Chapitre quatre
Aujourd'hui est une belle journée, la première depuis ce jour là, depuis pratiquement des semaines. Le soleil perce difficilement l'amas nuageux de ma vie, mais je sentais sa douce chaleur sur mes heures, une éclaircie dans le néant de mes pensées, comme si ma tête se remettait en place, pas totalement, à défaut d'apaiser mon cœur, mon esprit était un peu plus léger aujourd'hui, c'est comme si je respirais un peu mieux, sans que le poids de la perte ait disparu, je le sentais plus léger, mon corps ne s'affaissait plus autant sous la douleur.
Je n'avais pas oublié, je n'avais pas pardonné et j'avais encore moins fais le deuil, mais… aujourd'hui il faisait beau dans mon petit espace vital, alors que dehors il pleuvait des cordes, chez moi, le bonheur avait trouvé une autre signification, comme quoi on pouvait se contenter de rien et s'émerveiller seulement par envie, sans raison réellement concrète.
Le mal dehors devenait le bien à l'intérieur de moi. Un mal pour un bien, c'était comme ça comme disais, non ? Je me réjouissais quand d'autres prenaient la teinte maussade du temps et que moi, je refaisais connaissance avec la douce torpeur du bien être.
On annonçait une tempête, Heero n'était pas sortit travailler, le travail était venu à lui, pendu au téléphone et attaché à son portable en visioconférence depuis qu'il est levé, il ne m'a adressé qu'un vague bonjour, mais il était là, j'entendais ses soupirs d'agacement face à l'intempérie, ses marmonnements d'animal enfermé qui tournait en rond, ses colères sous-jacente quand il parlait à ses interlocuteurs, son énervement grandissante quand dehors le temps s'empirait.
J'ai compris qu'il n'aimait pas la pluie, parce qu'il ne pouvait pas aller travailler, parce qu'il était bloqué à la maison, parce que cela retardait l'avancement de son projet, parce que… il était simplement un homme du monde, et que l'homme du monde qu'il était ne restait tout simplement pas chez lui, il voyageait, il voyait du monde. L'inverse de moi, cloitré à la maison, cloitré dans mon monde même en cours, fermé à mon propre environnement, le monde me haïssait, je haïssais le monde, les autres étaient devenus mon enfer, leurs rires, leurs sourires, leurs paroles me révulsaient au plus haut point, comment pouvait-on aimer les autres quand les autres s'acharnaient à vous faire mal, lorsqu'ils partaient.
Je m'étais habitué à mon oncle par nécessité, j'ai fini par avoir besoin de lui, mais j'avais du mal à m'accommoder de ses amis, de son frère, je ne pouvais que les tolérer quand la maison où je vivais n'était pas la mienne, quand on est étranger même à sa famille, l'épisode de Wu Fei ne s'était plus reproduit, surtout parce qu'il n'était plus revenu ou que Heero ne l'avait plus amener chez lui, je n'eus même pas de remord, je voulais voir personne d'autre que Heero, je voyais assez de monde tout les jours au lycée, je voyais le psy et il me rendait malade, compréhensif, professionnel, emphatique. Il me donnait envie de le frapper.
Mais ma journée avait un goût aigre-douce, j'aimais quand le monde tournait mal, plus mal que moi, j'aimais surtout quand il tournait assez mal pour empêcher Heero de s'éloigner, son énervement ne m'atteignait qu'à peine, j'étais égoïste, je m'en foutais de savoir qu'il se ne sentait pas bien, tant que moi je me sentais mieux.
Je m'étais placé sur le fauteuil une place juste à la droite du grand canapé sur lequel s'était investit Heero avec toutes ses affaires, classeurs, dossiers, feuilles volantes, agenda ouvert sur la semaine qui venait, un vrai bordel plus ou moins architecturale façon Yuy, néanmoins son établissement dans une des pièces où il passait le moins était un fait étrange pour un homme qui vouait un culte rarissime à son bureau, mais ses regards fréquents vers l'extérieur me fit bien comprendre qu'il était là pour voir si le temps allait changer ou pas, la question se posait sur l'existence de fenêtre dans son bureau.
Heero, as-tu des fenêtres dans ton bureau ?
A mon avis, il ne s'attendait pas à une question pareille surtout après avoir raccroché vachement au nez d'une tierce personne. Une histoire de… de quoi déjà ? Je sais plus… Ceci dit, il ne répondit pas ma question, où du moins pas verbalement, il haussa juste ses épais sourcils noirs et je ne vis que mieux le bleu métallique de ses prunelles, des yeux perçants, intimidants, les yeux de Heero. Mon corps se réchauffait quand il me regardait.
J'aimerais bien qu'il pleuve toute l'année.
Je me trouvais plutôt bavard aujourd'hui, après bon je ne disais pas grand chose, je faisais un superbe monologue avec mon oncle, qui tapait nerveusement mais habilement sur son clavier, qui décrochait et raccrochait son portable, il m'entendait lui parler, je ne suis pas sur qu'il m'écoutait cependant, fallait dire qu'il semblait occupée, comme à chaque fois qu'il avait son portable sur lui, habituellement l'objet bruyant restait sagement sur son socle attitré et dans la voiture. Je le dérangeais, il ne me le faisait pas directement comprendre, j'observais seulement que si je lui demandais de répéter ce que je lui disais il ne saurait pas le faire, Heero n'était parfait, c'était un homme normal, normalement énervé quand sa journée était foiré depuis les premières averses tôt ce matin.
Il ne peut pas pleuvoir toute l'année, tout comme tu ne peux pas te morfondre éternellement.
Les mots me surprenaient, me choquaient même, j'avais toujours eu de la part d'Heero un certain égard, une certaine douceur, il venait de me faire un reproche et de façon très froide, peut être l'accumulation depuis le début de la matinée ou juste le ras de bol, il avait peut être atteint sa limite me concernant, j'avais peut être franchit la limite qu'il ne voulait pas que je passe et cela me fit mal.
Dans mon monde… il pleut tout les jours et j'éprouve du plaisir à voir les gens malheureux, j'en oublie que moi…
Je ne vais pas bien. Quand les autres vont mal, peut être vont-ils plus mal que moi... Et s'ils vont plus mal que moi, c'est que je n'ai pas touché le fond, pas encore.
Je suspendis ma phrase et soupirait brièvement, j'allais assez bien aujourd'hui pour ne pas me laisser abattre par une simple remarque, j'avais le cœur qui cognait lourdement dans ma poitrine, les mains tremblantes mais j'allais bien, oui, j'allais bien, laissez moi aller bien…
… Laisse tomber. Je vais m'allonger.
C'était décidément dans ma chambre que je devrais rester, pourquoi je ne pouvais pas y rester sans bouger jusqu'à ce que je sois trop vieux pour me rappeler pourquoi j'étais là ? D'un coup, je l'ai trouvé encore trop grande, cette pièce qui pourtant avant du mal à contenir un simple lit et une armoire, presque un cagibi tellement c'était petit, enfin petit est relatif quand la demeure était démesurément grande, mais je voulais que la pièce se referme sur moi, qu'elle m'étouffe, qu'elle me rende dingue, pourrais-je rire si je devenais fou ?
Je riais jaune...
En plus je n'avais plus de poignée, donc en plus de la trouver trop grande, je la trouvais trop ouverte.
Je vais bien Heero.
Allongé dans mon lit, je le voyais en périphérie de mon regard. J'eus soudainement l'amère constatation qu' «aller bien » était bien illusoire, la journée d'aujourd'hui était mieux que celles précédentes, mais elle n'était pas belle, j'allais mieux, mais je n'allais pas bien. L'arrière goût de mes « je vais bien » me fut tout à coup reconnaissable, c'était le goût du mensonge, des mots que je ne pensais pas, que je ne ressentais que futilement. Fausse sincérité à laquelle j'ai cru pendant quelques instants.
Ce n'est pas vrai, en fait, mais je vais bien quand même. Le téléphone sonne.
Laisse moi tranquille, va-t-en.
Dans mon monde, les personnes ne se soucient pas de moi et me laisse tranquille, elles passaient et je les voyais en accélérer quand moi je n'évoluais plus. Dans mon monde, Heero répond au téléphone qui ne sonne pas, dans mon monde... ce serait parfait.
Laisse moi, tu m'as fait mal.
C'était vrai, je ne pouvais pas me morfondre toute ma vie, c'était vrai, mais qu'il me redise ça quand il aura perdu les êtres les plus chers à ses yeux. Qu'il me le redise et s'il ne comprenait pas, je lui ferais comprendre comme il venait de me le faire comprendre.
D'ailleurs a-t-il souffert de la perte d'un frère ? J'en doute. Pourtant, ce portrait à l'étage, sa présence à l'enterrement, la relève... A-t-il ressentit quelque chose pour un homme qu'il n'a pas vu depuis plus de vingt ans, et qu'il n'a connu qu'à travers les rassemblement familiaux ? Pour un homme avec qui il n'a pas grandit, avec qui il a fait des dizaines et des dizaines de photos et de portrait, un homme avec qui on le comparait parce qu'il était le cadet, un frère qui n'en était un que sur le papier, mais dans son coeur, étaient-ils frères ? S'aimaient-ils ? Avait-t-il éprouvé la brulure d'une perte ? Il ne m'en a jamais donné l'impression...
Laisse moi, j'ai mal.
Je sais ce que tu vas dire, ils sont morts, ils ne reviendront pas, ils n'aimeraient pas me voir malheureux et toute la maladroite, conne et hypocrite attention que tu peux donner aux gens à qui tu ne sais pas quoi dire, mais pas à moi, s'il te plaît.
Laisse moi, je pleure.
Je serrais les draps dans mes doigts, je serrais les dents et je ramenais vers mon torse mes jambes, je tremblais à la fois de colère et de douleur, jamais je n'y arriverais, jamais je ne m'en sortirais, c'était comme essayer de combler un trou sans fond, je ne me relèverais pas, mon cœur saignant de ses blessures béantes, pourquoi ça fait si mal ? Avais-je dit que dans mon monde je n'avais pas mal ? Ce monde auquel je tenais tellement, qui n'existait que dans ma tête et qui m'emmenait loin dans mes espoirs tout en me gardant lourdement cloué dans mon désespoir.
Laisse moi, ne me touche pas.
Les bras de Heero autour de moi me firent encore plus mal, je le repoussais tout en le retenant, je lui en voulais mais en même temps je voulais rester ainsi, en boule dans son giron, la forteresse de son corps, sa force tranquille, sa chaleur apaisante, le rythme de son cœur m'hypnotisa légèrement, mes larmes ne se tarirent pas, silencieusement elle mouillait la chemise de mon oncle. Heero fut la morphine que l'on donnait aux plus grands blessés pour leur faire oublier, juste l'instant de la dose, qu'ils continuaient à se consumer.
Je vais tomber, ne me lâche pas.
Ma journée était mieux que les précédentes, ce n'était pas une belle journée, je n'allais pas bien, mais j'allais mieux. Il ne faisait pas beau dehors mais il faisait beau dans les bras d'Heero, voilà pourquoi ma journée avait bien commencé et allait bien se terminer, pas réellement parce qu'il faisait mauvais temps, mais parce qu'il était là.
J'ai 17 ans, j'ai perdu mes parents. J'ai décidé de faire mon deuil.
