A l'issue de l'épisode à l'écart du camp, Clarke et Lexa s'étaient séparées sans d'autres mots que « Il est temps de rentrer », auxquels Clarke avait simplement acquiescé d'un mouvement de tête, certainement trop sonnée pour penser à poser les bonnes questions. Lexa n'avait toujours pas répondu aux siennes, ce qui n'était guère surprenant, étant donné que durant ces deux derniers jours elles n'avaient pas même eu le temps de se parler, tout au plus avaient-elles eu le temps de se saluer d'un regard en se croisant dans le camp.

Cela dérangeait un peu Clarke de ne pas se sentir fixée au sujet de ce qui allait se passer après la bataille, ou même de la confidentialité de la chose (devait-elle encore veiller à ce que les autres n'aient aucun soupçon dans le cas ou elle aurait à s'entretenir avec elle ? Avait-elle besoin de prétextes relatifs au stock d'armes ou à une obscure stratégie secrète ?). Mais peu à peu elle remettait ces questions à plus tard, se concentrant sur l'imminence du combat, refusant même de penser à l'éventualité de morts douloureuses. Elle se sentait un peu plus sereine depuis que ce second baiser, qu'elle avait fait durer, lui confirmait que Lexa éprouvait autant d'intérêt qu'elle. Elle se sentait aussi plus décidée à écouter ses recommandations, même si peut-être formulées sous le coup de la colère ; elle allait cesser de ruminer en permanence ses doutes et problèmes. Elle reconnaissait à présent qu'elle s'était laissée submerger après la mort de Finn, malgré son apparence extérieure de sang-froid et de pragmatisme, et que se concentrer sur la vérification machinale de l'état des armes, armures et soldats était un très bon moyen de se vider la tête.

« Clarke ! »

Heureusement pour elle, l'animation ne manquait pas dans ce camp, et elle était constamment sollicitée en vertu de son statut de dirigeante, même si elle n'aimait pas beaucoup se considérer comme telle. Malgré tout ce que Lexa pouvait dire, elle ne se sentait pas l'âme d'un chef et refusait de prétendre à un quelconque pouvoir de droit sur les autres. Elle faisait simplement ce qui lui semblait juste, et...

« Clarke ? »

Elle cligna plusieurs fois des paupières, sûre à présent qu'on l'appelait du dehors de la tente. Elle s'était perdue dans la contemplation des pans de tissu épais qui filtraient la lumière du soleil au-dessus de sa tête et s'était laissée aller à la rêverie. Mais quelqu'un l'appelait.

A demi dans le sommeil encore, elle se redressa sur son lit avec difficulté et lâcha un gémissement alors qu'un douloureux élancement traversait tout son crâne. Elle pressa ses mains contre ses tempes et prit un instant pour respirer profondément tout en fermant les yeux pour que le vertige se dissipe. Elle se sentait pâteuse et lourde et réalisa qu'il faisait très chaud sous sa tente à cause du soleil. Bon sang, quelle heure pouvait-il bien être pour qu'elle ait eu le temps de chauffer comme ça ?

Elle sortit de son lit de camp avec précautions tout en maugréant dans l'atmosphère suffocante. Sans prendre même la peine de vérifier si elle était vêtue de manière convenable, elle se dirigea vers l'entrée de la tente et écarta la toile épaisse qui tenait lieu de porte.

« Ah, Clarke, on a besoin de toi ! Je t'ai réveillée ?

- Bonjour, Octavia, répondit-elle en se massant le front, comme tu peux le voir.

- Lexa veut te voir, enfin, nous voir, rapport à l'organisation pour demain. »

Elle lui avait jeté un regard à la dérobée que Clarke ne remarqua même pas, encore aveuglée par la lumière extérieure.

« Demain ? Ah oui... Tu n'aurais pas de l'eau ? Je suis assoiffée.

- Tiens. »

Octavia détacha la gourde de sa ceinture et la lui tendit. Elle patienta le temps que Clarke ait bu une longue gorgée avant de répéter que Lexa voulait les voir très rapidement. Clarke lui rendit sa gourde en acquiesçant.

« Je vais demander à ce qu'on t'amène de l'eau pendant que tu t'habilles, mais rejoins-nous vite !

- Oui, oui » répondit Clarke d'une voix lasse alors qu'Octavia s'éloignait déjà à grands pas.

Elle regarda quelques secondes le mouvement des hommes qui se préparaient à replier le camp puis retourna sous la tente. Elle fouilla ses poches et ses affaires à la recherche d'une quelconque aide pour son mal de tête mais dut se résoudre à abandonner et se dirigea tant bien que mal vers la chaise où elle avait déposé ses vêtements la veille.


Lexa avait le front barré d'un pli soucieux, habituel à l'approche d'un événement important. Elle jeta à peine un coup d'œil à Clarke à son arrivée et continua ses explications qui, pour la plupart, consistaient en des rappels de la tâche de chacun des différents groupes lors du lancement de l'assaut. Clarke, qui connaissait déjà ces directives par cœur étant donné qu'elle en était pour moitié à l'origine, préféra promener ses yeux autour d'elle.

Ils étaient plusieurs, assemblés là parce qu'en charge d'une troupe, et elle pouvait lire sur leur visage qu'ils écoutaient tous très attentivement. Son regard passa de Yargo à Indra, puis à un autre terrien dont elle ne connaissait pas le nom, et sauta à Octavia puis à Bellamy qui... à ce moment précis sortit de son apparente concentration pour lui faire un clin d'œil. Elle répondit par un sourire qui se transforma en légère grimace alors qu'une douleur irradiait dans sa mâchoire. Elle se massa instinctivement le visage du bout des doigts en baissant la tête.

« Clarke ? Clarke, tu es avec nous ? »

La voix impérieuse de Lexa la brûla par son acidité. Ce n'était pas sur le ton de l'inquiétude qu'elle avait prononcé ces mots mais sur celui du rappel à l'ordre, et Clarke pouvait sentir tout le poids de son autorité peser sur elle. Elle se rappela soudain qu'elles étaient obligées de jouer à ce petit jeu-là pour éviter la méfiance des autres chefs de clans, toujours hostiles aux « gens du ciel ».

Elle s'excusa à moitié et fit mine de prêter une oreille attentive à ce qu'elle avait recommencé à raconter. Mais elle réfléchissait à ce qui pourrait la soulager un peu et se maudit intérieurement d'avoir passé tant de temps à traîner dans cet état semi-comateux au réveil. Elle se demandait aussi vaguement pourquoi ils faisaient cette réunion en plein air, debout en cercle en un endroit désert du camp, alors que toutes les précédentes se tenaient sous la tente du commandant. Mais elle oublia bien vite ces détails quand elle remarqua les regards réprobateurs et presque furibonds, que lui jetait Lexa.


« Tout va bien ? »

Clarke se tourna vers Lexa qui se dirigeait vers elle, surprise que son ton se soit radouci en si peu de temps. Elle venait de les congédier et ils commençaient tous à se disperser pour vaquer à leurs occupations, ainsi que Clarke, qui se préparait à suivre Bellamy et Octavia. Mais Lexa avait écourté son échange avec Indra qui l'avait prise à part à l'issue du conseil et, toute trace d'impatience ayant quitté son visage grave, elle l'avait rattrapée.

« Ça peut aller, dit Clarke en haussant les épaules.

- Tu n'étais pas très attentive, tout à l'heure. Un problème ?

- J'ai seulement mal à la tête, ça va passer. »

Clarke se sentit déjà un peu mieux en voyant que Lexa s'inquiétait sans en avoir l'air. Même si elle avait l'air ailleurs en s'enquérant de sa santé, elle avait remarqué son petit manège sans que Clarke s'en rende même compte, tandis que chaque chef prenait la parole pour exprimer son avis, à la fin du conseil.

Clarke avait prononcé cette dernière phrase mécaniquement mais l'appuya par un sourire aussi convaincant que possible pour la rassurer. Cela parut fonctionner puisque Lexa hocha la tête et lui dit :

« Je te laisse aller te préparer. On se voit plus tard ».

Et avant même que Clarke ait trouvé quelque chose à lui répondre, elle s'éloigna hâtivement vers sa tente. Celle-ci quitta à son tour l'endroit désormais désert, non sans avoir regardé pendant quelques instants sa longue démarche souple.


« Ça va mieux ? »

Clarke inspira profondément avant de répondre. Elle avait un peu appréhendé ce moment où il faudrait reprendre une attitude appropriée vis-à-vis de Bellamy. Ils n'avaient pas encore vraiment eu le temps de discuter depuis qu'ils s'étaient isolés sur la petite montagne, et avaient profité des derniers préparatifs pour le faire. Ils rangeaient et empaquetaient leurs affaires assis dans l'herbe, Octavia, Bellamy et elle, après les avoir sorties des tentes et assemblées en un tas afin de pouvoir être un peu ensemble pour la dernière fois peut-être, avait songé amèrement Clarke.

Et Bellamy, qui avait profité de la seconde où Octavia s'était écartée pour aller chercher quelque chose, s'était assis un peu plus près de Clarke pour lui demander discrètement comment elle allait depuis la dernière fois. Dernière fois où elle avait fini par pleurer d'épuisement sur son épaule.

« Oui, merci »

Elle lui dit ça dans un léger sourire avant de reprendre son emballage de vivres. Mais le regard de Bellamy était encore soupçonneux.

« Tu en es sûre ? Je...

- Oui, oui, le coupa-t-elle. Ne t'inquiète pas, j'ai simplement eu un coup de fatigue. J'étais découragée. »

Elle ne voulait pas qu'il s'inquiète et surtout qu'il continue à l'interroger. Mais comme ses regards fuyants et ses gestes pour éviter ses questions semblaient avoir l'effet inverse, elle se força à prendre un air serein et planta ses yeux dans les siens d'une manière qu'elle voulait assurée et affirma de nouveau qu'elle se sentait parfaitement bien. Si elle ne pouvait faire en sorte qu'il croie ce qu'elle avançait, elle pouvait au moins lui montrer par son entêtement à refuser d'en parler qu'elle avait repris du poil de la bête.

Il abandonna finalement et ils se remirent à discuter gentiment de sujets devenus banals, tels que l'ambiance au camp ou la biche à trois pattes que Bellamy disait avoir vu la veille. Octavia était revenue, sa couverture à la main, et elle commença à y enrouler des armes blanches tout en reprenant part à la conversation. Clarke s'arrêta un moment d'empaqueter ses affaires et profita de l'instant, un de ces rares moments où tout danger semblait écarté, où le reste du monde semblait s'être mis en pause, où elle pouvait oublier tout ce qui ne se rapportait pas aux petites futilités qu'ils prenaient plaisir à échanger.

« Qu'est-ce qu'il y a, Clarke, j'ai dit quelque chose de drôle ? demanda Octavia.

- Non, non, répondit-elle en prenant conscience qu'elle avait souri. Il n'y a rien. »

Et elle sentit encore une fois un sourire involontaire s'étirer sur ses lèvres.