétuel, mes condisciples féminines avaient les mains remarquablement pures ; décapées par le froid, puis adoucies par les baumes de soin à l'amande. Leur peaux étaient transparentes et frileuses sous les manchons et les cols de fourrures. Comme acérées par le vent brutal du climat, elles se prenaient souvent à affecter la dureté coupante des glaciers, et j'aimais en faire des flaques, les réduire à petit feu, cuisson coups de rein, quand elles étaient assez aimables pour besogner avec moi. Ce papillonnage sous les jupes doublées de laine était d'autant plus délassant que j'étais là pratiquement anonyme ; personne ne connaissait mes noirs exploits, je n'étais rien qu'un étudiant élégant et un peu hautain.

Les autres petits mecs, bien que je puisse échanger courtoisement avec eux sans la moindre animosité, semblaient me trouver comique avec mes grâces et mes nonchalances. Eux ne s'ennuyaient d'aucune manière face au froid, s'armant plutôt d'une rudesse nordique et toute virile, mes camarades vikings. Il y avait parfois dans leurs attitudes à mon égard comme une lointaine condescendance, un air de clairvoyance amusée qui m'horripilait. Pour eux, j'étais « l'anglais », et toute l'explication de mes indolences et de mes allures soignées semblaient là, dans ce terme : l'anglais.

Je fus quelques mois très bon camarade avec un de ces garçons, un étudiant danois, avec qui j'avais deux options et pas mal d'opinions communes. Je le surpris, une fois, parlant de moi à un autre élève, me qualifiant avec un petit pouffement pas trop méchant de « ce type qui croit porter une queue de pie alors que l'on sait tous mieux que lui que c'est une jaquette ». Il avait encore le sourire aux lèvres lorsqu'il remarqua ma présence. Sembla refroidit par mon expression. S'excusa.

Il avait une petite amie à l'Institution – et une autre au Danemark, mais ça peu d'élèves le savaient. C'était une fille timide, si peu sûre d'elle qu'il fut désespérément simple de la séduire. Je la tringlais tranquillement une première fois, au coin du feu, en rentrant de l'étude. Nous le fîmes une seconde fois, dans sa chambre à elle. Une chance sur deux qu'il nous surprenne. Il le fit. N'en parut pas particulièrement affecté. Me glissa à l'oreille, quelques jours plus tard, presque avec jovialité : « D'accord, tu es content ? Tu baises les filles, Draco Malfoy, tu les fais gémir, tu me l'as même montré. Tu es content maintenant ? ».

Il ne m'en voulait pas de lui avoir piqué sa copine de substitution, il était toujours aussi amical. Ce fut moi qui mit une certaine distance entre nous après ça. Imperceptiblement, je le craignais. Lui et ces choses qu'il savait déduire de « l'anglais ».


Au terme de ces deux années, ma thèse fut présentée à la Très Extraordinaire Société des Potionnistes. Je décrochais un prix de mérite. La Gazette et je ne sais plus quels autres journaux européens, félicitèrent cet exploit : moi, Draco Malfoy, le plus jeune détenteur de l'Ordre des Espoirs Alchimistes. J'assistais à une cérémonie d'honneur, à Paris, où le prix avait son origine. Un très vieil homme au sourire lumineux et sénile m'y décora d'un joli ruban, et je posais pour la première fois en compagnie des plus grands maîtres de potion de l'époque. Certains m'invitèrent dans leurs ateliers, comme pour me tester, ou pour m'apprendre, à moi le blanc-bec, le gamin qui avait raflé la distinction à la barbe de leurs élèves.

Tu n'as pas l'air fort éveillée, ma petite Naomie. Bon, je vais accélérer un peu, parce que je crois que ça te passionne moyennement, hein ? Tu es surtout là pour entendre les détails sulfureux de ma liaison chaotique avec Harry Potter. J'avoue que je ne peux pas t'en blâmer : entre mon travail sur les décoctions de stade 6 réactives à la lumière et mes histoires de cul, il n'y a pas à gamberger beaucoup pour comprendre lequel de ces deux sujets rameuterait la plus grosse audience. Et non, je ne me flatte pas.

Je tiens à évoquer cependant l'importance que ces travaux ont eu pour moi : ma famille n'avait plus aucune raison d'être tenue en grâce. Me voir ainsi briller dans un domaine prisé et rigoureux, sans aucun piston, rien qu'en comptant sur mes capacités - en être récompensé officiellement, qui plus est... Disons pour être bref que je me sentais moins une merde. Utile. Même si je détestais - et déteste toujours - avoir à me définir en terme de rentabilité... ça me faisait du bien. Je devenais - je me sentais - autre chose qu'un ex-Mangemort.

Je revins en Angleterre directement après ma tournée mondaine, et mon père m'annonça son intention de m'introduire aux affaires Malfoy. Durant mon absence, il s'était débattu rageusement pour remettre l'entreprise à flots, perdant le sommeil, sacrifiant ses occupations. Les lettres de ma mère m'avaient tenu informé de sa progression. A présent que les choses semblaient voguer à son bon vouloir, il désirait que sa progéniture se fasse la main dans le but d'une prochaine succession.

D'exaltants débouchés s'offraient à moi après mon obtention du prix : pourquoi les ignora-t-il ? Il y avait là, je crois, une terrible obstination, couplée à la vanité de l'œuvre de nos ancêtres. Curieusement, il semblait considérer mes remarquables dispositions en potion comme un... un gracieux loisir. Tu sais, comme ces grands magnas d'entreprise moldus, qui, en parallèle de leurs activités rentables, sont des As du... du golf, par exemple. Ils ont beau avoir un niveau olympique dans cette discipline, ce n'est pas ce qui intéresse leurs clients.

Lucius était fort bien disposé à me laisser faire joujou avec mes tubes à essai pendant mon temps libre ; du moment que je me consacre avec une toute aussi grande attention à l'avenir des affaires familiales.

J'en étais très emmerdé, mais ne trouvais aucune manière de me défiler. J'avais su repousser la tâche à deux années, c'était déjà trop beau. Je ne pouvais le faire attendre davantage. Je le savais, depuis que j'étais môme on me le serinait... J'acquiesçais, je prenais mon rôle ; j'avais été conçu pour ça.


J'étais revenu en Angleterre depuis quelques semaines à peine, lorsque je revis Potter.

Je sortais d'un déjeuner d'affaire sur le Chemin de Traverse. Assis au côté de mon père, j'avais passé d'infâmes instants à contempler l'air de sosie fluet que me renvoyait un miroir cerclé d'étain. Mais je m'étais échappé, j'avais trouvé un prétexte, je marchais vers la sortie. J'avais dans l'idée de retrouver une petite potion posée sur le feu, les leçons paternelles attendraient le lendemain, un soulagement éphémère s'épanouissait entre mes flancs ; je me sentais joyeux, flottant.

Et puis, il est entré dans le restaurant, sa fiancée rousse au bras.

N'importe quelle ménagère de l'époque ce serait extasiée sur le couple harmonieux qu'ils formaient. On était en septembre 2001. J'avais vu dans la presse que leur mariage était prévu pour la fin de la semaine, je l'avais relu au petit-déjeuner le matin même, en faisant mine de m'intéresser à la rubrique du dessous...

Elle était belle. Mon hypocrisie serait achevée si je ne pouvais le reconnaître. Elle ressemblait à une fée celtique avec ses airs d'écossaise rapiécée. Elle lui souriait, d'un sourire comblé, j'imagine qu'il était difficile de faire autrement quand on s'appelait Weasley et qu'on allait épouser Potter. Lui, la dépassant d'une demi-tête, le front baissé, revêtait à mes yeux l'apparence d'un grand enfant sombre.

En le voyant ainsi apparaître, j'ai eu pour un instant une impression égarante de fatalité. C'était vif et piquant, comme un éclat au fond d'une coupe. Une étincelle familière, succincte, et un prisme qui s'ouvrait au-dessous.

Le cas Potter avait attendu, quelque part dans mon ventre, depuis ce jour où il y avait posé les doigts... A présent que je l'avais pratiquement face à moi, je remarquais avec stupéfaction cette empreinte, que j'avais trainée avec moi jusqu'aux hauteurs de Finnmark.

On s'est salué ce jour-là. Vaguement. Poliment. Un geste formel et rapide sans aucune équivoque. Je me suis engouffré dans le tourniquet en verre, les parois lisses ont chuinté derrière moi, son profil intrigué a disparu dans un battement limpide.

Deux secondes et j'étais dehors, le vent dans la figure, sonné par le vin et la surprise.

Le soir-même, une petite chouette vint m'informer que j'étais convié à la soirée d'enterrement de vie de garçon de Mr Harry Potter.


Je n'ai jamais compris quelles brutales connexions ont pu le pousser à m'envoyer cette invitation quelques heures à peine après que nous nous soyons croisé. J'ai pu échafauder de nombreuses théories au cours des années, mais la toute première qui me vint, à la lecture du carton, fut que Potter trainait encore cette stupide volonté de montrer aux autres que j'étais capable de rédemption ; comme au temps de leurs petites célébrations gryffondoriennes, il voulait sans doute m'exhiber comme un symbole de sa tolérance.

J'étais con, oui. Et buté.

Je trouve répugnante cette expression d'« enterrement de vie de garçon ». Je savais que mon tour viendrait. Le mariage, c'était une énième perspective incontournable dans mon ciel d'unique héritier d'illustre famille.

« Enterrement de vie de garçon... » Pelle, pioche ; et on creuse, on creuse... S'unir, s'abolir, sous terre, ne plus être homme, être un fragment, une partie d'un édifice, le grand tombeau familial ; lier son sang, en faire des mélanges, avoir des enfants ; se marier.

Ce soir-là, j'ai attrapé ma cape, et transplané en retard, sur une impulsion. J'avais pourtant d'autres projets pour la soirée ; un dîner avec Pansy, un concert après, et voir si elle avait pensé à moi aussi fort que le prétendait ses lettres... Mais cette invitation à l'enterrement, cérémonie funéraire pour enfouir l'existence garçonnière du Survivant... Je pensais, me blindant d'une petite ironie que je ne ressentais pas vraiment, qu'il y avait des chances que ça me plaise finalement, de voir Potter se faire mettre au caveau.


J'avais vingt-et-un ans, lorsque je l'ai pénétré pour la première fois. Des odeurs et des goûts, je me souviens, comme si ces deux aptitudes s'étaient décuplées à son contact, pour mieux m'emplir de lui.

Sa peau sentait le ketchup et le sel des fastfoods. Sa pomme d'Adam battait dans son cou ; je ne l'ai pas embrassé sur les lèvres, mais je la prenais elle, dans ma bouche, comme pour la croquer. Elle exsudait sur ma langue un parfum de champagne, morceau d'éden imbibé, Yves volant pour une seconde la place de Ève sur la pelouse des béatitudes.

A l'instant où j'ai commencé à m'enfoncer en lui, Harry Potter s'est mis à pleurer.

Et aussitôt, j'ai cessé mon entreprise. Bloqué là, mortifié.

C'était un comble. Il m'avait allumé toute la soirée, en me regardant par dessus sa flûte de millésime. La boisson lui dégoulinait par bribes sur le menton, dans le creux de sa gorge, où ça brillait comme de la diamantine entre les fines clavicules du Golden Boy, un scintillement aguicheur pour vampire alcoolique.

C'était sa faute, pensais-je avec panique, c'était lui qui avait voulu ça.

Pendant qu'il enterrait son célibat, ses yeux verts m'avaient provoqués sans scrupule, comme s'ils n'allaient pas lier leur prunelle, à la vie à la mort, le surlendemain, avec la princesse rouillée ; femme pourtant née de ses côtes, pour lui toute façonnée.

Potter, qui s'était montré très entreprenant en m'entraînant dans ce coin, avait maintenant un regard de môme alors que je m'apprêtais à lui faire l'amour. Comme un gosse qui se serait crû capable de faire un truc de grand et qui, le moment venu, voulait juste rentrer à la maison...

J'avais l'impression que la partie supérieure de mon corps venait de me dégouliner sur les jambes. Mon cœur s'essoufflait, quelque part à mes chevilles, ma cage thoracique était ouverte sur son torse. J'ai amorcé un coup de rein très léger. C'était chaud comme l'enfer à l'intérieur, j'aurais pu jeter mon corps en pâture à une quelconque icône de satanisme pour qu'on m'autorise à visiter longtemps ses entrailles ténébreuses... Mais alors que j'envisageais de me damner en lui, Potter a violemment tressailli sous mon geste, poussant un gémissement plaintif et haletant.

Je l'ai serré très délicatement contre moi ; il m'a littéralement agrippé, comme s'il avait peur de tomber, ou que je m'en aille. Je me suis penché sur son oreille, je l'ai écouté frissonner... puis, j'ai murmuré qu'il gémissait comme une pucelle.

J'avais voulu être méprisant, froid, parce qu'il me faisait mal avec son air de gamin blessé, comme s'il avait dégringolé de plusieurs marches ou qu'il avait perdu sa carte chocogrenouille favorite en tombant dans les bras de Draco Malfoy. J'avais voulu être coupant, infecte, mais ma voix était juste basse et peinée. J'ai tâté doucement son front, comme pour apaiser une fièvre bien cachée, j'ai libéré ses hanches minces, et me suis laissé glisser hors de lui.

Je ne le voulais même plus. C'était trop à chier. S'envoyer en l'air avec Potter dans une arrière salle puante, en le couchant sur une table mal essuyée. Alors que les meilleurs potes du Survivant riaient derrière le rideau, dans la musique libidineuse, faisant tourner les sauts de champagne en jetant des coups d'œil à la fois lubriques et timides sur les femmes en jarretelles qui se trémoussaient sur une piste ronde.

C'était tellement étrange. Jamais je ne l'aurais imaginé donner sa soirée d'enterrement de vie de garçon dans un endroit comme celui-là. Je savais qu'il l'avait lui-même choisi, à voir les regards effarés et mal à l'aise qu'avaient échangé ses amis en entrant. Jamais je ne l'aurais imaginé faire mine de se réjouir de la cellulite et des seins hypertrophiés de quelques greluches déambulant sans passion. J'ai cru qu'il prenait plaisir à cette ambiance répugnante.

Il me faudrait du temps pour comprendre que c'était une attitude récurrente chez Harry : quant il n'était pas sûr, quand il avait peur, il cherchait le dégoût ou le danger. Si j'avais su ça plus tôt, j'aurais pu mesurer à la chair tombante de ces dames, à l'odeur d'urine et de sperme des arrières salles, toute la sérénité que son mariage prochain faisait naître en lui...

J'étais loin de ces réflexions. Mes images de lui gamin souffraient de ce climat glauque. Les contradictions me nouaient de partout, m'écartelaient. J'avais dans la poitrine la stupeur, dans la mâchoire la vexation, dans les jambes la honte et la peur. Je me suis rhabillé en serrant les dents. Une envie de vomir commençait à me brûler l'estomac.

Potter s'est redressé alors que je rebouclais ma ceinture, son sexe pointait encore un peu au Nord, il me regardait méchamment, et il pleurait, Merlin ; hoquetant à grand bruit sans pouvoir se retenir, reniflant, le corps secoué. Son pantalon gisait sur le carrelage sale. Ses jambes nues luisaient faiblement dans la lumière, si chiche et filandreuse qu'il aurait été plus sain encore de ne pas l'allumer.

Je lui ai conseillé froidement de se rhabiller - parce qu'il me semblait qu'il avait besoin de ça, qu'on lui dise quoi faire - avant de partir.

Tu dois me trouver horrible... Mais si, tu fais une de ces têtes... C'est pitoyable et méprisable, n'est-ce pas ? De le laisser là, assis sur cette table, bouleversé, à demi-nu, en lui crachant de remettre son jean.

Mais moi aussi tu sais, je me sentais comme un môme... Je rentrais chez moi en trottant, trainant un peu avant de transplaner, les mains dans les poches. Je voyais ses jambes, je voyais ses abdominaux contractés, je palpais en esprit son ventre chaud, si différent des hanches moelleuses des filles de Norvège... Une évidence toute simple de ses angles masculins, aucune mesure indispensable pour m'y laisser glisser. Dans un coin de mon esprit, le danois souriait de toutes ses dents, en me regardant baiser rageusement sa copine.

Je constatais dans une rue grésillante d'animation nocturne, je constatais ces mœurs italiennes ; je voyais David figée dans sa beauté statuaire, l'esclave affranchi aux cheveux noirs de l'Empereur Dracus, se reposant sur le ventre, le long d'une piscine de marbre.

La créature de Michel-Ange descendait de son socle, m'enlaçait. L'esclave relevait la tête pour me regarder. Ils avaient le visage de Harry Potter.

Du sang romain, des vices d'homme, Sodome et Gomorrhe, aux portes de mes sens ; Orphée déchiqueté par les bacchantes pour leur avoir préféré les garçons de sa cité grecque après qu'Eurydice fut perdue. Un arbre explosait contre mes reins, corrodait les filles, leur douceur.

L'Elu m'ignorait, l'Elu m'insultait, l'Elu me frappait, l'Elu me coinçait, l'Elu me moquait, l'Elu me saignait, l'Elu me sauvait, l'Elu me tuait, l'Elu me grisait, l'Elu se répandait, de ses doigts, de ses branches, il enracinait une sève sicilienne à mes veines, il mûrissait sur mes cimes des fruits vultueux.

Je chialais, en tapant dans les cailloux, en bousculant les fêtards. Un goût de champagne et de peau trainait au fond de ma gorge. Le désir avait soudain des airs de maladie profane et incurable : il était ma genèse.


A suivre...

NdA : Retard, retârd, retâârd : ça devient une autre de mes spécialités, j'en suis désolée. J'aimerais poster la suite des Jolies Choses d'ici la fin de mes vacances ; entreprise difficile s'il en est !

Je sais que j'ai dit que j'arrêterais les RAR sur mes pages de publication, histoire de ne pas monopoliser le site avec des choses sans rapports ; mais comme je le pourris déjà avec ma science inutile... (voir plus bas) Quand on a mal commencé, autant mal finir :P

Slywa : Mieux vaut tard que jamais, en effet (qu'est-ce que j'ai aujourd'hui avec les dictons ?). En tout cas je suis contente que tu te sois décidée, car pour le coup ta review m'a fait très plaisir :) Merci pour ta fidélité à mes histoires, merci d'aimer mes descriptions. C'est tant mieux si tu as envie de tout savoir de Draco ; comme tu l'as peut-être constaté dans ce chapitre, la vieillesse le rend bavard, il raconte carrément sa life ! Oh, et tu as totalement raison pour le chapitre 2 : il serait plus juste de dire Mary Jane que Mary Jean... Mais je préférais l'écriture et la prononciation de la deuxième solution. Et ça se dirait sans doute Marie ou Maria en espagnol, mais je voulais inscrire le nom de la drogue « Majie Juana » pour expliciter les choses ; le délire me paraissait trop abstrait par moment ^^

Princesse de Sang-Mêlée : Ressentir ce que Draco ressent, c'est le plus beau cadeau que tu puisses me faire. Grand merci, pour cette belle marque d'intérêt.

Explications triviales :

- Les « mœurs italiennes » ont longtemps désigné en France les inclinaisons des hommes aimant les hommes. Est-ce que les italiens sont plus homos qu'ailleurs ? Aucune idée.

- La « queue de pie » est une veste pour messieurs dont le bas couvre les fesses. La « jaquette » est un modèle pratiquement identique sauf qu'elle est fendue au niveau du postérieur. De cette particularité vestimentaire viendrait l'expression « être de la jaquette ».

Oui, mon deuxième nom est subtilité.

Rapides traductions :

- « Una voce celeste » (prononcez una votché célesté) : une voix céleste. (HAHA, vous ne l'avez pas vue venir celle-là, hein ?)

- Les « Quatro Stagioni » : les Quatre Saisons, de Vivaldi. Si vous avez l'occasion d'écouter ces pures merveilles, ne vous en privez pas. Personnellement, je préfère l'hiver :)

- « Panem et Circenses » est une formule latine pour exprimer ce que furent les revendications du peuple romain à une certaine époque : du pain et des jeux.

- Le « domus », est le nom donné à la demeure romaine sous l'Empire.