Lucifer
Ce qui a toujours rendu un certain homme brun aux yeux rouges très fier, c'est de savoir, avec une quasi absolue certitude, qu'il est, fort probablement, le guerrier le plus fort de son pays. Rien ni personne n'est à sa hauteur. Rien ne le surpassera jamais. Il est l'homme le plus solide qui existe sur cette terre. Il est né pour ça, et ça lui plaît.
Il aime sentir les regards se poser sur lui sur son passage. Il aime le respect mêlé de crainte qu'il peut voir dans les yeux des gens de l'entourage de sa princesse. Et en parlant de la princesse, cette petite prêtresse aux grands yeux violets qui percent les âmes, il est très, mais alors très fier, de pouvoir lui affirmer qu'avec lui, elle n'aura jamais rien à craindre, pas plus que les gens de son peuple.
Depuis qu'il était tout jeune, il a voulu devenir fort. Fort comme son père, ce guerrier si puissant, qui protégeait l'ensemble des gens sur ses terres. Cet homme si solide, le héros des habitants de Suwa. Son héros à lui. Son modèle, qu'il a toujours voulu imiter, sur lequel il a toujours pris exemple. Cet homme grand, brun, à qui il ressemble tellement. Celui dont le courage et la force lui ont donné le droit de porter tatoué sur son bras le protecteur de Suwa, et de tenir entre ses doigts le Dragon d'Argent. Le sabre de sa famille, hérité de père en fils depuis des générations. Ce sabre qui évoquait pour l'enfant brun aux yeux rouges à la fois le courage et la force et l'honneur.
Il voulait devenir aussi fort que lui, lui ressembler, être digne de son père, être digne de porter lui aussi le Dragon d'Argent, digne de la responsabilité de se battre pour défendre son peuple. Alors il s'est entraîné dur, pour devenir aussi fort que lui, il s'est battu de toutes ses forces pour se hisser à sa hauteur. Et devant le corps sans vie de ses parents, il s'est juré qu'il deviendrait plus fort que tout le reste du monde. Il s'est juré que plus jamais il ne laisserait rien ni personne tuer les gens sous sa responsabilité.
Et il a réussi. Il est devenu le guerrier le plus puissant du Japon. Un ninja dont nul ne conteste la puissance. Il les a méprisés, tous, ces imbéciles tellement confiants en leurs propres forces… Et il les a défaits. Les uns après les autres. Avec facilité, et avec plaisir. Un plaisir non dissimulé, presque malsain. Malgré les avertissements répétés de Tomoyo, il a continué, jour après jour, à se battre, à écraser tous ces imbéciles. Il n'avait pas compris, alors, ce que voulait dire son père quand il lui parlait de devenir fort. Pas plus qu'il n'a compris quand Tomoyo a tenté de le lui en parler à son tour. Pour ce qu'il en savait, il était le plus fort, et point barre.
Mais désormais, il sait. Il a compris. Depuis que sa prêtresse l'a envoyé chez cette maudite sorcière. Pour apprendre le vrai sens de la force, paraît-il. Lui savait déjà le sens de la force, mais manifestement, Tomoyo ne l'entendait pas de cette oreille. Et il s'est retrouvé embarqué dans ce voyage insensé, baladé de monde en monde en compagnie de deux gamins et d'un mage complètement cinglé par une boule de poils blanche pipelette et particulièrement vorace. Et effectivement, bien contre son gré et à son grand étonnement, il a appris.
Il a compris, aussi. Désormais, il sait. Il sait que ce en quoi il croyait, sans être totalement inutile ni faux, n'était rien comparé à ce que ce voyage lui a appris. Parce que le plus important, il était passé à côté, tout ce temps. Toutes ces années, tous ces combats pour en arriver là. Pour que deux gosses, un lapin albinos sans oreilles et un magicien blond carrément allumé lui apprennent que se battre ne résout pas toujours tous les problèmes, parce qu'au final la force brute n'est rien si elle ne sert pas un intérêt plus grand que celui de son seul détenteur. Et lui qui était si fier de sa force, si fier d'être le plus puissant des guerriers, est aujourd'hui très fier de protéger et défendre ses compagnons, ses amis. Les gens qu'il aime. Et pour qui il se battra, jusqu'à la mort si nécessaire. Et il est tellement fier de pouvoir dire ça, qu'à ce niveau-là, ce n'est même plus de la fierté, c'est franchement de l'orgueil.
Mais on lui pardonne. Et de trois...
