Chapitre 1
Silent Ceremony


Acanthe


Je ne deviendrai pas ton corps.
Je ne deviendrai pas ton corps.
Je ne…

La Volonté de l'Abysse s'étend tout autour de nous, brume noire et vaporeuse ; même privée de corps, elle essaie encore de nous barrer la route, déformant l'espace-temps, modifiant les distances et les repères mentaux. Elliot serre plus fort ma main, et il me tire plus en avant. Je ne sais plus si nous flottons ou si nous courrons, sans doute un peu des deux. Sa paume est si chaude contre la mienne, elle me brûle maintenant, il faudrait que je la lâche, que je…

— S'il te plait, Acanthe… Je ne veux pas…

Il tourne la tête vers moi. Presque imperceptiblement, mais assez pour que je puisse me souvenir et le murmurer encore… « Je ne deviendrai pas ton corps... » Après tout, je suis censée être celle qui nous sortira de cet enfer, pas l'inverse… J'accélère et je parviens à son niveau. Sa main me serre un peu plus fort. Et la brume noire se dissipe peu à peu. Elle ne nous suit plus.

(Mais la Volonté rit, elle rit d'amertume et de lassitude, elle rit du monde qui s'écroule autour d'elle et des ruines qui s'écrasent sur sur ses larmes blanches).

Les ténèbres deviennent chaotiques, mélange indescriptible d'objets et de murs. De gigantesques dés tournent dans le ciel, qui s'est suffisamment éclairci pour que nous puissions voir où nous allons. Des rampes d'escalier, des portes ouvertes dans le vide, des fenêtres posées contre une pierre immense… Et nous évitons tout. La Volonté se tait. La Brume tremblote une fois, deux fois, trois fois, puis disparait.

Nous sommes sur le territoire des Chains, maintenant : mais elles sont trop lentes pour nous attaquer, pour réagir même à notre passage impossible — alors que nous courrons, je sens mon corps déchirer l'espace-temps déjà si fragile de l'Abysse. Elliot fatigue ; il ralentit, et sa main tremble, poisseuse, secouée de frissons, traversée de spasmes furtifs et instables. Une, à la tête humanoïde et aux yeux orange, tente bien de se jeter sur nous, mais je la pulvérise d'un simple mouvement de paume. Une faible. Je déteste les faibles.

Elliot hurle. Un pas de plus, et je commence à tomber. Plus que quelques secondes avant que nous ne soyons définitivement sortis de l'Abysse. Je visualise le manoir des Nightray, tel qu'il m'était apparu dans les souvenirs du garçon. L'obscurité devient plus noire, plus épaisse encore. Sensation d'étouffer. Mes lèvres se fanent, et c'est à peine si je parviens à murmurer :

— Elliot, accroche-toi, on y arrive…

Et, alors que la lumière perçait sous mes paupières que j'avais instinctivement fermées, quelque chose nous percute. Je ne deviendrai pas…




Tout va de travers.
Agir, réagir maintenant.

Il devrait y avoir assez de sang. Toute la vie qui s'écoule autour de moi, qui repeint le monde en rouge. J'ai froid. Mes muscles tremblent comme si c'était l'hiver, mes articulations craquent et se fendillent, ma peau s'ouvre sur des plaies grouillantes et putréfiées. Encore une seconde, juste une… Le sang soudain, qui inonde mes seins et mon torse. Mes lèvres sont scellées sur un cri silencieux, mais je parviens à murmurer :

— Hieratus… S'il te plait…

Et, sous les ailes squelettiques de la Chain, on m'arrache le cœur une seconde fois.



L'impact aurait dû être rude, mais je ne l'ai même pas ressenti ; mes organes palpitent sous ma poitrine comme pour en sortir et en déverser sur le sol. Je peux à peine bouger mon corps, pourtant je parviens à caresser les cheveux d'Elliot avec l'une, tandis que l'autre reste enveloppée autour de ses hanches. Il tremble, respire à peine. Bats-toi, je t'en prie. Je m'accroche à sa peau jusqu'à le faire saigner. Si je le lâchais… Je ne le lâcherai pas.

GROUILLEZ-VOUS, MERDE.

Quelques secondes encore, puis le bruit d'une porte de manoir qui claque, des exclamations. Je reconnais la voix comme si elle était la mienne, inquiète et souffrante, de Gilbert. Il faut que je parle. Il faut que je lui dise…

— Reim ! Rentre à l'intérieur et prévient les autres de… E… Elliot ?
— Soigne Elliot… En premier…
Noir.



Je me suis souvenue.
La première fois qu'on avait essayé de m'arracher le cœur, il neigeait.
J'avais cinq ans.



Je connais la sensation ; mon corps est encore trop lourd. Je me force à rester couchée, le temps de reprendre mes esprits. Faire semblant de dormir pour analyser la situation. Peu à peu, je prends conscience des couvertures qui m'enveloppent, et des bandages sur mon ventre, mes seins. Les blessures sont déjà presque entièrement résorbées. Ou, du moins, je ne me viderai pas de mon sang en me levant. C'est un minimum.

Elliot…

De toute évidence, il n'y a personne dans la chambre où ils m'ont amenée après nous avoir trouvés inconscients ; pas la moindre respiration, le moindre froissement de tissu, le moindre craquement de bois, juste le silence, entrecoupé parfois par un cri d'oiseau qui transperce la fenêtre. J'ouvre les yeux et m'assois sur le lit, sans sentir rien d'autre qu'une légère brûlure sur mon ventre. On m'a habillée d'une chemise trop grande et un pantalon en lin. Mon cœur bat normalement. C'est plutôt bon signe. Je laisse mon souffle ralentir ; j'ai passé plusieurs mois dans l'Abysse avec Elliot (années sans doute), je devrais être capable de détecter l'empreinte si particulière de sa présence.

Une seconde. Trouvé. Dans une autre aile, située plus au nord du manoir ; plus qu'à espérer que je ne croiserai personne – je n'ai rien pour me défendre, par même une simple dague. Je roule sur le côté et balance mes jambes en dehors du lit, avant de me lever. Mon corps cherche instinctivement le mur pour s'y accrocher, mais la douleur reste supportable. Je m'aventure dans le couloir après avoir doucement poussé la porte et regardé une dernière fois la chambre. Il n'y avait vraiment personne. Après tout, tout le monde doit être avec Elliot… Je lâche un soupir. Ils me gêneront tous.

Mes jambes se trainent le long de corridors interminables, et je suis bientôt obligée de poser mes mains sur mes hanches pour ne pas m'affaler sur le mur. Maudite Volonté. Elle avait vraiment fait tout son possible pour être crédible en essayant de nous tuer. Mais nous sommes dans ce monde, maintenant, et je ne suis pas devenue son corps.

« Ça ne l'empêchera pas d'essayer de vous précipiter à nouveau dans l'Abysse, tu sais. »
Hieratus, tu es là ?
« Tu vas avoir besoin de moi, non ? »
Oui. Reste prête, on devra être rapides.
« Fais attention. Quelqu'un arrive. »

Trop tard pour se cacher. De toute manière, les couloirs sont ambrés et plutôt lisses, dépouillés de toute décoration superflue, à l'exception des rideaux de soie rouge qui parcourent les pierres, et des plantes posées près des chambres. Je m'appuie contre le mur, me redresse et retire les mains de mes hanches. Autant ne pas avoir l'air d'un animal agonisant.

— Vous ne devriez pas être levée. Vous êtes blessée.
— Ce n'est presque rien.
— Quand on vous a trouvée, vous aviez le cœur à moitié extirpé de la poitrine.
— Uniquement à moitié ? Bah. Ça n'est pas trop grave, alors.

Je redresse la tête pour le regarder. Des yeux ambrés, des cheveux noirs et ondulés, un visage tremblant de fatigue et de cernes, des traits tirés, des joues rendues creuses par une inquiétude soudaine et prolongée. Il ne possède plus que son bras droit. Il tente de m'attraper le poignet, impatient, mais je me dérobe avec un petit sourire moqueur.

— Vous devriez me lâcher, Gilbert Nightray. J'allais soigner votre frère. Je parie qu'il ne s'est pas réveillé. Ses blessures risquent de s'infecter, si ce n'est pas déjà fait.
— … Savez-vous au moins où est sa chambre ?
— Bien sûr. Il faut tourner à droite au bout du couloir, puis encore à droite.

Je parviens à me relever sans boiter et le contourne. Alors qu'il était dans mon dos, j'esquive une nouvelle fois sa tentative pour saisir mon poignet ; mais il m'attrape à l'épaule et immobilise mon bras contre son torse. Je soupire.

— Qu'êtes-vous incapable de comprendre dans « ses blessures risquent de s'infecter », mon Sieur ? Je n'ai aucune envie qu'il meure maintenant. Surtout avec tous les problèmes qu'il m'a causés, alors que j'aurai pu sortir de l'Abysse seule.
— Vous êtes au manoir des Nightray. Je ne peux pas laisser n'importe qui se promener dans les couloirs sans même connaitre son identité, fut-il celui qui prétend sauver Elliot.
— Je ne prétends pas sauver Elliot, je l'ai sauvé. Il était mort. Je veux juste terminer le travail et disparaitre.

Il me lance un regard toujours plus froid, glacial. Pourtant, je devais être pitoyable, à moitié appuyée contre lui pour ne pas tomber, l'épaule rougissante de son étreinte trop forte. Il était beaucoup plus joyeux dans les souvenirs d'Elliot, attaché à son maitre, pouvant sourire avec insouciance, même dans les moments les plus graves. Mes jambes deviennent plus lourdes. Du sang commence à couler de mes blessures. Mes muscles sont trop tendus. Je n'y arriverai pas seule, je connais cette sensation : n'être ni capable de s'avancer ni de s'écrouler, coincée dans un espace-temps qui ne tolère que la souffrance. Personne ne doit savoir que je suis si faible, mais si je tombe au sol…

« Il faut se dépêcher. Tu vas bientôt t'évanouir. »
Je sais, Hieratus.

— J'aurai déjà pu appeler les gardes pour qu'ils vous arrêtent.
— Mon nom est Acanthe.
— Acanthe comment ?
— Juste Acanthe. Maintenant, faites-moi confiance et aidez-moi. Je marche difficilement, et je veux vraiment soigner votre frère. Acceptez simplement cela, mon sieur…

Il hésite encore quelques secondes, me saisit par les hanches, passe mes mains autour de son cou, et me soulève avec son unique bras, sans un seul commentaire. Je suis sans doute réellement maigre ; dans l'Abysse, Elliot disait, dans ses moments de lucidité, que j'étais une brindille qui s'évaporerait sous la moindre goutte de pluie. Ma tête bascule légèrement en arrière, tandis que la voix d'Hieratus martèle mon crâne et m'empêche de m'évanouir. Je ferme les paupières, laisse mes bras pendre, et, de ma main droite, j'effleure le manche du poignard accroché à l'une de ses hanches à côté du pistolet – je l'avais repéré alors que j'étais en face de lui. Je parviens à le saisir sans qu'il le remarque et le glisse sous mon pantalon en lin, légèrement appuyé contre ma cuisse. Encore deux minutes, deux couloirs, aussi longs qu'une éternité, puis Gilbert s'arrête. Je rouvre les yeux face à une double porte en bois massifs. La décoration est déjà plus fastueuse.

— Il y a du monde à l'intérieur ?
— Oui.
— Posez-moi, s'il vous plait.

Il obéit, et je m'appuie contre le mur, le temps de reprendre mon souffle, que j'avais coupé pour me concentrer sur la douleur et l'atténuer. Un filet de sang coule sur ma cuisse, caché par la chemise dégoulinante et rouge. Mes blessures se sont rouvertes.
Tiens-toi prête, Hieratus.

Je pousse la porte avec violence et entre d'un bond dans la chambre. Ils sont quatre à tourner la tête vers moi ; une jeune fille aux cheveux roux assise au bord du lit avec un blond aux yeux verts ; un, aux mèches folles et noires, tenant la main d'Elliot et lui épongeant le front, et un blond-gris, debout près de la fenêtre, qui se retourne vers moi avec surprise. Probablement Sharon Rainsworth, Oz Vessalius, Leo Nightray et Reim Lunettes.

— Désolée pour le dérangement. Je vais encore me donner en spectacle.

J'attrape le poignard, évite Gilbert et Sharon qui se sont jetés sur moi, puis m'entaille le bras du coude au poignet en hurlant le nom d'Hieratus, par-dessus les autres cicatrices qui le lacèrent. Le serpent noir apparait dans un éclat de glace, et vient se blottir contre le corps d'Elliot, enroulant sa queue contre lui, et l'enveloppant dans ses ailes squelettiques. Je me laisse tomber contre le lit alors que Reim arrache le poignard de mes mains, et que Gilbert me maintient pour m'empêcher de bouger. Leo tente de tirer la Chain, sans résultat. Oz me lance un regard ulcéré et crispe ses poings. Mes yeux se ferment tandis que je m'ouvre à la conscience d'Hieratus…

« Il était temps. Le corps du garçon tombe en miette. Il est blessé de l'intérieur, son cœur, ses poumons, tout est endommagé. C'est un miracle qu'il ait réussi à tenir si longtemps. Sa mort a dû être atroce. »
Tu y arriveras ?
« Oui. Mais je vais devoir puiser dans le sang de tes blessures, je n'aurai pas assez avec celui de ton bras… J'ai peur que tu ne… »
Fais ce que tu dois faire, Hieratus. C'est un ordre.
« Bien. »

Dans un dernier effort, je rouvre les yeux, m'apercevant que j'étais affalée sur le sol. Un regard ambré plonge dans le mien, à la fois furieux et inquiet. Je murmure avec difficulté :

— J'apprécierais fortement que vous ne me laissiez pas mourir d'hémorragie…

Le corps froid d'Hieratus s'enroule autour de moi alors que je tombe dans l'obscurité.