Clarke lâcha immédiatement ce qu'elle tenait dans ses mains pour s'élancer vers Lexa.

Elle venait de l'apercevoir traversant le camp avec deux gardes et sauta sur l'occasion.

Elle marmonna un vague « désolée, j'ai un truc à régler » à l'attention de Bellamy et Octavia avec qui elle rassemblait des munitions depuis une demi-heure et s'éloigna à grands pas en direction du petit groupe qui approchait des limites du camp sans attendre de réponse.

Il fallait qu'elle parle à Lexa ; elle en avait pris la décision la veille en se tournant dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil. Elle ne savait plus très bien où elle en était, mais voulait éclaircir certaines choses avant qu'ils risquent tous leur vie et qu'elle craigne de perdre des réponses en même temps que des proches.

Elle pressa un peu plus le pas, voyant qu'ils allaient dépasser les dernières tentes, et les rattrapa bientôt, se plaçant ostensiblement dans le champ de vision de Lexa qui comprit le message. Celle-ci s'adressa alors à l'un des hommes qui l'accompagnaient en Trigedasleng et elle dut le congédier, car ils s'éloignèrent tout deux, non sans jeter un coup d'œil à Clarke qui attendait. Lexa se retourna vers elle et l'interrogea du regard.

« J'ai à te parler » commença-t-elle.

Clarke savait très bien que seul ce genre de formulation avait une chance d'éveiller vraiment son attention concentrée sur sa charge de chef ; au fur et à mesure que les choses se faisaient sérieuses, elle semblait filtrer inconsciemment les informations selon leur utilité et leur urgence, et ainsi un simple « j'aimerais te parler » n'aurait presque aucune chance de se frayer un chemin dans le fil de ses idées. Au mieux, cela pourrait déclencher un geste d'agacement, dû au fait qu'elle n'aurait renvoyé des hommes que pour se retrouver à l'écouter se plaindre de ses petits problèmes personnels. Pour se faire entendre, il fallait se montrer décidé et ferme. Exactement lorsqu'il s'agit de se faire obéir de dizaines d'hommes, songea Clarke.

Elle attendit quelques secondes et, voyant que Lexa ne bougeait pas d'un pouce, prit son silence pour un signe d'assentiment.

« Voilà, je... Que s'est-il passé, hier ? »

Elle ne savait comment l'exprimer autrement et avait choisi la forme claire d'une question directe, quoique un peu trop abrupte à son goût. Mais elle voulait faire s'abaisser, ne serait-ce qu'un peu, les barrières qu'elles avaient dressées entre elles depuis le rejet partiel de Clarke.

Lexa parut un peu surprise.

« Nous avons discuté des problèmes d'entente entre nos troupes » hasarda-t-elle en levant un sourcil interrogateur.

Elle semblait avoir repris une contenance et son expression neutre et indéchiffrable habituelle était revenue sur son visage. Clarke sentait très nettement que c'était bien le commandant Lexa en face d'elle, empreinte de sa patience tranquille.

« Vraiment ? Il ne me semble pas avoir parlé sur un réel pied d'égalité à ce moment-là. Mais peu importe. »

Elle se remit à hésiter. Etait-ce bien le moment de parler de tout ça ? Remuer l'histoire du baiser, après lequel elles s'étaient toutes les deux braquées, chercher la faille qui ouvrirait une fois encore le cœur de Lexa, et cela seulement pour que Clarke obtienne quelques certitudes... Elle se sentit peu assurée et ne savait plus très bien d'où elle avait tiré cette détermination de tout à l'heure. Avait-elle seulement le droit de réveiller le souvenir peut-être douloureux de son rejet alors qu'il venait d'elle ? Et puis si elle s'était trompée, ainsi que Lexa, comme elle avait voulu le lui faire croire, à quoi bon ? Ce serait une sorte d'humiliation de se faire confirmer qu'il n'y avait effectivement rien de sérieux dans ce baiser et que Lexa s'était simplement laissée emporter.

En repensant à tout ça, Clarke hésitait de plus en plus face au commandant qui attendait patiemment, en surveillant du coin de l'œil le paysage calme et boisé qui s'étendait au-delà du camp.

« Je ne sais pas si je peux... »

Cette nouvelle tentative sembla réveiller une fois de plus son attention.

« Je ne sais pas si je peux demander cela, mais qu'est-ce qu'il se passe ? Je veux dire... »

Elle avait hésité à rajouter « entre nous » mais elle n'était plus vraiment certaine que cette formule ait lieu d'être.

« Lexa... » se surprit-elle à dire d'une voix presque implorante.

L'expression de celle-ci changea imperceptiblement. Elle prononça ces mots de manière inattendue :

« Qu'attends-tu de moi, Clarke ? »

Elle lui sembla soudain légèrement abattue, avec une sorte de lassitude qu'elle ne lui avait jamais vue dans le regard. Même sa voix semblait presque rauque.

Clarke ne comprit pas tout de suite : c'était elle qui avait posé la question, pourquoi la lui retourner ? Lexa serait-elle aussi perdue qu'elle malgré son assurance et sa nonchalance affichées ? Elle lui avait pourtant maintenu que son mouvement vers elle de la dernière fois n'était que le fruit d'une impulsion passagère, une erreur. Oui, mais c'est parce que c'est toi qui as amorcé un mouvement de recul, lui rappela une petite voix. Peut-être... peut-être Lexa n'avait-elle pas voulu la perturber plus que cela, après tous les événements douloureux auxquels elle avait dû faire face. Peut-être que son pas en arrière était plutôt dû au respect qu'elle éprouvait pour elle qu'à une quelconque méprise dans ses désirs.

Clarke fut prise d'une bouffée de sentiments confus ; elle était tiraillée entre les interrogations, la peur de se lancer, et une attirance de plus en plus forte pour la femme qui se tenait en face d'elle.

Presque sans s'en rendre compte, elle s'était avancée d'un pas et elle tendit la main vers son visage impassible. Mais avant de l'avoir touchée, elle hésita. Ce fut ce mouvement de recul qui provoqua une réaction de la part de Lexa. A la surprise de Clarke, elle s'avança fermement vers elle, pour la dépasser sans ralentir en direction de la sortie du camp, non sans la frôler au passage. Sans se retourner et sans un regard, elle avait attrapé son poignet hésitant une courte seconde en lui disant simplement d'une voix grave :

« Viens. »

Clarke lui emboîta le pas sans réfléchir, quelque peu ébranlée par cet ordre soudain. Il n'y avait personne pour surveiller l'entrée, remarqua-t-elle, à moins que des gardes soient dissimulés dans les arbres qui longeaient la clairière. Elles marchèrent jusqu'à être hors de vue sans toutefois entrer complètement dans la forêt, et Lexa se retourna. Clarke s'arrêta également pour ne pas la heurter. Une seconde s'écoula pendant laquelle elle tenta vainement de déchiffrer son regard magnétique qui la happait, puis Lexa rompit le contact visuel en battant des paupières :

« Clarke, est-ce que... »

Elle cherchait ses mots, évitant de la regarder trop longtemps.

« Qu'est-ce que tu veux ? » lâcha-t-elle enfin alors que ses yeux revenaient défier les siens.

« Que... moi ? Je... »

Mais Lexa ne semblait pas décidée à attendre une nouvelle fois sa réponse :

« Tu me rejettes et demandes du temps, puis tu reviens quelques jours après comme si de rien n'était pour me donner de faux espoirs. Tu hésites et je le respecte, mais cesse de jouer comme cela avec moi. Je ne comprends plus ce que tu veux. »

Tout en disant cela son expression avait oscillé entre l'irritation et quelque chose comme... de la tristesse ? Mais ce qui perçait dans sa voix pendant la dernière phrase était de l'impatience. Le cœur de Clarke fit un bond dans sa poitrine ainsi Lexa semblait ressentir la même chose qu'elle. Alors ce baiser...

« Tout était sérieux ? » dit Clarke, presque pour elle-même.

Lexa ouvrit des yeux étonnés, mais sembla avoir lu dans ses pensées :

« Bien sûr. »

Son ton contenait un peu de déception. Clarke s'attendait à ce qu'elle rajoute quelque chose mais elle n'en fit rien, se contentant de continuer à la regarder, un vague air de résignation sur le visage.

Clarke, elle, laissa son regard dériver, dessiner les courbes de celui-ci, glisser sur ses pommettes lisses et saillantes et s'accrocher à ses lèvres douces. Elle ressentait la même chose que lors de la dernière fois, dans cet instant suspendu qui avait précédé celui où elle avait pu les goûter. Et à présent, elle avait cette envie déraisonnable de recommencer. Mais Lexa devait être lassée de ce petit jeu, ce qui retenait la blonde de dire quoi que ce soit.

Tout cela maintenait entre elles un silence qu'elle percevait comme terriblement gêné. Clarke sentait qu'elle devait dire au moins un peu de ce qu'elle avait sur le cœur, de ce qui la tourmentait depuis que le jour de l'assaut était fixé, de ce qui la réveillait à présent que les cauchemars de défunts lui laissaient un peu de répit.

« Lexa... Si... Si jamais il devait arriver quelque chose pendant la bataille... »

Ses yeux s'allumèrent à ce mot. Elle lui coupa la parole :

« Non. N'y pense pas.

- Mais... C'est nécessaire, on joue notre vie ! Et je... ne sais pas comment je ferais si jamais une de nous deux..

- Non, Clarke.

- Lexa...

- J'ai dit non ! Cesse donc de te poser autant de questions, Clarke ! Si elles peuvent attendre, elles attendront. Crois-tu que c'est en ruminant tous tes problèmes et tes peurs que tu vas réussir à survivre à cette bataille ?

- Je n'ai pas...

- Bien sûr que si. Je le sens, je connais ça. Quelquefois il est nécessaire de cesser de réfléchir, de se poser des questions, et il faut simplement agir. Tiens-t'en à ce que nous avons décidé ensemble. »

L'expression de Lexa semblait s'être durcie et renfermée pendant cet échange.

« … et c'est valable dans tous les domaines » ajouta-t-elle en braquant un regard intense sur elle avant d'esquisser un geste pour se détourner.

Par réflexe, Clarke attrapa son bras pour la retenir.

« Attends ! »

Lexa se retourna vivement dans un mouvement de colère. Elle allait rétorquer quelque chose mais Clarke, qui se sentait comme brûlée par ce qu'elle percevait au fond de ses yeux, la devança :

« Je n'y arrive pas ! »

Comme Lexa semblait encore sur le point d'ouvrir la bouche, elle répéta, comme pour se convaincre qu'elle mettait réellement des mots sur son trouble :

« Je n'arrive pas à m'y tenir ! Je ne peux pas ! »

Le temps se figea et elles se dévisagèrent. Puis,dans une impulsion soudaine, Lexa empoigna le poignet qui l'avait retenue du bras gauche et elle la tira légèrement à elle tout en se rapprochant rapidement :

« Au diable, la faiblesse Clarke, gronda-t-elle, décide-toi ! »

Et elle l'attira à elle pour l'embrasser. Clarke ne se déroba pas et répondit à ce baiser brûlant, chargé de frustration et d'envie.

Elle sentit la main de Lexa quitter son bras pour se poser sur sa hanche et la presser un peu plus contre elle, son autre main qui glissait le long de sa nuque. Dans cette étreinte passionnée et presque animale, Clarke se sentit répondre alors qu'elle oubliait tout le reste. Elle était là, la langue de Lexa cherchant la sienne, fiévreuse et assurée pour la première fois depuis un moment que c'était ça qu'elle voulait. Elle voulait sa langue, elle voulait ses lèvres, elle voulait Lexa, dont la chaleur la gagnait tout entière. Hors de toute notion du temps, abandonnée à son contact, Clarke se sentait à sa place.