Quatrième séance :
Allongée sur son lit, elle fixe le plafond depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'aurait cru hésiter pour quoi que ce soit, mais les séances avec Lecter avaient mieux fonctionné qu'elle n'aurait pu l'imaginer. Elle a peur. A côté d'elle, sur la table de nuit, la seringue dans son étui stérile, le flacon et le garrot. Avec des gestes lents, elle saisit le garrot et le noue autour de son bras, puis sort la seringue de son étui, la remplit avec le contenu du flacon et centimètre par centimètre, l'enfonce dans son bras et injecte le liquide.
Pendant que le produit endort peu à peu son esprit, elle se répète comme un mantra "Avant l'orphelinat. Que s'est-il passé avant l'orphelinat ?" tout en se concentrant tant qu'elle en est capable sur le voile noir qui recouvre cette partie de sa mémoire.
Et soudain, le voile se déchire et les souvenirs jaillissent comme autant de diables hors de leurs boîtes. D'abord ceux, flous et rares, des premières années de sa vie. Puis ils sont de plus en plus nombreux à mesure que l'on approche de l'année de ses sept ans. Enfin, sa mémoire est complète dans tout ce qu'elle a de douloureux, violent et sombre. Lorsqu'elle se réveille quelques heures plus tard, elle est écrasée par le poids de ce qui est arrivé et assaillie par des émotions qu'elle ne comprend pas. Lentement, elle bascule sur le côté, se recroqueville en position fœtale et se met à pleurer.
* * *
-Comment avez-vous pu être aussi inconsciente ?
-Bonjour Dr Chilton. Je vais bien, merci. Et vous ?
Le directeur la fusilla du regard et elle lui retourna un sourire ironique. Les muscles de son visage, peu habitués à l'exercice, protestèrent en se crispant l'espace d'un instant. Même si le visage furibond de son interlocuteur prêtait plutôt à rire, Rose préféra ne pas se livrer à l'exercice. Elle n'en eu d'ailleurs pas le temps, car il se remit à hurler.
-Je savais que je n'aurais jamais dû vous autoriser à revoir Lecter ! J'aurais dû vous interdire de l'approcher !
-Mais de quoi diable êtes-vous en train de parler ?
Son rythme cardiaque s'était accéléré, mais elle réussit à garder une expression de parfaite innocence.
-Ne me prenez pas pour un idiot, vociféra Chilton ! J'ai interrogé Barney. Il m'a dit que vous alliez voir Lecter toutes les semaines depuis votre première semaine ici. Tous les mercredis à 4 heures pendant une heure. Ca ressemble bien à une consultation, non ?
-Comme vous me l'avez bien fait comprendre lors de mon premier jour ici, Lecter n'est pas mon patient, rétorqua-t-elle d'une voix polaire.
Cet imbécile commençait sérieusement à l'agacer, à présent.
-Je sais bien qu'il n'est pas votre patient ! Barney m'a confirmé que le carnet que nous avons trouvé est le votre. C'est vous qui êtes sa patiente. Comment pouvez-vous manquer à ce point de prudence et de déontologie ? Comment pouvez-vous être aussi inconsciente.
-Il est enfermé à vie. A moins d'un miracle, il ne sortira jamais. Je ne vois vraiment pas quel mal il pourrait me faire.
Cet exemple de pure mauvaise foi parfaitement assumée parut suffoquer Chilton et il passa une bonne minute avant qu'il ne se ressaisisse.
-Je ne prendrais pas de sanction à votre égard parce que je n'ai pas à me plaindre de votre travail. Mais soyez assurée que j'en prendrai à l'encontre de Lecter.
Cette fois-ci, Rose s'autorisa un petit ricanement.
-Et qu'allez-vous faire ? Aucune des mesures que vous prenez ne marche. Vous avez bien dû vous en rendre compte. Le seul résultat est qu'il vous hait et refuse de vous parler. Et vous trouvez encore le moyen de vous en étonner.
-Je vous interdis de me parler sur ce ton, glapit Chilton ! Je suis encore votre directeur, que je sache !
Rose serra les dents pour retenir la réplique cinglante qui lui vint aux lèvres. Sa main se dirigea sans qu'elle y pense vraiment vers la poche de sa blouse où elle gardait son stylo. Elle avait soudain envie de s'en servir comme d'un poignard et de l'enfoncer dans la gorge du directeur, puis dans ses yeux, puis dans chaque endroit de son corps qu'elle pourrait transpercer. De l'abattre encore et encore jusqu'à ce que l'irritant Frederik Chilton ait enfin cessé d'exister. Au pris d'un violent effort sur elle-même, elle lâcha le stylo et se força à parler.
-Si vous n'avez pas l'intention de prendre des mesures à mon encontre, pourquoi me mettre au courant de vos… présomptions ? Vous auriez pu vous contenter de me piéger. Enfin, d'essayer.
-Vous êtes efficace.
Rose leva les sourcils et Chilton grimaça comme si les mots qu'il venait de prononcer avaient été aussi tranchants que des lames de rasoirs, ce qui en soi n'était pas étonnant. Il n'avait jamais officiellement accordé beaucoup de crédit à ses qualités professionnelles. Etre obligé d'admettre qu'elle était compétente devait être une épreuve d'autant plus pénible qu'il s'était imaginé se trouver en position de force.
-En tous cas, n'approchez plus Lecter. Je vous l'interdis.
-Si j'arrêtais de le vois sans le prévenir, il considèrerait cela comme un manque de courtoisie. Je le crains plus que vous, malgré tout le pouvoir dont vous pensez disposer.
Le directeur serra les dents et accusa le coup, mais fini par hocher la tête.
-Très bien, je vous accorde une dernière entrevue pour vous permettre de le prévenir. Mais je vous avertis. Si jamais vous passez outre mon interdiction et que vous le revoyez, je vous vire. Compris ?
Rose acquiesça. Chilton tourna les talons et regagna son bureau.
* * *
-Ceci est notre dernière séance, n'est-ce pas, Rose ?
-Quelles mesures le Docteur Chilton a-t-il prises pour vous en convaincre ? Il a prolongé votre punition de trois mois, c'est cela ?
Rose lut de l'agacement dans les yeux de Lecter et se dit qu'elle aurait mieux fait de se taire pour une fois. Tant pis, elle avait découvert le plaisir de l'ironie et du danger. En ce moment, elle se sentait un peu comme une souris qui tire les moustaches d'un lion pris dans un filet. Pas très intelligent, mais très amusant.
-Vous prenez des ailes, Rose.
Si l'avertissement était tourné de façon à passer pour compliment, il n'en était pas moins clair et Rose ne s'y trompa pas.
-J'ai suivi votre conseil, Docteur Lecter, annonça-t-elle d'un ton serein.
-Lequel ?
-J'ai utilisé le sérum de vérité pour retrouver mes souvenirs.
-Ah. Et qu'avez-vous vu ?
-Je…
Sa voix se bloqua dans sa gorge. Tout à coup, elle n'eut plus du tout envie d'être là et surtout plus du tout envie de parler à Lecter. Au moment où elle avait accepté d'être sa patiente, elle n'avait aucune émotion, aucun sentiment conscient. Elle se fichait de le voir éplucher et remonter le cours de sa vie en cherchant par tous les moyens à trouver des réponses susceptibles de satisfaire sa curiosité. Elle n'était ni gênée, ni agacée, ni effrayée. Il avait raison, il ne pouvait pas lui faire de mal à ce moment-là. Mais à présent, il avait toutes les cartes en main pour lui en faire et cela, par sa faute. Elle lui avait ouvert toute grande la porte menant à son inconscient avec en plus une invitation écrite en lettres dorées.
Mais à présent, Rose se rendait compte qu'il la terrifiait depuis leur toute première rencontre. Elle sortit de sa poche un petit carnet noir et le posa sur ses genoux avec autant de précautions que s'il s'était agit d'un engin explosif puis reporta son attention sur Lecter et constata avec soulagement qu'il était resté parfaitement immobile. S'il avait bougé, elle se serait enfuie. Cependant, il donnait presque l'impression d'être une statue de cire et tant qu'elle ne croisait pas son regard, l'illusion l'aidait à garder son calme.
-Qu'avez-vous vu, Rose ? répéta-t-il à voix basse. Que s'est-il passé ?
-Mon père a tué ma mère puis est mort abattu par des policiers, répondit-elle d'une voix au timbre métallique qu'elle ne se connaissait pas.
Elle leva les yeux vers Lecter, à la recherche d'une quelconque réaction, mais il semblait simplement à l'écoute, comme s'il attendait qu'elle explicite. Et même si elle n'avait aucune envie de le faire, les mots sortirent de sa bouche sans qu'elle tente de les retenir.
-Mon père a été un père acceptable, encore qu'un époux lamentable jusqu'à mes cinq ans. Il avait tendance à boire et quand il était saoul, il frappait ma mère, mais avec moi, il restait toujours très calme. Et puis quand j'ai eu cinq ans, il s'est passé quelque chose, je ne sais pas quoi, mais en tous cas, il s'est mis à frapper ma mère quand il était sobre et moi quand il était saoul. Donc, dès qu'il commençait à boire et que le ton montait, je courais me cacher dans le placard de ma chambre et j'attendais qu'il n'y ait plus de bruit pour revenir dans le salon. Cela pouvait prendre longtemps. On aurait dit qu'il avait des crise de rage ou de délire.
-Et un jour une de ces crises a dégénéré, n'est-ce pas ?
-Oui.
-Qu'a-t-il fait ?
-Il est rentré un soir. Il s'est assis dans son fauteuil sans rien dire. Ma mère a essayé de savoir ce qui n'allait pas, mais il continuait à se taire. Quoi qu'elle fasse, il ne disait rien. Et puis, tout à coup, il s'est mis à hurler et à la frapper sans aucune raison, sans signe avant-coureur. Il ne disait rien, il se contentait de hurlements inarticulés. J'avais peur, mais je n'arrivais pas à bouger. Et puis, ma mère est tombée, alors il a sorti un cran d'arrêt de sa poche et il a commencé à la poignarder frénétiquement. A ce stade, c'était elle qui hurlait. Quand elle n'a plus hurlé, il s'est tourné vers moi, mais il n'a pas pu me faire de mal, parce que la police est arrivée à ce moment. Ils ont enfoncé la porte et il s'est rué sur eux avec son couteau à la main. Ils l'ont abattu. Le reste est un peu confus. J'ai été envoyée dans un orphelinat et adoptée au bout d'un an. La suite est consignée dans mes carnets.
Pendant tout son récit, elle avait gardé les yeux baissés sur son carnet. A la fin, elle reporta son attention sur Lecter qui n'avait pas bougé d'un pouce, se contentant d'observer ses réactions. Rien chez lui ne trahit la moindre émotion lorsqu'il reprit la parole.
-Dessinez-vous toujours, Rose ?
La jeune femme se força à inspirer profondément pour reprendre on calme et ouvrit le cahier noir qu'elle tenait sur ses genoux. Il ne contenait qu'un seul dessin, répété une dizaine de fois. Il la représentait de dos, plantant quelque chose qui ressemblait à un cran d'arrêt dans la gorge du Docteur Chilton.
-C'était une pensée conscient, mais elle m'obsède. et j'ai l'impression que si je ne le dessine pas, je le ferai vraiment.
-Ce carnet est donc devenu une béquille. Vous n'avez pas besoin de béquille, Rose.
-Mais ce n'est pas une béquille ! C'est un garde-fou ! C'est pour m'empêcher de faire vraiment ce que je vois dans ma tête.
-Cela serait-il donc si terrible, Docteur Sullivan ?
Rose se leva si précipitamment que sa chaise tomba. Son stylo et son carnet tombèrent au sol et une expression de surprise horrifiée se peignit sur son visage.
-Qu'essayez-vous de faire de moi ?
-Rien de plus que ce que vous êtes réellement.
-Alors c'est pour cela que vous m'avez aidée ? Pour me transformer ensuite en monstre comme vous ?
Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontré, Hannibal Lecter eut l'air véritablement irrité.
-Je vous l'ai dit, Rose, je n'ai rien mis en vous qui ne s'y trouvait pas déjà. Libre à vous de vivre avec… ou pas.
Réprimant le frisson glacé que lui causait ce commentaire si chargé de vérité et de mépris, la jeune femme ramassa précipitamment des affaires et adressa un bref signe de tête à Lecter qui lui dédia un sourire à hurler.
-Nos conversations ont été plaisantes, Docteur Sullivan. N'oubliez pas de me donner de vos nouvelles lorsque vous quitterez cet endroit.
Elle prit la fuite.
