Il faisait froid, c'était l'hiver. Les pluies de novembre avaient été remplacées par les neiges de décembre. Le contrat de Rose se terminait ce soir de veille de réveillon, et elle accueillait cette fin comme une bénédiction. Ce n'était pas tant la possibilité de mettre plusieurs kilomètres entre elle et Hannibal Lecter (qu'elle n'avait plus revu depuis son dernier récit d'enfance), que le fait de ne plus avoir à supporter le Docteur Chilton qui la réjouissait. Sans être catastrophiques, leurs rapports étaient loin d'être cordiaux. A vrai dire, Rose s'était souvent sentie près de le tuer, avant de trouver des moyens de contrôler ses émotions, même si Chilton n'avait pas fait grand-chose pour lui faciliter la vie, lorsqu'il avait découvert le "grave manquement à la prudence la plus élémentaire" dont elle avait fait preuve avec Lecter. Ce soir-là, ce fut pourtant sans ressentir d'agacement qu'elle se retrouva face au directeur.
-Votre contrat se termine ce soir, Docteur Sullivan. Etes-vous venue me dire au revoir ?
-Si on veut. A vrai dire, je voulais surtout vous dire que vous n'aurez à faire suivre mon dossier nulle part. Mon expérience ici m'aura au moins appris que je ne veux plus travailler sous les ordres de qui que ce soit.
-Dans ce cas, qu'allez-vous faire ?
Rose haussa les épaules et écarta les mains d'un geste fataliste. Elle s'exprimait plus volontiers avec son corps depuis qu'elle n'utilisait plus ses carnets.
-Je l'ignore. Mes parents m'ont laissé assez d'argent pour monter propre mon cabinet ou vivre sans travailler.
-Dans ce cas, je n'ai plus qu'à vous dire au revoir, Docteur Sullivan.
-Au revoir, Docteur Chilton.
Elle se leva et se dirigea vers la porte, mais s'immobilisa la main sur la poignée.
-Pendant que j'y pense, pourriez-vous à l'occasion dire au Docteur Lecter que je vis très bien avec ? Il comprendra.
Puis elle sortit et quitta définitivement les lieux.
* * *
Il est plus de minuit et les rues sont désertes. Désertes, à l'exception de deux silhouettes qui semblent presque fantomatiques à la lumière pâle des réverbères qui éclairent la rue passante. La première est celle d'une femme. De taille moyenne, mince et drapée dans un long manteau noir, elle se déplace avec la tranquillité et l'aisance d'un prédateur. La deuxième est celle c'un homme relativement costaud qui la suit le plus discrètement possible. C'est un petit voyou sans envergure d'une trentaine d'année maximum. Lorsque la femme s'engage dans une ruelle obscure, il flaire l'aubaine et lui emboîte le pas. Une fois assuré qu'une patrouille de police importune ne pourrait pas les voir, il se lance.
-Hé poulette ! On t'a jamais dit qu'il est dangereux de se balader seule la nuit dans les ruelles sombres ?
La femme lui rétorque d'une voix glaciale et pourtant parfaitement sereine :
-J'ai du mal à voir en quoi tu pourrais être dangereux pour moi.
-J'vais te montrer, salope, hurle-t-il !
Sans plus réfléchir, il s'élance. Le cliquetis d'un cran d'arrêt, une hésitation fatale, trois éclairs de lame et un tournoiement de manteau. Le voyou tombe au sol, le cœur et le foie transpercés, la carotide sectionnée. Avec un soupir qui semble dire "c'est vraiment trop facile", Rose essuie sa lame sur la manche de sa victime avant de tourner les talons. Sa dernière séance avec Lecter lui a transmis un enseignement qu'elle a mis longtemps à accepter mais qu'elle a finit par intégrer. Elle est ainsi et elle a besoin de ça. Pour tout dire, elle trouve le fait de tuer assez plaisant. Et comme elle ne s'attaque qu'à de petites frappes comme celui qu'elle vient d'assassiner, personne ne se doute de son existence. C'est le seul moyen qu'elle a trouvé pour canaliser la fureur qu'a causé chez elle le retour de ses souvenirs d'enfance. Oui, au fond, même si elle ne l'aurait jamais cru, Hannibal Lecter l'a vraiment aidée. Elle regarde sa montre. Minuit et demi, le 25 décembre. Ses lèvres s'étirent en un sourire froid tandis qu'elle prononce des mots qu'il ne lui serait jamais venu à l'esprit de prononcer un an auparavant : "Joyeux Noël, Docteur Lecter". Et lorsqu'elle se remet en marche, une brusque bourrasque l'enveloppe et semble porter à son oreille la voix moqueuse du psychiatre : "Joyeux Noël à vous aussi, Docteur Rose Sullivan".
