Mammon

Pas un seul nuage dans le ciel n'obscurcissait la lumière des étoiles. Mais c'est la lueur de la lune qui illumine la chambre. C'est une chambre petite, mais confortable. Un feu se meurt dans la cheminée, en silence. Il y a une table en bois toute simple sous l'unique fenêtre, avec deux chaises à chaque extrémité. A l'exception de deux armoires, le reste du mobilier est constitué de deux lits. Dans chacun de ces deux lits, il y a un homme qui dort.

A vrai dire, un seul d'entre eux est endormi. L'autre est assis sur son lit malgré l'heure tardive, appuyé sur ses oreillers. Il est brun, ses cheveux se dressent en épis sur sa tête. Il a l'air plutôt grand, très musclé, et malgré l'obscurité, on peut distinguer ses iris rouges qui flamboient sous ses sourcils froncés. Iris qui sont rivés sur le second occupants de la chambre, qui lui, est bel et bien en train de dormir. Il dort très profondément, d'ailleurs, sans se rendre compte que son colocataire l'observe depuis un bon moment déjà.

L'homme brun ne songe même pas à réveiller celui qui dort. Il l'observe, c'est tout. Il n'a rien à lui dire. Rien qui ne lui ait déjà dit, en tous cas. Il veut juste le regarder dormir. Il le couve du regard, détaillant chacun de ses traits. Il laisse ses yeux glisser sur les mèches blond doré éparpillées sur l'oreiller, songeant qu'ils ressemblent à une étrange couronne. Son regard effleure doucement son visage pâle, trace les contours de son nez droit, les lèvres fines et le menton légèrement pointu. Il voit les longs cils étonnamment noirs pour quelqu'un d'aussi blond, et imagine le bleu de ses yeux. Bleu azur, bleu océan, bleu si changeant, qui s'assombrit quand il est triste, ce qui d'ailleurs arrive bien trop souvent au goût du brun, ou qui s'éclaircit, parfois, quand il lui arrive de sourire, de ce vrai sourire si rare. Ou alors quand ils font l'amour, aussi. Alors ces yeux sont si clairs qu'ils paraissent presque transparents. Chez lui, il aurait dit qu'on pourrait voir son âme dans ses yeux. Mais il sait que le mage balayerait cette réflexion d'un grand éclat de rire. Il adore l'entendre rire. Mais cela n'arrive pas assez souvent.

Tout en regardant son compagnon dormir, il pense au jour où il l'a rencontré. Sous la pluie. Furieux. Fou de rage, même. Il tremblait de fureur, face à la sorcière, à côté du gamin qui serrait cette princesse. Et il l'a regardé. Et il s'est senti un peu moins fou de rage. Moins en colère. Moins prêt à tout casser. Il ne sait pas pourquoi, mais un seul regard sur ce magicien blond, sur cet ange vêtu de blanc, lui a donné la brusque envie de faire auprès de lui la meilleure impression possible.

Il est pénible, ça, oui. Dans le noir, le guerrier sourit pour lui-même, ou peut-être pour la lune, qui sait. Oui, le magicien s'est révélé extraordinairement casse-pieds. Collant, un peu crétin, souriant à tort et à travers. Et il lui a donné des surnoms. Il a osé lui donner des surnoms. Débiles, plus stupides les uns que les autres. Jamais encore dans toute sa vie, personne n'avait jamais eu le culot de lui donner un surnom. Et malgré ses mouvements de colère, malgré sa rage apparente, il doit bien avouer qu'il a troué ça rafraîchissant. Le mage était le premier à ne pas trembler d'une crainte respectueuse en le voyant. Et le changement était fort agréable.

Comment il a fini par l'aimer, il n'en sait rien. Comment il a fini par apprécier les crétineries récurrentes de ce gamin immature, il ne sait pas. Et il s'en fiche. Il aime la compagnie du mage. Il aime la sagesse de ses yeux, bien cachée sous l'air idiot renforcé par le sourire. Il aime la profondeur de leurs discussions, le soir, quand les gamins et la boule de poils dorment. Il aime parler avec lui de tout et de rien. Et il aime le serrer dans ses bras. Le prendre contre lui, quand il est triste, ou quand une nouvelle bêtise manque de le faire s'étouffer de rire. Il aime sentir sa peau contre la sienne, respirer son parfum, s'emparer de ses lèvres. Il aime le sentir s'endormir blotti contre lui. Il aime chaque minute passée à ses côtés.

En fait, tout ça, il aime à ce point que pour rien au monde il ne voudrait le partager avec qui que ce soit. Il garde tout ça bien caché au fond de son cœur de guerrier sans peur, et se le remémore le soir, en regardant son magicien dormir. Jamais il ne divulguera ces trésors, à personne. Fye est à lui, et rien qu'à lui. Et Kurogane se contrefiche totalement du fait que cela puisse se rapprocher dangereusement de ce que l'homme commun appelle de l'avarice.


Egoïste, va! Et nous alors? Et de six...