Chapitre III
So long, goodbye.
La nuit était déjà bien avancé et le duo improvisé avait réussit à trouver un endroit dans l'armurerie suffisant éloigné des cadavres pour ne pas en avoir la vue. Arrachant les derniers rideaux qui restaient sur les fausses fenêtres, chacun s'était établi dans un coin, de manière certes précaire mais suffisante pour pouvoir se reposer avant la journée qui s'annonçait difficile.
Ayano n'avait pas réussi à fermer l'oeil depuis qu'il s'était étendu sur le sol. Il revoyait sans cesse les morts, ses compagnons, ses amis, ceux qu'il considérait comme sa famille d'adoption. Ses pensées allaient à Inamo, à sa soeur, à ceux dont il n'avait jamais réellement mesuré l'importance dans sa vie. Son coeur saignait et lui disait de pleurer, mais il n'y arrivait déjà plus, trop choqué par les évènements de la veille. Que pouvaient-ils faire ? Existe-t-il au moins le moindre centre pour les accueillir ? Ce cauchemar prendrait-il jamais fin ? Dans sa mémoire de jeune homme et de toutes les histoires de fin du monde qu'il avait pu entendre, jamais aucune n'avait abouti sur quelque chose d'optimiste. Un bruissement de draps derrière lui et des pas léger annoncérent la venue de la jeune femme de la famille.
Depuis qu'elle avait pleuré la perte de sa famille, Inamo n'avait plus fait le moindre sourire, son monde s'était effondré et le seul espoir qu'elle avait était désormais le jeune domestique de la famille qui, elle l'avait toujours plus ou moins su, était amoureux d'elle. Elle n'avait pas pu rester là, dans son coin, laissant son protecteur improvisé. Inamo se rassurait ainsi de la dure vérité qui est que c'était elle qui souffrait le plus et ne pouvait rester seule dans le même lieu d'où se trouvait les cadavres des gens qu'elle avait chéri toute sa vie.
- Est-ce que tu dors ? demanda-t-elle d'une petite voix, aussi légère qu'un courant d'air. Les rideaux sur les épaules et les cheveux défaits, elle avait longuement hésité avant de venir dans la partie de la pièce réservée au jeune homme.
- Non, je n'y arrive pas. répondit-il sur le même ton, sans pour autant bouger. Inamo vint alors s'allonger face à lui, tentant de cacher la tristesse que trahissait son visage. Elle ne pouvait se permettre de paraitre abattue face à lui, elle ne voulait pas se montrer faible et misérable. Devant faire face à ce cauchemar ensemble, aucun des deux ne voulait exposer ses faiblesses, ils souhaitaient un retour à la normal impossible, un rêve dans leur esprit qui ne se réaliserait probablement jamais.
- Demain... Est-ce que nous y arriverons ? Demanda-t-elle, le regard perdue dans les yeux de son compagnon, étrangement brillant sous la lumière verdâtre du néon indiquant la sortie. Sans qu'il ne puisse répondre, elle avait saisi sa main et l'appliquait contre son visage. Ayano ne sut que répondre. Il ne souhaitait pas mentir à celle pour qui il avait tant de tendres sentiments, mais il ne pouvait pas non plus exposer la vérité, celle qui lui aurait fait dire qu'il serait prêt à mourir pour qu'elle puisse vivre. Elle est celle des deux qui en avait le plus de mérite, elle était intelligente, intellectuelle, plus qu'il ne le serait jamais lui qui n'avait jamais connu que la violence des rues et l'abandon.
- Je n'en sais rien, mademoiselle... Il ne tenta pas de retirer sa main, cette main même qui avait pris le dernier espoir de la jeune femme, celui de revoir son petit frère en vie. Son coeur chavira mais nul larme ne coula. Il s'avança pour prendre la demoiselle de ses rêves dans ses bras, la réconfortant comme il le pouvait.
La tête appuyée ainsi sur le torse chaud d'Ayano, Inamo se laissa aller, éclatant en sanglot. La fatigue et la peur rongeait son esprit. Elle ne pouvait pas réprimer sa détresse plus longtemps. Ainsi blottis, ils s'endormirent finalement, dans le silence de la pièce uniquement brisé par le grattement sinistre des morts à la porte.
Ouvrant un oeil, puis le second, Ayano sorti de la torpeur de son sommeil dérangé. Il n'avait dormi que quelques heures, mais à son réveil, le rêve s'était dissipé et le cauchemar était bien réel. Inamo était déjà debout, et avait déjà revêtue ses vêtements. Se levant, il ne parla pas, se contentant d'à son tour se préparer pour la sortie qui marquerait le tournant de leur vie. L'arc dans son dos et un katana à sa ceinture, Ayano ferma les yeux pour se concentrer. Il devait laisser ses craintes là où elles ont leur place : oubliées dans son esprit. Ce n'est pas la peur qui doit conduire ses pas, mais l'envie de vivre, une envie particulièrement difficile à trouver par les temps qui courent.
Inamo, le sabre de son père à la ceinture, s'était réveillée bien plus tôt qu'Ayano et n'avait pas réussie à refermer l'oeil. Elle se sentait honteuse d'avoir ainsi exposer ses sentiments, mais cela ne lui avait fait que du bien. Elle avait profité des quelques moments seule pour se recueillir sur les dépouilles de sa famille. L'idée d'en finir lui était venu à l'esprit, mais alors qu'elle avait dégainé son sabre afin de s'ôter la vie, le visage d'Ayano lui était venu en tête. Le garçon n'avait pas hésité à la suivre jusqu'ici, il n'avait pas hésité et c'était montré courageux outre mesure. Il aurait pu partir sans venir la chercher, mais il ne l'avait pas fait. Portant un regard sur le domestique encore endormi, elle sentit son coeur se serrer. Pourquoi lui ? Un sourire se dessina sur ses lèvres. Se laisser aller, laisser éclater la fleur dans son coeur. Il allait être son nouvel espoir, son unique chance.
Laisser les pensées obscures quitter son corps. Ayano soupira, ils ne sortiraient jamais d'ici vivant et cette pensée là ne quitterait pas son âme tant qu'ils n'auraient pas réussis. Ouvrant les yeux et s'avançant vers la porte, il y déposa la main, entendant les ongles grincer de l'autre côté de la porte.
- Inamo... Commença-t-il, je dois te confesser quelque chose. Se retournant pour faire face à la jeune femme, il voulait avouer son crime, celui qui fut d'ôter la vie au petit garçon contaminé. Sans qu'il ne put rien ajouter, la demoiselle se lança sur lui, l'embrassant avec fougue. Il se mit à rougir, mais ne put s'empêcher de lui rendre son baiser.
- Pour la chance. Argumenta-t-elle en quittant l'étreinte de son chevalier servant.
Désormais parés, les deux sortirent leur arme et d'un hochement de tête pour signifier qu'ils étaient prêts, Inamo placa sa main sur le lecteur d'empreinte, déverrouillant la porte. Un grincement lugubre se fit entendre et la porte s'ouvrit, dévoilant l'horreur face à eux. Aucun des deux ne put bouger, glacés d'effroi face à la marée sombre et apocalyptique se dressant face à eux. Des dizaines et des dizaines de corps s'étaient entassés face à la porte. L'odeur de mort emplie la pièce. Reculant d'un pas, Inamo sentit son coeur accélérer puis ses mains se mirent à trembler. Quel espoir futile avait-elle eu ? Quelle idée avait permis à son esprit d'espérer une fin joyeuse à cette histoire ?
Au même moment, quelques rues plus loin, une explosion se fit entendre. Un bruit sourd, violent. Les morts détournèrent la tête, scrutant le loin de leurs yeux aveugles. Cessant de respirer, les deux vivants se mirent à espérer. Cette explosion les sauverait peut-être du glas imminent auquel ils faisaient face. Un zombie fit demi-tour, puis un second, et un troisième. Il ne fallut que peu de temps à la horde pour se détourner de l'armurerie. D'un pas léger et le plus discret possible, Ayano et Inamo avancèrent derrière cette horde mortelle. Les rayons du soleil frappèrent leur peau à travers les fenêtres salies des éclaboussures de sang et des griffures des morts. Ils firent plusieurs pas et voyant un escalier dégagé, ils partirent dans sa direction, puis marchèrent en silence.
Le manoir appartenait depuis des générations à la famille Tsukinuchi, la bâtisse datant de plusieurs décades, la plupart des marches grinçaient et d'un geste de la main, elle invita Ayano à le suivre au plus prêt, connaissant les marches à éviter pour les descendre en silence. Elle avait très jeune à monter et descendre sans se faire entendre, le moindre son résonnant avec écho dans le hall.
Arrivés aux trois quarts du parcours, ils ne purent que constater que les dernières marches avaient été brisé, probablement sous l'une des attaques des anthropophages sur l'une de leur victime, viscères et sang se répandant dans les brisures du bois. Tentant de poser le pied le plus stable possible, Inamo trébucha. Ayano réussit à la retenir, mais dans sa précipitation, il appuya son pied sur l'une des marches grinçantes. La demi-seconde durant laquelle la marche émit son râle parut durer une éternité pour le jeune homme. Tenant Inamo du bout du bras, nul n'osait bouger, de peur que l'un des morts errant au rez-de-chaussée ne les aient entendu. Rien ne se passa et lentement, il dégagea son pied puis Inamo arriva au niveau du sol.
La porte semblait désormais à portée de main. Il ne restait au couple que quelques mètres à faire avant de sortir de la propriété familiale. Ensuite, ils leur suffiraient de courir à travers les rues en évitant les zombies pour atteindre le commissariat.
Ils n'allèrent malheureusement jamais plus loin. Alors qu'ils passèrent la porte d'entrée, ils comprirent ce qu'était le bruit sourd qu'ils avaient entendu plus tôt. Les forces armées n'avaient probablement pas établi de camp. Elles n'avaient pas non plus tenté de récupérer d'éventuels survivant. Une épaisse fumée noire montait de toutes les directions autour d'eux. Une larme coula sur la joue d'Inamo qui compris le triste spectacle.
- Ils ne sauvent personne... Dit-elle d'un voix tremblante. Ils se contentent de faire table rase. Son sabre tomba au sol tandis que le bruit des avions se fit entendre. Trois points noirs se dessinèrent dans le ciel, dissipant la fumée sur leur passage.
- Nous pouvons toujours fuir... Il reste un espoir... Se lamenta Ayano, dont les mains lâchèrent prise, son corps acceptant cette triste fin. Inamo saisit alors Ayano et se blottit dans ses bras.
- Merci pour tout, Ayano. Dit-elle en relevant la tête vers les points noirs grossissant, dévoilant de lourds avions, des bombardiers.
- Adieu, mademoiselle. répondit-il en relevant une des mèches tombant sur le visage de sa belle maitresse.
Alors que le bruit sourd des avions attirait les morts, qui passaient aux côtés d'Ayano et d'Inamo sans les voir, les deux s'embrassèrent.
Le bruit se tut enfin.
Le souffle revint.
La neige tomba en avril.
