L'attitude de Bellamy était peut-être plus qu'amicale.
Clarke chassa cette pensée avec un geste agacé pour replacer une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle voulait écarter cette idée troublante de son esprit, parce que si elle se révélait vraie, la situation en deviendrait encore plus compliquée. Déjà qu'elle ne savait plus où elle en était avec Lexa ! Elle lui avait dit qu'elle avait besoin de temps et c'était vrai : le souvenir de Finn était encore trop présent. Et voilà que maintenant Bellamy, avec qui elle pensait que tout serait clair et sans problème, semblait agir différemment à son égard !
Elle était fâchée contre elle-même de s'être laissée aller à pareil mouvement de faiblesse devant lui. Ils étaient supposés être alliés, amis tout au plus. Mais il n'était pas question que son propre comportement laisse croire à Bellamy qu'il pouvait y avoir quelque chose de plus entre eux. D'accord, il était loin d'être repoussant. Il était même plutôt séduisant et elle se rappelait, un peu coupable, à quel point le charme de son sourire l'avait frappée en pleine face lors d'un de leurs rares moments de joie.
Elle secoua la tête dans un mouvement d'impatience. Il ne fallait pas qu'elle commence à se sentir attirée par lui, déjà parce qu'elle savait pertinemment que si attirance il y avait, c'était quelque chose de vaguement plus physique que d'ordre sentimental. Elle devait bien admettre que son cœur avait manqué quelques battements en sa présence, lorsqu'il esquissait un geste pour la protéger ou la touchait, mais en dehors de ça elle ne pensait pas tellement à lui, plutôt à Lexa, dont l'omniprésence dans son esprit la rendait troublante.
Elle remonta sa manche d'un geste vif et continua à aiguiser la lame de son petit couteau, celui qui lui servirait de scalpel si besoin, voire d'arme de dernier secours en cas de difficulté. Cela faisait plusieurs minutes qu'elle frottait sans relâche la pierre spéciale contre la lame brillante et elle tenta de se concentrer de nouveau sur sa tâche. Mais plus elle tentait de le chasser, plus le souvenir du contact de son bras dans leur dernière étreinte lui revenait en mémoire.
De toute façon, tout ce qu'il avait à lui offrir se résumerait sans doute à une présence rassurante, plus empreinte de puissance que de douceur, songea-t-elle. Lorsqu'elle s'imaginait ce que ce serait de se retrouver dans son lit, dans une étreinte beaucoup moins amicale, elle sentait un creux dans son ventre, certainement dû à l'idée que cela serait beaucoup moins tendre qu'intense. Bellamy conviendrait parfaitement si elle cherchait un partenaire de défoulement et il semblait penser la même chose d'elle, mais ce n'était pas exactement ce qu'elle voulait en ce moment. Son sentiment de manque illusoire devait être simplement dû à un besoin plus qu'à une réelle attirance envers lui. Elle avait certes besoin d'être rassurée, même si ça la tuait de le reconnaître, chose qu'elle était bien obligée de faire lorsqu'elle se réveillait en sueur après un énième cauchemar. Mais elle avait aussi besoin de quelqu'un avec qui parler, à qui raconter tout ce qui lui retournait le cœur depuis plusieurs semaines, et pas d'un simple exutoire pour ses pulsions. Elle était très attachée à Bellamy mais elle sentait qu'elle ne le considérait pas comme autre chose qu'un ami. Un très bon ami, certes. Et il ne fallait pas qu'il se méprenne là-dessus.
Clarke essuya un peu de sueur sur son front avec le dos de sa main. En rangeant le couteau dans son petit étui de cuir, elle se promit de ne plus se laisser aller en présence de Bellamy.
En marchant vers la tente de Lexa, Clarke se demandait vaguement ce qu'elle lui voulait. Elles avaient déjà mis au point le plan d'attaque de la bataille à venir et, au niveau de la stratégie militaire, il n'y avait rien à modifier tant qu'on n'aurait pas du nouveau sur les équipements de l'adversaire, par exemple. Ils attendaient simplement le moment propice pour lancer l'assaut, pour l'instant. Voilà pourquoi ils avaient installé le camp à flanc de montagne ; ils attendaient, positionnés le plus près possible de leur cible, dans un endroit sécurisé et défendable.
Tout en se remémorant tout cela, Clarke coupa par un groupement de tentes pour arriver plus vite, et dût zigzaguer entre les soldats qui jouaient à des jeux inconnus d'elle (qui ressemblaient peut-être à des osselets) ou nettoyaient leurs armes. Elle sentait bien qu'ils rongeaient leur frein ; une telle inactivité devait leur être inhabituelle et une certaine tension commençait à peser entre les hommes de Lexa et les siens, si elle pouvait les considérer comme tels. D'autant plus qu'il ne leur était pas permis de sortir du camp, discrétion oblige, et que les obliger à tourner en rond sans rien faire les agitait plus qu'autre chose. Quelques bagarres avaient même éclaté dernièrement pour des motifs stupides, et les uns et les autres cherchaient de plus en plus de prétextes pour dénigrer l'autre camp. A terme, cette division croissante pourrait se révéler dangereuse, mais Clarke ne savait pas très bien comment calmer le jeu de son côté sans trop faire sentir son autorité, qui était apparemment aussi insupportable à certains des anciens habitants de l'Arche.
Elle entendit les terriens parler après son passage en Trigedasleng. Clarke sentit poindre une certaine inquiétude à l'idée que sa présence soit désagréable au sein du camp. Elle espérait que combattre ensemble les rapprocherait un peu, au lieu de les diviser. Ils avaient accepté Octavia dans leur groupe, mais cela ne garantissait pas leur bienveillance envers le reste des siens.
C'était justement Octavia qui lui avait dit que Lexa voulait absolument la voir, tout en ignorant à quel sujet. Elle avait été pressante cependant, et avait insisté pour que Clarke abandonne ses occupations au plus vite : ça devait être plutôt important. Clarke arriva enfin à l'entrée de la tente, et fit un signe de tête hésitant au garde qui en surveillait l'entrée. Celui-ci y répondit et s'écarta pour la laisser passer. Elle écarta le pan de tissu et entra.
L'intérieur de la tente manquait cruellement de lumière par rapport à l'extérieur et elle dut cligner plusieurs fois des yeux avant de distinguer quoi que ce soit. Elle s'était arrêtée à quelques pas seulement de l'entrée par réflexe, de peur de heurter quelque chose ou quelqu'un. Mais à mesure qu'elle y voyait plus clair, elle se rendait compte qu'il n'y avait rien devant elle. La table, le fauteuil avaient été reculés et tous les autres meubles écartés dans l'ombre. Soudain, quelque chose bougea dans le fond et Clarke esquissa un geste pour attraper son couteau, mais elle s'arrêta bien vite en reconnaissant ce visage si familier.
« Lexa ! Tu m'as fait peur ! », lâcha Clarke dans un sourire de soulagement, qui laissa vite la place à l'inquiétude.
« Tu voulais me voir ? Il s'est passé quelque chose ? Si c'est pour le plan de la bataille, on en a...
- Il ne s'agit pas de cela, Clarke. » l'interrompit brusquement Lexa.
Son visage pur de toutes peintures de guerre se détachait dans la semi-obscurité de la tente, mais ne laissait transparaître aucune émotion, si ce n'était un léger souci. Clarke attendit, surprise. Son interlocutrice se remit enfin à parler :
« C'est à propos de ton peuple, Clarke. Tes gens contiennent difficilement leur animosité vis-à-vis des miens, et on ne pourra bientôt plus les empêcher de se battre pour de bon, si l'on ne fait rien avant que cela arrive.
- Oui, enfin mon « peuple » comme tu dis n'est pas le seul à faire dans la provocation, et tu le sais. Tu te souviens de la bagarre qu'a déclenché Madred il y a quelques jours ? Charles n'y était pour rien, et cela ne l'a pas empêché de se retrouver avec le nez cassé. »
Lexa sembla balayer ses objections de la main, alors qu'elle se détournait légèrement.
« Quoi qu'il en soit, il serait temps d'agir pour les faire cohabiter encore un moment, jusqu'à l'assaut. Il n'est pas question de le donner alors que nos troupes sont aussi divisées et moralement faible.
- Je ne peux pas y faire grand chose, tu le sais, regretta Clarke. Ce ne sont pas « mes » gens et je parviens à peine à me faire entendre en ce moment. Alors les faire changer d'état d'esprit... »
Lexa se tourna vivement vers elle, une lueur étrange dans le regard. Ses yeux étaient presque entièrement noirs, tellement la pupille s'était dilatée. Clarke esquissa un mouvement de recul : elle ne savait si c'était l'atmosphère de la tente qui lui donnait des idées, mais elle avait l'impression que le commandant n'était pas dans son état normal.
« Il le faut, Clarke. Il serait temps que tu prennes les choses en main. Tu es responsable de ton peuple, quoi qu'il advienne. Tu es née pour cela. »
Elle s'approcha et, d'un seul pas, se retrouva à quelques centimètres seulement de Clarke, qui respirait légèrement plus fort mais avait cessé tout mouvement.
« Clarke du peuple du ciel... »
Clarke attendit, pensant qu'elle allait ajouter quelque chose, mais celle-ci se contenta de lever les yeux vers les siens, ses yeux au magnétisme si intense qui la bouleversait tant, puis les abaissa furtivement vers ses cheveux clairs qui serpentaient sur son épaule et enfin sa main. Tout cela dura quelques secondes seulement qui parurent beaucoup plus longues à Clarke, puis Lexa lui tourna le dos pour se diriger vers le fond de la tente.
Ne sachant ce qu'il venait de se passer, elle ouvrit la bouche puis la referma. Lorsque ses neurones parurent se reconnecter, elle se fit la réflexion idiote que l'extérieur de la tente était vraiment silencieux : elle entendait seulement le bruit du vent dans les pans de lourd tissu qui formaient les tentes. Mais elle n'avait pas détaché ses yeux de la silhouette de Lexa qui se tenait immobile dans l'ombre. Après une hésitation, celle-ci parut se ressaisir :
« Clarke, dit-elle d'une voix qui semblait un peu radoucie, fais passer parmi les tiens le message que toute tentative de provocation ou de conflit qui menacerait la sécurité du camp sera sévèrement châtiée. C'est valable pour tout le monde, sans exception. »
Elle avait prononcé sa dernière phrase en la fixant de son regard redevenu neutre, mais toujours imposant. Clarke avait l'impression que le terme « exception » s'adressait en particulier à elle. Elle ne répondit rien.
« Il est indispensable de maintenir une certaine discipline jusqu'à la bataille. J'ai laissé jusqu'à présent une pleine liberté à tes gens, Clarke du peuple du ciel, mais si les tensions ne s'apaisent pas bientôt, je n'hésiterai pas à leur imposer nos règles.
- Je suis toujours celle qui prend les décisions quant à eux, Lexa.» tenta Clarke, sans toutefois y mettre autant d'assurance qu'elle l'aurait voulu, surtout que son abrupt retour à une formule purement formelle lorsqu'elles n'étaient que toutes les deux la troublait au plus haut point.
Mais Lexa ne réagit pas, haussant légèrement les épaules avant de disparaître derrière un pan de la tente.
Demeurée seule et essayant de rassembler les éléments de cette discussion quelque peu déroutante, Clarke tourna machinalement les talons et sortit de la tente, retrouvant la lumière aveuglante du soleil.
