CHAPITRE 13: ATTENTE
Il faisait définitivement plus sombre dans la garde-robe que dans le bureau et c'était un peu logique. Seules les portes accordéons laissaient pénétrer de très légers rayons, mais n'aidaient nullement à améliorer la clarté. Ainsi, Murdock et Futé n'y voyaient absolument rien.
Murdock avait d'abord été surpris d'être poussé aussi rudement dans un placard, mais avait en quelque sorte compris la gravité de la situation. Il se tassa tant bien que mal lorsque Futé entra à son tour, trébuchant sur la valise qui tomba à la renverse sans toutefois s'ouvrir. Le placard n'étant pas assez haut, ils furent obligés de se baisser, mais finirent par trouver une position assez confortable; Murdock s'assit sur la petite valise et Futé s'agenouilla à moitié sur le sol, ne pouvant étendre plus ses jambes.
Futé s'enquit de demander à Murdock, qui reprenait doucement son souffle :
« Tu t'es fait mal ? »
« Non, je crois que ça va. À part quelques bleus au bras. » murmura-t-il.
Puis ils se turent. Ils essayèrent de s'étirer l'oreille et d'entendre ce qui se passait hors de la pièce. Les voix qu'ils pouvaient distinguer ne s'approchaient pas, mais ne s'éloignaient pas non plus. On aurait dit que les trois hommes discutaient devant la porte du bureau. Futé déglutit péniblement. Pourquoi ces hommes ne pouvaient-ils pas simplement s'en aller pour qu'enfin lui et Murdock puissent quitter cette maison du diable ?!
La discussion que le trio avait n'était pas très claire, mais une voix semblait dominer. Celle-ci parut alors donner un ordre aux autres, mettant fin à la discussion, défiant quiconque de contredire ou revenir sur quoi que ce soit.
« Futé… tu crois que c'est le patron? » demanda timidement Murdock.
Futé ne put répondre instantanément à la question, premièrement parce qu'il était quasi certain que c'était le patron, mais il fallait garder espoir que non, et ensuite parce que le ton craintif avec lequel Murdock avait posé sa question l'avait plutôt ébranlé. Murdock avait peur. Et Futé se sentait coupable de ne pouvoir rien faire.
« Je… peut-être. » répondit-il enfin.
Murdock porta nerveusement ses doigts à sa bouche et commença à les mordiller, le regard vide. Après un moment, il arrêta son geste, mais garda les mains près de son visage. Il ferma les yeux, tenta de prendre une grande respiration puis, sa propre petite démarche pour se calmer ayant échoué, il se recroquevilla encore plus dans le coin de la penderie. Futé le regarda, ou plutôt devinait ses gestes dans le noir. Par ailleurs, il commençait à s'y habituer. Futé pensa qu'ici, au moins, dans ce placard, ils étaient cachés, qu'il y avaient des chances qu'ils ne se fassent pas repérer. Cela le rassura un tantinet.
« Murdock, tout ira b- » Le cliquetis de la poignée de porte suffit à faire taire Futé. Murdock, moins attentif, réouvrit les yeux quand il s'aperçut que Futé n'avait pas terminé sa phrase.
Puis il y eut un claquement de porte, qui, sur le coup, fit sursauter Murdock. Cela donnait déjà une bonne impression de l'humeur de la personne. Effectivement, ça s'annonçait plutôt mal. Si ce n'était pas le patron, pour donner des ordres, claquer les portes en pleine nuit et avoir un aussi riche bureau, alors qui était-ce?
Soudain, il y eut un peu de lumière. Futé devina que l'homme venait d'allumer sa lampe de table. Puis il y eut le bruit, à peine perceptible, du roulement de la chaise de bureau, puis le tiroir qui s'ouvrit et se referma. Ensuite vint un bruissement de feuilles. L'homme était donc en train de faire quelque vérification de dernière minute de quelconques documents. Peu importe. Ce qui restait à savoir, c'était combien de temps cette besogne lui prendrait.
Jambes repliées, genoux à la hauteur des épaules, Murdock laissa tomber un léger gémissement que seul Futé pouvait entendre. Futé reporta très vite toute son attention vers son ami. Mais que pouvait-il faire ? Parler lui parut impossible.
Alors il essaya de s'approcher. En fait, Murdock était déjà à portée de main, mais il voulait être encore plus proche pour mieux le réconforter, tenter de le calmer et surtout l'empêcher de craquer. Murdock devina à peu près son intention et se tassa pour faire en sorte que Futé puisse s'asseoir à côté de lui. Futé s'assit, jambes repliées lui aussi. Son épaule frôla celle de Murdock. Leurs avant-bras se touchèrent. Futé regarda Murdock, mais celui-ci avait la tête baissée. Futé ne put voir son expression, mais savait qu'elle ne démontrait aucun signe de joie.
Murdock enfouit sa tête entre sa poitrine et ses genoux, croisant les bras au-dessus de ces derniers. Dans une telle position, il ressemblait à un fœtus. Fragile, sans défense, vulnérable. Il avait surtout peur.
Futé n'hésita plus, il déplaça lentement son bras autour de lui. À ce nouveau toucher, Murdock releva un peu la tête, puis son regard croisa celui de Futé.
Futé esquissa un léger sourire. Il aurait voulu transmettre à Murdock par ce sourire que tout irait bien. Que c'était peu probable que le patron découvre leur cachette. Que bientôt celui-ci quitterait la pièce pour aller dormir et ils sortiraient d'ici.
Bien entendu, Murdock ne comprit pas tout de ce silencieux message, mais le sourire de Futé et le fait qu'il semble maîtriser la situation le calmèrent un brin à l'intérieur. Le fait aussi que Futé était juste à côté de lui le sécurisait en quelque sorte. Il n'était plus seul maintenant.
Murdock ne retourna pas le sourire, car il en était simplement incapable. Tout son corps était tendu. Mais son regard s'accrocha longuement à Futé. La proximité ainsi que la lumière de l'abat-jour du bureau lui permettait d'un peu mieux voir les traits du blond.
Futé ne soutint pas le regard, mais sentit bien que Murdock continuait de le regarder. Si ça l'empêchait de sombrer, alors ça ne le dérangeait pas. Quant à lui, il était surtout concentré sur le bruissement occasionnel des feuilles de papier et d'un éventuel départ de l'intrus. Ou alors un quelconque signe qui dénoncerait un geste vers la garde-robe. Que feraient-ils à ce moment-là ? Fallait-il se battre? Avec quoi? L'assommer avec la petite valise? Bien sûr, ils avaient leurs poings, et ils étaient deux, même s'ils n'étaient pas très en forme.
Tout ce scénario défilait dans ses pensées lorsque soudainement quelque chose le ramena à la réalité. Tout en s'étant furtivement déplacé de quelques centimètres vers Futé, Murdock venait de poser délicatement sa tête sur son épaule. Futé sentit le matériel de la casquette frôler sa joue, son oreille, son cou. C'était étrange, comme tout ce qui ne nous est pas courant nous paraît étrange.
Mais il ne fit rien, sinon que, avec le bras qu'il avait passé autour de Murdock, il serra ce dernier un peu plus fort contre lui. Après un certain temps, il se sentit las à son tour, et accota sa tête contre celle de Murdock. Murdock ne s'y objecta pas.
Tout en entendant les respirations de son ami, Futé observa les boutons de manchette des vestes suspendues qui brillaient dans l'obscurité. Il ne pensa à rien, mais continua de guetter les gestes de l'homme assis à son bureau de travail.
Dans la noirceur, le silence, la position dans laquelle il se trouvait, tout en comptant la chaleur que lui apportait Murdock à ses côtés, un sommeil facile le gagnait. Mais il devait résister. Il pensa que Murdock dormait, mais n'osa pas vérifier. Il ne devait que somnoler. Une chose est certaine, son état était beaucoup moins pire que tout à l'heure. Futé ferma les yeux, se demandant combien de temps s'était-il passé depuis leur entrée dans le bureau.
À suivre…
