Ne me dites pas que j'ai posté le dernier chapitre il y a plus de cinq semaines ?! Sii ?! Frappez-moi, je vous en prie (si si, j'insiste !) - -' Je suis affreusement désolée de vous avoir fait attendre comme ça, mais la fin de l'année a été des plus chargées, et j'ai cru que je ne verrais jamais le bout de ce chapitre. En parlant de ça, je me suis éclatée à l'écrire, à part pour deux scènes que je peux pas encore caser Trop de descriptions et pas assez d'action, selon moi, mais bon, vous êtes les juges.
Les reviews ! (quewa, deux reviews pour le chapitre précédent ? Je suis comblée ! \^0^/)
Suzuka-san : toujours présente ^^ Oui hé hé, je commence à peine à diriger l'histoire vers l'intrigue principale, en-dehors des histoires d'amour diverses et variées, mais il faut rien dire encore, chut ! ;) Canicule au printemps ? Je... *réfléchit* les japonais font leur rentrée au printemps ? Ouaïe, désolée, je suis absolument pas renseignée sur les habitudes de la société japonaise... On va dire que je suis le rythme scolaire français, c'est déjà assez compliqué comme ça ^^''' #BAFF# Pour le commissaire, ce n'est vraiment pas un personnage important de l'histoire (on va le revoir une ou deux fois mais pas plus), alors j'ai préféré ne pas lui donner d'identité précise - mais peut-être que ça va changer... enfin... ça dépendra de mon humeur #SBAM# Ah ah, il fallait bien commencer à être sérieux un jour XD j'adore écrire cette fic et délirer sur les situations - ça me détend entre deux chapitres de ma fic principale, beaucoup moins comique *sigh*, mais bon, il faudra bien un jour entrer dans l'intrigue... ^^ oui, Kazama ne se rend vraiment compte de rien. X) il ne fallait pas que je rate sa présentation, à celui-là ! J'espère que ce chapitre te plaira au moins autant que le précédent :)
claraserah : (réaction en recevant le mail : "Une nouvelle lectrice ? Wééééééééééééé ! *danse de la joie* ) Bienvenue parmi nous, donc x) Tu m'en voies ravie :D Moi ze préfère Saito, ze vais me marier avec lui plus tard ^0^ Je suis passée voir le premier chapitre, qui est pas mal, de bonnes idées à développer par la suite :) je garderai un œil là-dessus ;) Merci pour ton soutien et à bientôt j'espère !
Ma playlist pour ce chapitre : El Mañana, Don't Get Lost In Heaven (Gorillaz), From Finner, Love Love Love (Of Monsters and Men), Come Away With Me (Norah Jones).
A perdre la tête
Chapitre 5 : La grande dévoreuse
─ C'est à cette heure-là que tu rentres, espèce de voyou ?
─ Mmh...
Kaoru leva les yeux vers l'horloge de la cuisine tout en attrapant une bouteille de soda. Eh bien, quoi ? Il n'était pas si tard que ça... Pour une fois qu'il n'avait pas traîné sur le chemin du retour !
Portant la bouteille à ses lèvres, il redressa la tête et croisa le reflet du regard mi-suppliant, mi-compatissant de sa sœur dans la vitre de la cuisine. Sur ses lèvres, il devinait les mots silencieux : « Courage », puis : « Par pitié, ne lui répond pas ». Kaoru fronça les sourcils.
─ Tssk...
─ Tu pourrais au moins prendre un verre, malpropre !
Vive comme un courant d'air, Chizuru disparut dans le couloir comme une hirondelle à l'approche de l'orage. Kaoru soupira tout en rebouchant la bouteille. Chétive comme une hirondelle à l'approche de l'orage.
─ Alors, Kaoru, continuait son père derrière lui, sarcastique, combien d'heures de cours as-tu séchées aujourd'hui ?
Derrière ses mèches trop longues, son regard se fit meurtrier.
─ Aucune, répliqua-t-il d'un ton trop doux, alarmant comme le calme qui précède la tempête. Tu peux appeler le lycée si tu veux vérifier.
Son père ricana.
─ Pas question que je décroche mon téléphone pour ça. Après tout, si tu n'as pas envie d'études décentes pour te trouver un boulot décent avec salaire décent, c'est ton problème, tu es assez grand pour décider de ce que tu veux faire de ta vie.
─ Je t'ai dit que j'ai bossé toute la journée, tu me lâches, maintenant ?
─ Et insolent, avec ça, en plus ! Petit voyou, est-ce que tu sais combien m'ont coûtés les frais d'inscription à ton fameux lycée, là, à ta sœur et à toi ?
─ J'en sais rien, fous-moi la paix !
─ Et la bouffe, hein ? Qui la paye, la bouffe que tu t'avales tous les jours, matin, midi et soir ? Toi, peut-être ?!
─ T'as qu'à me la faire payer, si t'en as marre !
─ Parfait, on va faire comme ça ! vociféra Kôdo en se levant.
─ Parfait !
─ Parfait !
─ PARFAIT !
Kaoru se réfugia dans la chambre qu'il partageait avec sa sœur en claquant la porte sans écouter les cris d'indignation de son père. Une fois seul, il jeta son sac à travers la pièce et se mit à frapper son oreiller jusqu'à ce que la rancœur se mût en remords. Il s'était une fois de plus laissé emporter. Quittant mollement son lit, il se laissa aller, front contre la fenêtre de la chambre. Sous lui, la ville étendait ses tentacules de ténèbres dans chaque recoin des ruelles, alors qu'elle refluait sous la lumière des grandes avenues en affichant son hypocrite façade. Mais Kaoru ne s'y laissait pas tromper. La ville était une dévoreuse. Elle lui avait déjà pris sa mère, la moitié de son père et maintenant elle voulait le voir sombrer à son tour, et chacune de ces longues déglutitions silencieuses résonnait encore dans sa tête. Kaoru détestait la ville. Trop d'humains au même endroit ne pourrait jamais donner rien de bon : il se sentait déjà étouffer dans cette boîte aux allures de maison, boîte entassée sur des autres boîtes avec d'autres boîtes par-dessus la tête et encore d'autres boîtes sur les côtés. Il avait encore quelques souvenirs de la jolie maison que ses parents habitaient alors, à leur naissance, dans la campagne d'Edo. Il y avait même un jardin, et les grands arbres qui y veillaient depuis des siècles offraient en été une ombre bienfaisante, tandis qu'en hiver, il faisait tomber sans fin la neige de leurs branches noueuses – de préférence, sur la tête de sa sœur... Mais depuis la mort de sa mère, Kôdo s'était aigri, rabougri. Il détestait les autres et les autres le détestaient – à part peut-être Chizuru, mais elle, elle n'était pas capable de haïr grand monde... La ville essayait de lui voler aussi ces souvenirs.
Derrière lui, le portable de Chizuru vibra brièvement et Kaoru, tiré de ses méditations, redressa la tête. Dans la salle de bain toute proche, le bruit de la douche lui indiqua que sa sœur était en train de se laver. Tant mieux. Il n'aurait pas osé la regarder dans les yeux après cette nouvelle dispute.
Une nouvelle fois, le portable se remit à vibrer une deuxième, puis une troisième fois. Kaoru fronça les sourcils. Qui donc assaillait sa sœur de messages, à cette heure-ci ? Soudain soupçonneux, il s'assura que sa sœur était toujours dans la douche avant de se saisir du petit appareil. Celui-ci, comme pour le narguer, vibra une quatrième fois entre ses doigts. Kaoru tapa rapidement le code d'accès (sa sotte de sœur n'en changeait jamais) et parcourut la messagerie, avant de hausser les sourcils de surprise. Qui pouvait bien être ce Heisuke ? Une connaissance ? Un ami ? Ou... plus ? Kaoru n'osait même pas y penser, déjà furieux. Il fit défiler les messages non-lus sur l'écran. Et il lui proposait... Une sortie au cinéma ?! Le lendemain ?! Kaoru sentit l'indignation et la jalousie le ronger tout entier. Sa petite sœur adorée, si innocente et naïve, sortir avec quelqu'un ? Kaoru eut le sentiment de redevenir un gosse auquel un imbécile de la crèche aurait piqué le jouet sur lequel il veillait jalousement. Le poids des années le rattrapa aussitôt. Plus si petite, la Chizuru... Son souvenir, tel une carapace cryogénique infaillible, l'avait conservée telle qu'il la voyait étant petite. Mais pour qui se prenait ce malotru qui voulait l'en extraire de force ?
Le bruit de la douche se tut et Kaoru reposa précipitamment le portable. Tout en faisant semblant de rien lorsque sa sœur le rejoignit, il décida que Chizuru n'irait peut-être pas toute seule à cette séance de cinéma...
─ Bonjour à tous ! Veuillez vous asseoir, je vous prie.
Les conversations qui bourdonnaient dans la classe diminuèrent jusqu'à s'éteindre et le silence se fit pour accueillir la jeune femme souriante et aux... poumons opulents qui venait d'entrer dans la salle, silence venimeux de la population féminine de la classe, gêné de la masculine qui sentait d'un coup la testostérone leur sauter au visage.
─ Ravie de vous rencontrer ! Je suis Kimigiku Otose, votre professeur de sciences naturelles pour cette année et j'espère que nous allons passer une excellente année ensemble. Pour commencer, messieurs, veuillez relever un peu les yeux je vous prie...
Poussés sans pitié du coude par leurs voisines, les jeunes mâles se mirent soudain à élever le regard au plafond avec force de toussotements. L'enseignante sourit impitoyablement.
─ Voilà qui est mieux. Etant donné que nous venons de faire connaissance, je vous accorde pour cette fois le bénéfice du doute, mais comme l'a dit quelqu'un dont le nom ne me revient plus à l'esprit, « les règles sont le garde-fou de la société », non ? Aussi établirons-nous dès maintenant un petit règlement que vous aurez à observer scrupuleusement. Tout d'abord...
Elle se pencha et saisit une craie sur le bureau. Devant la classe étonnée, elle étendit brusquement le bras derrière elle puis relâcha sa détente, envoyant la craie heurter le front d'un élève du dernier rang qui semblait perdu dans la contemplation du tableau.
─ ...tout d'abord, comme je le disais – la prochaine fois, ce sera l'œil, monsieur Hôsei –, il est interdit de fixer l'enseignant – c'est-à-dire moi – plus bas que dix centimètres au-dessous du col de la blouse. Je ne voudrais pas que votre attention soit détournée de l'objet premier du cours, à votre âge, les distractions sont déjà tellement nombreuses... Pour les contrevenants, je précise qu'une craie peut faire très mal sans laisser de traces et que je ne rate jamais ma cible. Une remarque ?...
L'assistance la fixait avec une terreur toute nouvelle. Quelle était cette folle qui leur assurait de pouvoir leur faire mal sans qu'ils en aient aucune preuve en souriant gentiment ?
Et pendant ce temps, celle-ci continuait :
─ … A l'intention de ceux qui s'obstineraient, je précise que je suis également experte en arts martiaux et connue sur les rings sous le doux pseudonyme de « l'Écarteleuse de prétendants ». J'ai été demandée dix-sept fois et demi en mariage – le dernier n'a pas eu le temps de finir sa demande – mais on ne m'a jamais passé la bague au doigt. Si vous voulez des précisions, cinq de mes prétendants se sont retrouvés aux urgences dans des circonstances mystérieuses tandis que les autres préféraient prendre rendez-vous chez un psychiatre. Bien. Maintenant, pouvons-nous commencer notre programme ? Il me semble que nous avons du pain sur la planche.
Les livres s'ouvrirent dans un silence de mort et Kimigiku, satisfaite de son numéro, put se promener comme elle le voulut devant le tableau durant toute l'heure qui suivit, car ses petits élèves, la sueur au front, semblaient bien trop concentrés sur leurs crayons pour pouvoir ne serait-ce qu'une fois lever les yeux vers elle.
Et c'était très bien ainsi, qu'elle se dit en s'installant confortablement dans la chaise molletonnée du bureau, les bras passés sous la nuque.
La ville accueillit d'un même soupir de soulagement retenu toute la journée la fraîcheur du soir qui se faufilait sous les portes et par les fenêtres comme une amie longuement attendue. Les ombres déjà bien longues semblaient s'étaler plus que de raison sur le sol, comme si, fatiguées de leur office, elles s'étaient retrouvées engluées dans le béton encore chaud, dont les pores s'ouvraient enfin et respiraient à l'approche du crépuscule : la ville traînait les pieds, déjà bien engagée dans sa descente vers le matelas.
Dans sa salle de cours, fenêtres grandes ouvertes sur les embouteillages de l'heure de pointe, Sanosuke Harada se permit de défaire le premier bouton de sa chemise en regardant partir les retardataires. S'il s'en allait maintenant, il avait une chance de filer avant que Shinpachi n'ait fini de ranger le gymnase, et donc, d'éviter une nouvelle salve d'étouffantes déclarations amoureuses de la part du professeur de sport (il avait récemment passé le cap de la centaine, Sano les avait comptés, mais cette tête de mule ne voulait pas lâcher l'affaire, c'était devenu une question d'honneur). D'ailleurs, à ce propos...
Sano sortit son portable et passa en revue la messagerie en fronçant les sourcils.
C'est bien ce que je pensais.
« Il » lui avait encore envoyé une dizaine de messages durant sa dernière heure de cours. A croire qu'« il » n'avait que ça à faire. Sano les supprima les uns après les autres, sans même les lire, mais de toute manière, il connaissait par avance leur contenu : des déclarations d'amour plus indécentes les unes que les autres, des suppliques, des demandes de rendez-vous sans retour. Depuis plus d'un mois, le professeur de mathématiques recevait des déclarations anonymes provenant toutes de la même personne. Elle s'était d'abord contentée d'un message par semaine, mais devant son mutisme, elle avait ensuite augmenté la cadence à un message tous les trois jours, puis tous les jours, jusqu'à ce que ses déclarations finissent par devenir pluri-hebdomadaires. Sano avait d'abord soupçonné Shinpachi d'avoir dégoté son numéro quelque part, mais il avait conclu que son collègue n'était pas l'auteur de ces messages devant sa totale incrédulité. Et puis, ça ne lui ressemblait pas. Non, Shinpachi était lourd et envahissant, mais ce harcèlement-là lui faisait plus froid dans le dos. Son auteur était méthodique, il voulait à tout prix parvenir à ses fins et ne semblait pas vouloir s'arrêter de si tôt. Sano savait bien qu'il pouvait porter plainte, qu'il aurait dû le faire depuis longtemps, mais quelque chose le retenait : la conviction que, s'il allait voir la police, toute cette affaire irait beaucoup plus loin qu'elle ne le devrait. Il avait lu quelques-uns de ces messages, il avait noté la syntaxe désordonnée, le rythme irrégulier, comme si l'auteur était à bout de souffle.
Des conneries, tout ça.
D'ailleurs, Sano commençait à soupçonner quelqu'un – une piste sérieuse, cette fois. Mais effarante, beaucoup trop. Il aurait préféré faire erreur sur la personne.
Le professeur de mathématiques rassembla ses affaires et verrouilla la salle après avoir supprimé jusqu'au dernier des messages anonymes. Alors qu'il quittait la cour du lycée, il ne remarqua pas l'ombre qui lui emboîta le pas au coin de la rue. Pas plus qu'il ne la remarqua lorsqu'il passa le portail de son immeuble. Pas plus qu'il ne l'entendit retenir de justesse la porte du hall de l'immeuble et noter l'étage où son ascenseur s'arrêtait.
Dans le couloir qui menait à son appartement, Sano jeta un coup d'œil à son courrier. Récemment, son fanatique anonyme s'était aussi mis à déposer des lettres chez lui, de plus en plus insistantes et nombreuses. Sa boîte aux lettres, auparavant aussi vide que le porte-monnaie d'une adolescente les jours de soldes, débordait désormais tous les soirs des suppliques de son inconnu, un raz-de-marée de papier qu'il ne parvenait pas à endiguer. Poussant un soupir, Sano pénétra dans son appartement puis referma derrière lui. Il jeta le courrier sur la table sans avoir le courage de parcourir tout de suite les lettres enflammées de son fanatique anonyme. Le professeur de mathématiques s'affala sur le canapé et tendit la main vers la télécommande, lorsque son oreille le ramena à la réalité. Son oreille droite, pour être plus précis. Celle qui, de là où il se tenait, était tournée vers la porte d'entrée. Habitué du kendo, Sano avait aiguisé son ouïe à travailler pour ses yeux là où ces derniers ne pouvaient pas aller, et la confiance qu'il portait en ses oreilles était pour l'heure très claire : il y avait quelqu'un derrière la porte.
Il alluma la télé pour tromper son visiteur, faisant le pari de se priver de son sens auditif, puis se rapprocha doucement la porte. Le rire de Bruce Willis accompagna ses pas jusqu'au seuil... sous lequel son mystérieux visiteur était en train de glisser un mot. Une colère froide s'empara de Sano et il ouvrit brusquement, trop brusquement la porte. Son fanatique anonyme se figea et leva les yeux vers lui.
Devant lui, Okita Sôji, élève de deuxième année, se redressa de toute la hauteur que son adolescence lui permettait. Les lignes de son uniforme étaient aussi droites que la ligne de son dos : il avait l'œil attentif comme un animal qui vient d'entendre le chien dans les buissons. Ou le loup. Ou le chasseur. Avec un frisson désagréable, Sano se demanda s'il devait porter le costume de ce chasseur.
─ Qu'est-ce que tu fais là ?
Ça ne sonnait pas juste. Il y avait trop de malaise dans l'air pour que les morts puissent y sonner juste.
─ C'est toi qui me harcèles depuis tout ce temps ? s'obstina-t-il devant son mutisme.
Silence. Le regard de l'étudiant dériva lentement derrière lui. Des aveux.
─ Sôji, petit imbécile, tu sais que je pourrais porter plainte contre toi si tu continues comme ça ?
─ Vous le feriez vraiment ?
Hein ?
─ Vous le feriez vraiment, Harada-san ? le nargua l'adolescent de son air d'ange.
Sur son visage, les deux fossettes de l'espièglerie s'étaient creusées, juste en dessous des yeux. En face de lui, le visage de Sano sembla au contraire s'allonger. Le gosse prenait tout ça à la légère ?
─ Gamin, finit-il par lâcher. Je ne ferais rien pour cette fois, mais tu n'as pas intérêt à continuer de m'embêter, hein ? Rentre donc chez ta mère, il commence à être tard.
Il repoussa du bout du pied le papier que le jeune homme était en train de glisser sous sa porte puis la referma. Le claquement du verrou résonna de façon inhabituelle et Sano resta immobile, la main sur la poignée, attendant d'entendre les pas du garçon s'éloigner avant de s'effondrer de nouveau sur le canapé. Ces jeunes ! On ne savait jamais ce qu'ils allaient faire...
─ Voilà que je me mets à penser comme si je n'avais jamais eu quinze ans, songea-t-il tout haut.
Il avait certes été jeune et fougueux, impétueux et irréfléchi, mais aurait-il jamais eu le cran de harceler de la sorte une fille pour laquelle il aurait eu le béguin ?... Alors un homme, et adulte, de surcroît ! Cela dit, Shinpachi avait été plutôt pas mal, dans ce domaine. Cet abruti avait fichu en l'air toutes ses études pour le suivre, lui, dans les établissements où il était allé, et, s'étant retrouvé dans l'enseignement sans s'être aperçu, Shinpachi s'était fait professeur de sport (par défaut, pouvait-on dire). Cela dit, dans un métier où il pouvait faire des démonstrations de force et montrer ses muscles à longueur de temps, avec l'excuse d'une portée éducative, Shinpachi s'était plutôt bien trouvé... et avait fini par échouer dans le même établissement que lui, au grand dépit du professeur de mathématiques.
Pour en revenir à Sôji... Voilà que cette petite visite impromptue confirmait ses soupçons : c'était bien le jeune homme qui était à l'origine des messages anonymes. Cela le rassurait, et lui faisait peur à la fois. Le rassurait, car il craignait que la nature de son stalker fût pire encore, mais lui faisait peur car cet amour que l'adolescent lui portait semblait virer à l'obsession. Il connaissait Sôji, de vue, du moins. Bon élève, pas une lumière mais il se débrouillait. Les maths n'étaient pas trop son fort, et pendant les cours, il semblait toujours ailleurs, jamais concentré – Sano commençait d'ailleurs à comprendre pourquoi... Le jeune homme avait un naturel moqueur, mais pas méchant. Il savait s'arrêter. Comment un élève si ordinaire avait-il pu tomber amoureux de lui ? D'habitude, c'était de leur maîtresse de primaire que les garçons s'éprenaient... Soupirant, Sano alla chercher les lettres qui semblaient toujours l'attendre, posées sur la table, et pour la première fois, lu attentivement leur contenu. En se plaçant du point de vue du jeune homme. A chaque mot qu'il voyait raturé, il y sentait la volonté du garçon de faire du mieux possible. A chaque ligne qui débordait, il y voyait l'hésitation de Sôji. Et lorsqu'il eut parcouru toutes les lettres, il les laissa retomber.
Je pense que je viens de faire une connerie. Une grosse.
Parce que tout son ressentiment à l'égard du garçon avait disparu. Et à la place, il y avait...
De la pitié. Je suis con.
Les larmes se mirent à picoter les yeux de Sôji, comme des animaux en cage se pressant contre la sortie. Il les essuya rageusement d'un revers de la manche, ignorant les regards surpris des passants qu'il croisait sur sa route. C'était une façon de les fuir, de faire abstraction. Peu lui importait l'image qu'il donnait de lui en ce moment même, en pleine rue. Il renifla. Devant lui, un homme le fixait avec un regard compatissant. Okita le bouscula.
Ne me regardez pas avec votre pitié dégoulinante comme si c'était votre devoir de citoyens ! Vous ne savez pas, vous ne savez rien !
Cette vie l'étouffait. Jamais il ne pouvait être lui-même que dans le secret de sa chambre, toujours il fallait afficher le masque que les autres attendaient de voir. Il en connaissait à qui ça ne réussissait pas trop, mais lui, il y arrivait.
Sauf après les coups durs. Ne pouvait-il pas se reposer sur lui-même, retirer le masque pour panser ses plaies, un peu, lorsqu'il venait de recevoir un tel coup dans la gueule ? Tous ceux-là, avec leur inquiétude plein les yeux, leur pitié (un mot qu'il avait envie de cracher), il avait envie de leur faire du mal, autant qu'il avait mal, lui. Il fallait qu'il fuie leurs yeux insidieux avant qu'il ne pète les plombs, qu'il ne fasse un carnage, mais le lycée était déjà fermé à cette heure, Kondô-san était sûrement rentré chez lui et n'accepterait pas qu'il reste pour la nuit. Alors, rentrer chez lui n'était plus une option... même si ça le rendait furax.
Okita fit claquer la porte d'entrée comme si elle était personnellement responsable de ses malheurs. Tandis qu'il faisait voler ses chaussures à travers l'entrée, une voix faible l'appela de la cuisine :
─ Tu es rentré ?
─ Ouais.
Il laissa tomber son sac et sa mère sortit de la cuisine. Elle sourit, ce qui eut le don de l'exaspérer.
─ Tu rentres de plus en plus tard, Sôji... Je me demande où est-ce que tu vas traîner.
─ Ça te regarde pas.
─ Tu es tout décoiffé, comme d'habitude... Quand apprendras-tu à te servir d'un peigne ? demanda-t-elle en approchant une main des cheveux de son fils pour les remettre en place.
Okita intercepta cette main en plein vol et la repoussa brutalement en arrière.
─ Me touche pas !
D'un pas rapide, il gagna sa chambre et fit une nouvelle fois claquer la porte. Derrière lui, sa mère soupira. Sa mère soupirait toujours. C'était une de ces petites choses qui avaient compris que quoi qu'elles fassent, la vie était toujours plus fortes qu'elles, et qui avaient appris à se résigner. Tout chez elle était petit, sa voix, ses gestes, ses sourires, ses soupirs, même ses pas étaient petits, comme pour se replier sur elle-même, peu à peu. Et ce fils de tous les excès lui causait bien du souci, après deux filles posées et raisonnables.
Dans sa chambre, Okita s'était roulé en boule dans son futon et, yeux ouverts, fixait le vide. Il ne pleurait pas, car il avait chassé les larmes, mais la douleur n'en était pas moins là, tapie au creux de sa poitrine.
Kondô-san, un jour, vous m'aviez dit que si je désirais une chose, il me suffirait de déployer tous les efforts possibles pour l'obtenir, et que ces efforts seraient toujours récompensés, que, quoi que je fasse, les gens seraient toujours touchés par ma volonté. Vous ne m'avez jamais menti, Kondô-san, alors pourquoi, malgré toute la volonté du monde, je ne parviens pas à atteindre Sano-san ?...
Si on lui demandait, Saito dirait qu'il aimait sa vie comme elle était. Il avait un toit au-dessus de la tête, de quoi s'habiller, de quoi manger matin, midi et soir, des études sérieuses et en bonne voie de réussite, une mère qui l'aimait... Certes, on pouvait noter l'absence d'un père. Mais c'était un moindre mal, aurait répondu Saito.
Attardons-nous justement sur cette absence, ce manque, cette chaise vide. Saito vous aurait reproché votre impolitesse et serait parti rapidement en vous tournant le dos pour mieux dissimuler son malaise. Car c'était là le drame de la vie presque parfaite de Saito Hajime : pas de père. Pas même une photo, rien. Le jeune homme lui-même ne l'avait pas connu, ou très peu, si peu que son visage s'était perdu dans l'écume des souvenirs. Il avait essayé d'en parler avec sa mère, peut-être, de raviver des images, mais celle-ci avait toujours évité le sujet. Comme si ce père inconnu, ce mari disparu était une petite chose gênante qu'il suffirait de repousser dans un coin pour qu'elle disparaisse. Mais pour Saito, ça n'était pas assez. Et sous le poids des années, les non-dits avaient enflé, lentement, mais sûrement, comme une infection latente, et cette chaise vide que personne n'occupait jamais, cette photographie de famille qui ne trônait pas sur le mur avec les autres avaient fini par prendre plus de place que s'ils avaient été là. Au début de sa vie, le petit Saito ne s'était pas rendu compte de cette différence, à peine un diffus sentiment de manque, comme si quelque chose n'était pas à sa place, mais il ne parvenait pas à deviner quoi. C'était dans les petites classes qu'il avait brusquement découvert que ce grand être à la voix grave, un père, lui faisait défaut. Le choc, brutal, sans qu'il y ait jamais été préparé. « Et toi, ton papa, il fait quoi dans la vie ? » Une question innocente, qui avait bouleversé son enfance.
Le soir, à la maison, comme on pouvait s'y attendre : « Maman, c'est quoi un papa ? » Sa mère n'avait rien répondu et l'avait envoyé se coucher. La première erreur. Il y en avait eu tant d'autres, après... Saito avait grandi d'un coup, sans papa, donc, sans papa pour lui apprendre à faire ses lacets, pour partir à la pêche le dimanche, pour partager une glace en regardant passer les filles. Ses lacets, il avait appris à les faire, seul. L'idée d'aller pêcher ne lui avait jamais traversé l'esprit, et les filles, il n'osait pas les regarder passer.
Et plus jamais il n'avait posé la question. Mais l'envie n'en était pas moins là.
Ce jour-là, c'était samedi. Et comme tous les samedis, dans le quotidien bien huilé de Saito Hajime, c'était l'après-midi courses. Sa mère gara donc leur petite voiture familiale sur le parking du centre commercial le plus proche. Les autres véhicules, serrés les uns contre les autres pour profiter des taches d'ombres qui fleurissaient sous les platanes, luisaient doucement sous le soleil comme des boîtes de conserve mises à cuire au four. Saito songea en les observant à des éléphants de mer à la carapace brillante, étalés sur une plage, ayant tout juste assez d'entrain pour jouer à se faire des passes de lumière. Puis il s'engouffra dans la fraîcheur du supermarché et la vision disparut.
C'était samedi, donc, et toute la population du quartier semblait avoir eu la même idée qu'eux : la foule qui se pressait dans les rayons lui aurait presque fait regretter le soleil du dehors. Néanmoins vaillant, Saito secoua fermement son courage faiblissant et s'immergea dans la foule après avoir pris une dernière fois son souffle. Le kendo lui avait appris à combattre son adversaire de face : il esquiva donc les ventres bedonnants qui se tendaient vers lui, les pieds qui semblaient s'attarder sur son passage, les bras, de préférence nus, qui se balançaient dans son sillage, sans oublier les chariots qui se frayaient un chemin de force, tout cela sans perdre de vue sa mère. Saito n'était pas particulièrement asocial, mais il avait un peu de mal avec le reste du monde. Tant que celui-ci restait loin de lui, il lui pardonnait son immensité.
Cependant, Saito releva la tête, car c'était un garçon qui ne voulait pas donner l'image d'un invertébré à frange longue, et son regard ô combien malchanceux croisa celui, violet, d'un homme qu'il aurait voulu ne jamais voir là – ne jamais voir tout court, ç'aurait été encore mieux. L'homme en question, grand, la trentaine, lui rendit son regard le temps d'une seconde, mais sans vraiment lui porter attention. Tant pis pour son image, Saito laissa ses cheveux retomber devant ses yeux tandis qu'Hijikata – car c'était bien lui – s'éloignait en sens inverse. Le jeune homme poussa l'audace jusqu'à jeter un coup d'œil derrière lui pour voir s'il l'avait reconnu mais l'enseignant ne s'était sans doute rendu compte de rien. Saito souffla de soulagement et oublia l'incident.
Une vingtaine de minutes plus tard, alors que sa mère, succombant à un piège qui tentait les femmes depuis des générations, s'était arrêté devant la vitrine d'une boutique et comparait depuis déjà cinq bonnes minutes deux chemisiers qui aux yeux de son fils n'avaient d'opposé que le prix, Saito, commençant à trouver le temps long mais préférant se taire, laissa son regard s'évader du côté d'une petite librairie, coincée entre deux magasins de vêtements dont les larges vitrines, s'étalant sur tout le mur, semblaient l'acculer entre leurs mannequins de plastique comme deux chats joueraient à la balle avec une minuscule souris agonisante. Soudain, Saito tourna la tête de côté et rentra la tête dans les épaules, donnant ainsi l'impression d'être absorbé dans la contemplation des légumes qui végétaient (ah, ah) au fond du chariot : Hijikata venait de sortir de la librairie, un sac bien rempli à la main. Qu'avait-il donc fait pour déplaire à ce point aux dieux ? Saito se promit de retourner dès que possible au sanctuaire afin de déposer une offrande plus conséquente.
Cette fois-ci, Hijikata leva la tête et Saito sentit avec horreur son regard s'arrêter sur lui. Du coin de l'œil, il le vit engager le pas dans sa direction, mais l'enseignant fut arrêté par une file de touristes américains (facilement repérables : chemises à fleurs et appareil photo autour du cou, une sorte d'uniforme conventionnel, ou bien une tradition) qui avaient justement décider de s'arrêter pour immortaliser les picturesque japanese shops. Saito les bénit de tout son cœur. Il attrapa d'autorité le bras de sa mère et l'entraîna à sa suite en lui lançant que ce n'était « pas raisonnable ».
Un peu plus tard, alors qu'il errait à la suite de sa mère dans les rayons surgelés, entre les cadavres de viande recomposée et de légumes modifiés, Saito se sentit un peu plus en sécurité mais n'en laissait pas moins traîner un œil derrière lui. Une fois, d'accord : le hasard faisait bien (ou pas) les choses. Deux fois, passe encore : le centre commercial avait quelques bonnes centaines de mètres de couloirs, mais Hijikata pouvait très bien traîner dans le même coin que lui. Il pouvait l'admettre. Mais trois fois, c'était un peu beaucoup. Il faudrait envisager la possibilité que son professeur était en train de le suivre. Non pas que Saito le détestât, mais à cause de ce fâcheux incident en début d'année, leur relation n'avait pas débuté sur les bases les plus saines. Il s'était déjà excusé pour le costume du vice-principal, mais celui-ci semblait avoir pris l'affaire personnellement, malgré le fait qu'il n'ait fait qu'appliquer le règlement du lycée. Saito était donc particulièrement mal à l'aise à chaque fois que son professeur était dans les parages.
Cependant, ses craintes et ses pronostics à propos du hasard semblaient passer bien au-dessus de la tête des dieux, car ceux-ci placèrent une troisième fois Hijikata sur son chemin. Celui-ci apparut au détour de la rangée, longea les pizzas surgelées en leur jetant parfois un coup d'œil. Saito se demanda s'il faisait la cuisine, ou si quelqu'un faisait la cuisine pour lui, puis le jeune homme se reprit brusquement et disparut derrière une pile de boîtes de bâtonnets de poisson en promotion (lui qui avait toujours détesté ce qui ressemblait de près ou de loin à un produit de la mer, sa mère le fixa bizarrement durant quelques instants). De l'autre côté de la rangée, Hijikata tourna la tête de leur côté et aperçut sa mère.
─ Tomone ! s'exclama-t-il, surpris.
─ Hijikata, fit-elle à son tour après l'avoir découvert.
Son expression s'était subitement refroidie. Derrière sa pile de bâtonnets de poisson, Saito grinça des dents. C'était précisément ce qu'il aurait voulu éviter.
─ Que fais-tu ici ? Je ne m'attendais pas à te trouver là, dit-il après l'avoir rejointe.
Elle désigna son chariot.
─ Je fais mes courses, comme tout le monde. Mais peut-être y a-t-il une interdiction qui vient de passer sur ce genre d'occupation, et que je ne suis pas au courant ? demanda-t-elle sur un ton qui avoisinait les zéro degrés. Tu m'as l'air bien renseigné.
─ Ah ! fit-il, l'air de ne pas avoir écouté. Au fait, Saito est avec toi ? J'aurais aimé lui parler...
─ Qu'est-ce que tu lui veux ? se hérissa-t-elle, soudain agressive. Le lycée ne te suffit plus, il faut maintenant que tu le poursuives en dehors des cours, c'est ça ?
─ Le poursui- Mais qu'est-ce que tu vas t'imaginer, Tomone ? rit-il sans s'apercevoir de sa fureur grandissante. Non, j'aurais juste voulu lui parler de-
─ Ne t'approche pas de mon fils ! s'exclama-t-elle soudain. Je t'interdis de lui adresser la parole, je t'interdis de même le regarder, tu m'entends ?! C'est mon fils !
Elle s'était redressée et paraissait lui barrer le passage, semblant avoir gagné quelques centimètres tandis que sa voix gagnait en décibels. Hijikata, éberlué, la fixait comme s'il la voyait vraiment pour la première fois. Autour d'eux, d'autres clients s'étaient arrêtés et chuchotaient entre eux en les fixant.
Saito était mort de honte. Jamais de sa vie il n'avait vu sa mère dans un tel état, et savoir que c'était son professeur qui était à l'origine de cette colère n'était pas pour le calmer. Surgissant de derrière la pile, il attrapa la main de sa mère et la tira.
─ Calme-toi et rentrons ! lui souffla-t-il. Tu ne vois pas que tout le monde nous regarde ?...
─ Saito-kun... fit Hijikata en le découvrant.
Le jeune homme voulut esquisser une courbette d'excuses mais sa mère le saisit par le poignet et l'obligea à se redresser.
─ Ne fais pas ça, Hajime, cracha-t-elle. Cet... individu ne mérite pas que tu t'excuses ainsi.
─ Maman, tu mélanges tout ! Il est aussi mon professeur... Lâche-moi, tu serres trop fort !
Elle finit par le relâcher et Saito, tenant son poignet meurtri, s'aperçut qu'un petit attroupement s'était formé autour de leur groupe. Il aurait voulu disparaître sous terre.
─ Tu ne vas pas remettre cette vieille histoire sur le tapis ? finit par demander Hijikata. Ecoute, Tomone, je comprends que tu m'en veuilles, mais ne laisse pas Saito-kun assumer les conséquences de nos erreurs... Laisse-le en dehors de tout ça.
─ Ç'a toujours été mon intention, Hijikata, répondit Tomone en lui jetant un regard noir. Alors, suis tes propres conseils et tiens-toi le plus loin possible de lui. Je t'aurais à l'œil. Tu as déjà fait trop de mal à cette famille...
Irrité par cette femme qui prétendait lui tenir tête, Hijikata ouvrit la bouche une nouvelle fois. Une fois de trop.
─ Quelle famille, Tomone ?
Alors que celle-ci semblait résolue à s'en tenir là, un éclat sauvage traversa son regard, le même éclat qui peut traverser les yeux d'une mère voyant sa progéniture jetée sur le passage d'un bus, et elle gifla Hijikata de toute la force de son bras. Puis, effaçant toute expression de son visage, elle reprit le chariot et continua son chemin. Hijikata partit dans la direction opposée en évitant le regard de Saito. Celui-ci resta encore un instant à regarder le dos de son professeur s'éloigner, songeant, écœuré, qu'il avait placé tant d'espoirs dans ce costard, il y a quelques semaines, avant d'emboîter le pas à sa mère.
Voilà qu'un étranger en savait plus sur sa mère que son propre fils. Les non-dits et les mensonges de cette « famille », comme disait l'autre, commençaient sérieusement à lui peser, et il n'allait pas le supporter longtemps.
Il y avait du monde dans la file d'attente du cinéma, cet après-midi-là, tout le quartier semblait s'être donné rendez-vous pour aller voir le dernier Marvel. Et Kaoru, grand fan de l'homme-araignée et tous ses joyeux compagnons, les aurait bien imités s'il n'était pas déjà investi d'une mission de la plus haute importance : surveiller sa petite sœur chérie et son – copain ? petit-ami ? Kaoru ne savait pas encore comment le désigner – qui ne se décidait toujours pas à se montrer.
Le jeune homme rajusta son chapeau et les gigantesques lunettes de soleil qui lui mangeaient le visage tout en s'assurant de garder Chizuru dans un coin de son champ de vision. Sa sœur, sur le parvis du cinéma, semblait chercher des yeux dans la foule le fameux Heisuke, qui allait bientôt être en retard de dix minutes. Avant même d'avoir rencontré ce type (et c'était déjà un bien grand mot), il baissait considérablement dans son estime. Qui oserait arriver en retard à un rendez-vous qu'on avait soi-même proposé, et faire attendre la fille que l'on était censé chérir de tout son cœur ?
De la terrasse où il était, Kaoru aperçut, pas très loin de Chizuru, une grande fille brune qui portait un large chapeau de paille et des lunettes de soleil dont on devinait rien qu'à la monture qu'elles avaient coûté bonbon. Il l'avait remarqué une dizaine de minutes auparavant : elle était arrivée peu de temps avant sa sœur et n'avait pas bougé depuis ce moment, en grande conversation téléphonique.
A ce moment-là, un garçon, à peine plus grand que lui (Kaoru tenait à ce point), les cheveux bruns en bataille et l'air un peu débraillé, apparut dans son champ de vision en courant et se dirigea droit vers Chizuru. Il lui dit quelque chose, s'excusant, sans doute, l'air gêné, et la jeune fille se mit à rire. Heisuke l'imita en passant convulsivement une main dans les cheveux de sa nuque. Kaoru se dérida un peu. Le copain en question n'avait pas l'air bien méchant... Après un moment de flottement, Chizuru s'approcha de lui avec hésitation et son compagnon rougit, s'approcha à son tour... jusqu'à ce qu'ils détournent tout deux la tête et s'embrassent sur la joue. De son poste d'observation, Kaoru fronça les sourcils. Qu'est-ce que c'était que ça ? Le garçon n'osait même pas prendre l'initiative d'embrasser son amie, même pour lui dire bonjour ? Il mit cet incident avec suspicion sur la cause qu'ils soient en public, mais se promit de garder un neurone ou deux là-dessus.
A côté d'eux, la jeune fille brune avait enfin décroché l'oreille de son téléphone. Impossible de voir où allait son regard avec ces lunettes de soleil, mais elle avait légèrement tourné la tête du côté des amoureux. Lorsque Heisuke bafouillant ouvrit la porte battante du cinéma à son amie et s'écarta pour la laisser rentrer – Kaoru se dit que la cause n'était peut-être pas encore totalement perdue –, elle leur emboîta le pas et rentra à son tour dans le cinéma. Kaoru se permit de hausser un sourcil. Qu'est-ce que c'était que ça, une filature ? Toutes les filles entre seize et vingt ans n'avaient donc rien d'autre à faire de leurs après-midis que de suivre un couple de coincés au cinéma ? Le jeune homme se sentit enfin dans la peau de celui qui a la situation en main. Sa sœur et son copain n'en savaient rien, il était le seul à avoir vu cette fille ! Et donc, logiquement, il était le seul à pouvoir les sortir de là. Bondissant de son fauteuil, il se précipita dans le cinéma, acheta un billet (tant pis pour ses économies, la sécurité de sa sœur était en jeu) et les suivit jusqu'à la salle de projection. Là, il chercha des yeux la jeune femme suspecte. Celle-ci était assise quelques rangs à l'arrière du couple et avait retiré son chapeau ainsi que ses lunettes : ce fut ainsi que Kaoru se rendit compte qu'il n'avait toujours pas retiré les siennes, et que par conséquent il avait l'air plutôt ridicule. Adoptant la démarche de celui qui n'a rien à se reprocher, Kaoru s'efforça de s'asseoir suffisamment à proximité de sa cible sans pour autant avoir l'air suspect. Finalement, il s'installa sur le rang juste derrière elle, quelques places sur la gauche.
Tant qu'il était là, il jeta un coup d'œil au couple inconscient de tout ce qui se tramait derrière lui. Heisuke, sûrement pour se faire pardonner de son retard, avait acheté du pop-corn – « bien », se dit Kaoru – et les deux jeunes gens semblaient bien en peine de savoir qui aurait l'honneur de baptiser le paquet, repoussant toujours la politesse à l'autre. Puis les lumières retombèrent et le film commença. Kaoru n'y voyait plus grand-chose, à l'exception du visage de la jeune fille suspecte qui s'éclairait d'une lueur laiteuse lors des scènes les plus claires. Celle-ci semblait absorbée par le film, mais elle jetait de temps à autres des regards en direction du couple. Au bout de quelques scènes de baston étourdissantes, elle se retourna et lui fit un clin d'œil qui le glaça de la tête aux pieds. Elle lui fit signe de se rapprocher et lui chuchota quand il fût à portée de sa voix :
─ Toi aussi, t'es en pleine filature ?
Et, alors qu'il était en proie à l'étonnement et au désarroi le plus profond, elle lui montra son chapeau et ses lunettes de soleil, avant de désigner les siens.
─ Les accessoires de celui qui ne veut pas se faire repérer, ajouta-t-elle. Comme quoi, les stéréotypes courent toujours...
Elle pouffa dans sa main.
─ Tu dois être Kaoru-kun, le frère de Chizuru-chan, non ? continua-t-elle sans se soucier de l'ahurissement qui se peignait sur son visage. Elle m'a beaucoup parlé de toi, et tu lui ressembles tellement... Surtout les yeux. Moi, je suis Sen, la meilleure amie de Chizuru – j'insiste.
─ Mais-mais-mais... Pourquoi est-ce que tu les suis comme ça ? Ton attitude pourrait prêter à confusion !
─ Hey, je te rappelle que t'as fait tout pareil que moi ! D'abord, Heisuke est un bon copain à moi, et ça fait des semaines que je le harcèle pour qu'il propose un rendez-vous à Chizuru-chan, vu qu'il est trop timide pour le faire tout seul ! Je te jure, si je m'en mêlais pas, il se passerait jamais rien entre eux, à peine des regards au coin d'un couloir... Et encore, ils oseraient plus rien faire pour la semaine à venir. Comme c'est moi qui ai arrangé ce coup-là, je veux vérifier que tout se passe bien et bien remonter les bretelles à Heisuke s'il a rien fait.
─ Ok, attends deux secondes... l'interrompit Kaoru qui sentait venir la migraine.
Cette fille avait un débit de parole incroyable, et elle pouvait passer du coq à l'âne sans le moindre complexe. Ce genre de personne avait tendance à lui taper sur les nerfs.
─ Et toi ? fit-elle.
─ Quoi, moi ?
─ Baah, qu'est-ce que tu fais là ? Tu surveilles ta sœur ? Ooh, c'est trop mignon l'amour fraternel, j'en ai les larmes aux yeux !
─ Baisse un peu le volume, ils vont nous remarquer ! s'énerva Kaoru.
─ Pas moyen... Leurs mains viennent de se rencontrer dans le pot de pop-corn et là, ils sont en position « out » pour les quinze prochaines minutes.
─ N'empêche... grinça le jeune homme.
─ Kaoru-kun.
─ Rajoute pas « kun » à mon nom comme t'en as envie !
─ Kaoru-kun ! Souhaites-tu le bonheur de ta sœur ? lui demanda-t-elle, l'air le plus sérieux du monde.
Coupé dans son élan, Kaoru prit prudemment le temps de s'interroger. S'il voulait le bonheur de sa sœur ? Bien sûr ! C'était même pour ça qu'il était venu là, au départ, non ?
─ Evidemment !
─ Alors, que dirais-tu de t'associer avec moi afin de tout faire pour que ces deux-là soient ensemble ?
─ La deuxième partie de ta phrase me va, c'est plutôt la première qui pose problème...
Elle soupira, puis lui tendit sa main droite, ouverte. La proposition tenait toujours. Kaoru la prit et la serra dans la sienne. Une fois qu'ils se furent lâchés, Sen sourit.
─ Je suis heureuse de t'annoncer que désormais, tu vas m'avoir à la bonne toute la journée ! Quand je « tout faire », c'est tout...
...Et Kaoru grinça des dents.
J'aime pas cette fin. Et j'aime pas la fin du passage avec Saito. Et j'aime pas le passage avec Sôji. Et- #BAFF#
Bref. J'ai adoré écrire ce chapitre mais y'a quand même quelques passages que je peux pas supporter. C'est certainement le plus gros chapitre de cette fic que j'ai écrit jusqu'à présent ^^ en même temps, vous le méritiez bien, après tout ce temps ;) Il y a certainement des fautes de frappe ou d'oubli de mot que je n'ai pas remarqué, mais j'ai écrit la plus grande partie de ce chapitre la nuit (oooh, pas bien !). La fatigue aidant, j'ai dû faire encore plus d'énormités que d'habitude...
Autant vous le dire tout de suite, je ne peux pas vous assurer qu'il sera posté dans deux semaines. Je vais faire le plus vite possible, mais bon... Vous savez ce que c'est ^^'''
