Les cuisines, qui se trouvaient au rez-de-chaussée, démontraient une tranquillité étonnante. Les lumières éteintes, un silence uniquement brisé par les bruits sournois du réfrigérateur et du ventilateur y régnait.
Futé se tenait tout de même sur ses gardes, quoiqu'il doutait de la présence d'un cuisinier dans les parages. Après tout, on ne cuisine pas la nuit.. n'est-ce pas ?
Regrettant encore une fois de n'avoir en sa possession aucune lampe de poche, il avança à tâtons vers le comptoir où normalement devait se trouver un panier de fruits frais à la disposition de tous.
Enfin, il y arriva. Il faut dire que ses yeux s'étaient habitués à toute cette noirceur.
Il empoigna une banane, deux pommes et une poire qu'il fourra dans les grandes poches de sa salopette, espérant que ça ne se remarquerait pas trop. De toutes façons, demain, ils seraient loin..
Soudain, il sursauta. La grande porte battante qui devait conduire aux fourneaux s'ouvrit d'un seul coup et une femme dans la quarantaine apparût dans la pièce avec, dans ses mains gantées, une large pizza non-garnie. Futé pensa à plonger pour se cacher, mais c'était trop tard. De plus, la porte ouverte laissait entrer trop de lumière pour ce faire. Il resta là, debout, près du panier à moitié-vide, alors que la dame avança vers le frigo et croisa son regard. Ses yeux se posèrent sur la pizza. De la pizza? ..la nuit? « Pour demain, dit-elle simplement, comme pour se justifier. Et vous, que faites-vous ici? »
Apparemment, elle n'avait rien vu d'anormal derrière ce déguisement de réparateur. Futé joua le jeu.
« Je.. J'installe un nouveau circuit électrique à l'étage. Je.. »Ses yeux se dirigèrent sur le panier sur le comptoir. « J'avais une petite fringale.. Le travail, ça ouvre l'appétit. » Sur le coup, il se sentit bête de dire ça à quelqu'un qui travaillait dans la nourriture à longueur de journée, mais ne laissa rien voir et enchaîna : « Puis-je prendre un fruit? »
La cuisinière rangea habilement la pizza et se retourna vers lui.
« Bien sûr. »répondit-elle comme si c'était l'évidence même.
Futé réprima un soupir de soulagement, prit une deuxième poire et se dirigea vers la porte. Avant de quitter le champ de vision de la femme, il ne manqua pas de se retourner et de lui lancer un de ses sourires charmeurs. « Merci beaucoup. » Puis il disparut.
Lorsque Futé retourna à l'étage, il n'eut pas trop de difficultés à retrouver la chambre où Murdock se trouvait, car il avait fait exprès pour laisser la porte de celle-ci entrouverte. Quand il y entra, il trouva Murdock dans la même position que quand il l'avait quitté. Il s'approcha du lit et s'assit à côté du corps allongé.
Futé examina le visage de Murdock. Peut-être avait-il l'air un peu moins blême que tout à l'heure, mais Futé n'aurait pas pu le confirmer. Qu'importe, il commença à brasser un peu les épaules de Murdock, pas que cela lui plaisait, pour le faire revenir à la réalité. Murdock finit par ouvrir les yeux et Futé fut soulagé de ne pas avoir eu à recourir à de plus fortes manières pour le réveiller.
Murdock porta une main à son front :
« Qu'est-il arrivé? » demanda-t-il, l'air complètement perdu. Futé le regarda.
« Tu as perdu connaissance, » laissa-t-il tomber sans détacher son regard des yeux bruns et questionneurs de Murdock.
Murdock laissa échapper un vague « Ah. » et tenta de se mettre en position assise. Futé l'aida un peu, puis plongea sa main dans la poche de sa salopette pour en ressortir une poire, qu'il tendit à Murdock.
« Pour toi. »
« Oh, mon Dieu, Futé... » Murdock prit le fruit lentement et continua de le regarder comme si c'était la chose la plus merveilleuse au monde à ce moment.
« Bon, Murdock, » Futé s'impatienta « fais-moi plaisir et mange-la, maintenant. » Je ne veux pas que tu perdes connaissance de nouveau, ajouta-t-il à lui-même, tandis que Murdock avança la poire vers sa bouche, la croqua et commença à manger avec appétit. Après quelques instants, Futé sortit les autres fruits de ses poches sous l'air ébahi de son ami. « Tout est pour toi. » dit-il en regardant Murdock manger.
Puis, il détourna les yeux et laissa ses coudes tomber sur le matelas du lit, puis son dos. Durant une dizaine de minutes, le silence prit place, Murdock se nourrissant de tous les bienfaits des fruits et Futé se reposant un peu. Ça avait été une grosse nuit, et elle n'était pas encore terminée.
Futé essaya de penser à un plan, mais n'en trouvait pas un de très lucide. Il avait de la difficulté à se concentrer, même étendu. Comme il aurait souhaité que Hannibal soit là! Cet homme-là avait toujours la tête pleine d'idée, c'était pas possible! Mais il était absent, alors il fallait faire avec.
Tanné, Futé se releva soudainement et croisa brièvement le regard de Murdock qui finissait une banane. Il était clair qu'il n'avait pas plus d'idées que lui, sinon il les aurait déjà exposées. Il marcha dans la pièce vers la fenêtre et une étrange impression le frappa. Mais bien sûr! Qu'est-ce qu'il se sentait idiot de ne pas y avoir pensé plus tôt! Les fenêtres, c'était le plan d'évacuation parfait. En plus, elles étaient assez grandes pour y passer facilement. Il s'y approcha et observa l'extérieur à travers la vitre afin de voir s'il y avait des obstacles. Le premier vint le frapper en pleine figure en moins d'une seconde : la hauteur! Ils se trouvaient tout de même au deuxième étage! Impossible de sauter sans se briser les os!
Futé prit sa tête entre ses mains et laissa échapper un léger grognement de frustration. Un autre plan défait!
« Futé, ça va? » Murdock avait arrêté de manger et semblait inquiet.
Futé releva les yeux vers la figure sur le lit. Il ne voulait pas que Murdock soit inquiet. Il avait déjà assez souffert comme ça. « Oui, oui, tout va bien.. »
Futé hésita, puis reprit : « En fait, non, ça ne va pas. Je.. je n'arrive pas à penser correctement. Je ne sais pas ce que nous allons faire. Je veux dire, je voulais capturer ces bandits, les remettre à la police, délivrer les serviteurs prisonniers, mais tout cela me semble comme une immense tâche, tu vois! »
Murdock acquiesça. Futé avait raison. Tout de même, il essaya de le calmer, car Futé paraissait plutôt nerveux : « Tu es fatigué, Futé, c'est normal. On ne peut pas tout faire. Pas maintenant. »
« On doit sortir d'ici, c'est tout ce que je sais! continua-t-il sans trop prêter attention aux paroles de Murdock. Mais j'ignore comment! »
Futé s'affala sur le lit et pointa la fenêtre. « Tu imagines? Je pensais que nous allions pouvoir sortir par la fenêtre! Je ne réalisais même pas que nous étions à quinze mètres du sol! »
Murdock détestait cette façon que Futé avait de se culpabiliser, alors que la cause première était la fatigue, pas son supposé manque d'intelligence. Car, il le savait, Futé était très intelligent.
« Écoute, Futé, ce n'est pas de ta faute, tu es seulement fa-ti-gué! » Murdock parla fort et insista sur le dernier mot, de sorte que Futé comprenne bien. Il n'ajouta rien, alors Murdock continua sur une voix plus calme :
« Et pourquoi pas les fenêtres au rez-de-chaussée ? »
Futé se remit en position assise et regarda Murdock d'un air ferme et quelque peu furieux.
« Murdock, je ne veux pas retourner en bas. Si on nous voit, c'est fichu. Et nous ne sommes pas assez fort pour nous battre. Pas en ce moment. De plus, je ne connais pas les ailes du premier étage et j'imagine que toutes les pièces avec des fenêtres sont occupées. Il y a des gens qui dorment en bas! »
Murdock sourit. « Tu vois, tu es encore en état de raisonner! Et tu raisonnes très bien, c'est mon avis. »
Futé soupira puis esquissa un léger sourire. Quand Murdock lui souriait, il se sentait quelque part à l'intérieur de lui dans l'incapacité de ne pas retourner le sourire.
« Eh bien, reprit Murdock, si les fenêtres ne fonctionnent pas, pourquoi pas les portes? Après tout, c'est à ça qu'elles servent : à sortir. »
« Mais Murdock, je t'ai dit que je ne retournerais pas en bas. »
« Qui te parle de la porte d'entrée du rez-de-chaussée? »
« Tu veux dire..? »
« Mais oui, il doit y avoir une sortie quelconque au deuxième, et il y en a certainement une dans l'aile sud! Tu sais, ils sont quasi obligés de mettre des portes de sortie un peu partout dans une si grande maison, en cas d'urgence! »
« Bien sûr, pourquoi n'y ai-je pas pen.. »
Murdock l'interrompit en s'approchant et en lui plaquant sa main sur sa bouche. Futé vacilla un peu, surpris.
« Écoute, Futé, je ne veux plus t'entendre dire ce genre de phrase. Tu ne peux pas penser à tout. » Murdock parla sérieusement en le regardant dans les yeux.
Futé lui enleva la main de sur sa bouche. « D'accord, d'accord. J'ai compris. Ce n'était pas nécessaire de faire ça! »
Murdock parut satisfait de sa réponse et recula un peu sur le lit. Futé, plus calme, regarda les pelures et les noyaux des fruits laissés par Murdock sur la table de nuit. « Prêt à repartir explorer les environs en quête d'une porte de secours? » demanda Futé.
« Cela dépend. » La réponse évasive de Murdock laissa Futé perplexe. Il regarda Murdock, sourcils froncés, tentant d'obtenir plus d'information. Murdock souriait bêtement.
Enfin, il répondit :
« Pas avant d'avoir récupérer ceci! »
Tout en parlant, il se jeta sur Futé, toujours sur le lit, qui, par réflexe, tenta de l'esquiver. Murdock eu un grand geste de la main au-dessus de la tête de Futé. Futé tomba sur le matelas. Au-dessus de lui, Murdock tenait fièrement dans sa main la casquette de réparateur qu'il avait porté. Murdock ria de bon cœur, voyant que Futé le regardait avec de grands yeux, et Futé se sentit recommencer à respirer normalement. Le mouvement inattendu de Murdock l'avait quasiment effrayé sur le coup et, maintenant qu'il en savait la cause, il se sentait quelque peu stupide d'avoir eu peur. Il soupira, mais il ne sut pas trop pour quelle raison.
Finalement, Murdock mit la casquette sur sa tête et, souriant, s'allongea à moitié sur le matelas, comme Futé. Ils se regardèrent pendant un instant.
« Murdock, tu te sens mieux, on dirait. » Futé décocha un de ses sourires, un vrai.
Murdock, après un moment de réflexion, n'eut d'autres choix que d'acquiescer.
« En tout cas, pour le moment. » ajouta-t-il, incertain, puis répondit au sourire de Futé.
« Peu importe, c'est super. » Futé se sentit mieux lui aussi tout à coup.
« Allons-y alors! » Murdock se leva.
Futé le suivit, et ils quittèrent la pièce.
À suivre..
