Chapitre 2
A l'Orient de tout
Acanthe
Quand j'ai connu Elliot…
Je n'ai jamais su pourquoi Alysse avait décidé de le « sauver ». Quelques mois avant sa mort, elle l'avait tiré des ténèbres de l'Abysse et l'avait jeté au pied du mur auquel j'étais enchainée. Ses cheveux, son corps, ses mains, tout était couvert d'un sang séché et sale ; mais, malgré ses muscles tremblants et la fureur apeurée gravée sur son visage, il avait levé ses yeux vers Alysse et avait craché à ses pieds. Elle ne s'en était pas préoccupée.
— Acanthe, je te présente Elliot. Il sera ton… animal de compagnie quand tu seras le nouveau corps de la Volonté. C'est un enfant malheureux. Son serviteur lui a fait passer un contrat illégal avec une Chain, et il a accidentellement tué deux de ses frères, sa sœur et sa mère, avant de se suicider pour empêcher que quelqu'un d'autre ne porte le poids de sa vie. Qu'en penses-tu, Acanthe ? Son histoire est-elle assez dramatique pour toi ?
Ses lèvres s'étiraient en un sourire candide, et elle riait comme une enfant qui arracherait les ailes d'un papillon. Elle s'était penchée vers Elliot et l'avait martelé de coups ; puis elle l'avait forcé à relever le menton, et à plonger dans les miens ses yeux électriques, où coulaient la rage et la volonté. J'avais alors pensé qu'il pourrait détruire n'importe quoi.
— Allez, jouons, jouons ! Partage donc tes souvenirs, Elliot…
Alysse m'avait noyée dans sa mémoire. Et dans son regard, je voyais les cadavres décapités qui se mouvaient pour l'étrangler, et les tapis tachés de sang, et le corps d'un jeune homme aux cheveux noirs, auquel il se raccrochait, comme pour ne pas mourir une seconde fois.
D'autres fois, elle nous torturait avec des ciseaux, ouvrait nos mains et nos bras, observait nos veines éclater sur notre peau, avant d'effacer les blessures d'un sourire. Nous buvions le thé avec elle, lui faisions la lecture, dormions avec elle. Et jamais nous ne pouvions dire « Non ».
Quand Alysse se lassait de jouer, elle nous détachait et nous enfermait dans la pièce, avant de disparaitre. Je restais affalée contre le mur, incapable de bouger, et Elliot s'asseyait en silence près de moi. Il ne savait plus parler, ou n'osait plus. Un jour, je lui ai demandé :
— Elliot, veux-tu t'enfuir d'ici avec moi ?
— … Est-ce que c'est seulement possible ?
— Je pense avoir trouvé comment faire. Il nous suffira d'attendre. Et de ne pas devenir fous.
— … Oui. Oui, je veux m'enfuir.
S'il avait su qu'au fond de l'Abysse, il pouvait tout oublier, aurait-il préféré rester là ?
Et pourquoi, après quatre-vingts années, Alysse l'avait choisi, lui, pour vivre avec moi ?
…
La sensation est la même que la dernière fois. Les bandages imbibés de sang qui enserrent mon ventre, les couvertures qui pèsent trop lourd sur mon corps frêle, la chemise et le pantalon de lin. Les blessures sont presque refermées, mais je les sens gonflées et douloureuses. Tout a cicatrisé trop vite. Je me mordille la lèvre pour attirer l'attention d'Hieratus.
« Tu as dormi quatre jours. Elliot est resté à ton chevet depuis ce matin. Il y a une dizaine de minutes, tu semblais prête à te réveiller, alors il a ramené… Oz, Reim et Gilbert, je crois. »
Merci, Hieratus.
« Elliot est à ton chevet depuis hier. Il est encore faible, mais j'ai réussi à le guérir entièrement. Les autres sont là depuis une quinzaine de minutes. »
Je ne réponds rien, mais ma respiration s'accélère légèrement, et je sens une main se poser sur mon épaule. J'ouvre les paupières sur des yeux bleu électrique.
— Hey, Elliot.
— Hey, Acanthe…
Puis il me gifle. Oz apparait derrière lui, et retient son bras qui s'apprêtait à m'en balancer une deuxième, non sans m'adresser un grand sourire. Il est tel que dans les souvenirs d'Elliot, le visage jovial et riant ; et pourtant, je sens dans son corps une tension, une lassitude impénétrable.
— Ne t'avise plus jamais de verser une seule goutte de sang pour me sauver !
— Tu aurais dû me le dire avant qu'on ne s'échappe de l'Abysse, alors, répondis-je avec ironie.
Malgré ses bras qui tentent de m'en empêcher, je m'assois sur le lit, dos appuyé au mur. Ma tête s'affaisse un peu, vaporeuse, m'affublant en plus d'une migraine. Gilbert et Reim, jusqu'alors restés en retrait, s'avancent vers moi. Je soupire :
— Trop de monde… Le quota de visites pour la journée est atteint.
— Vous serez interrogée par les Grands Ducs dans quatre heures. Reim restera avec vous. Essayez de vous rendre présentable, vous avez une mine affreuse.
— Évidemment, je saurai couvrir habilement le fait que j'ai failli mourir deux fois en une semaine, cause hémorragies multiples.
Reim toussote, Elliot me lance un sourire abusé, toute colère disparue. Gilbert demeure impassible et termine :
— N'essayez même pas de vous enfuir par la fenêtre.
— Pas de risque. Je préfère passer par les murs, en général.
Il crispe les poings et sort sans répondre, suivi par Elliot qui ne me jette plus un regard, puis par Oz qui m'adresse une grimace avant de fermer la porte. Reim tire près du lit une chaise collée à une armoire, et s'assied. Je m'allonge à nouveau, puis lui demande :
— Je vais dormir un peu. Vous pourriez me réveiller une heure avant « l'interrogatoire » ?
— Bien sûr. Sans indiscrétion, mademoiselle… Que comptez-vous faire ensuite ?
— Partir. En utilisant la force, s'il le faut. J'ai ramené Elliot, je n'ai plus rien à faire ici.
Un silence. Puis :
— Reim ?
— Oui ?
— Dans les souvenirs d'Elliot, Gilbert n'était pas si… froid…
— Il a changé. Il est devenu le duc de la maison Nightray. Il a beaucoup de tension sur les épaules. Et, entre la mort d'Elliot, la disparition de son frère, Vincent, et son incapacibilité à suivre et à protéger Oz comme il l'a toujours fait…
— Je vois.
Je ferme les yeux.
…
Quelqu'un me secoue.
— … C'est Monsieur Reim qui m'envoie, il me dit que vous devez être présentable et doute que vous soyez capable de le faire vous-même… Mais regardez-moi ça, vous avez du sang séché jusque dans les cheveux ! Et je parie que vous êtes toujours accoutrée avec cette horrible chemise de lin… Une dame ne peut pas certainement pas se montrer dans un tel état, devant des nobles, qui plus est !
J'ouvre mes paupières sur des yeux violets et une nuasse de mèches rousses penchée sur mon visage. Je lâche :
— Bonjour, Sharon.
Elle s'arrête une seconde, sans doute étonnée que je connaisse son nom, puis hausse les épaules comme pour elle-même. Elle saisit une robe assez étroite, qu'elle avait laissé sur la chaise, la porte à bout de bras, puis me dévisage tour à tour avec le vêtement, avant de le reposer et de me tendre la main :
— Levez-vous ! Que je voie si cette robe est à votre taille…
J'attrape sa paume et réussit à me mettre debout, à moitié appuyée sur elle, et à moitié sur le mur. Ces derniers jours, le geste est devenu un peu trop fréquent à mon gout… Je déteste les faibles. Mais je suis faible, maintenant, alors que mon souffle s'échappe de mes poumons, que des vertiges s'emparent de mon corps. Je suis incapable de m'enfuir de cet endroit…
— Oh, comme vous êtes mince ! Même cette robe ne sera pas… On l'ajustera avec des rubans, alors. Et on va abandonner le corset. Vous serez, au moins, présentable !
La robe qui pend sur ses bras me parait trop fine pour moi… Aurai-je souffert et maigri à ce point ? Je ne m'en souviens plus, maintenant. Tout cela n'importe plus. Je regarde mes mains. Même elles me semblent décharnées. Je soupire :
— Vous savez, tout ceci n'est vraiment pas nécessaire.
— Ne dites pas de bêtise ! Tenez, vous avez une salle d'eau à côté de votre chambre (elle indique une petite porte blanche). Lavez-vous, les cheveux compris, et séchez-les… Ils seront un peu mouillés, mais on les attachera pour masquer ça. Prenez la robe et filez !
J'obéis ; si je la contredisais, elle serait capable de me doucher elle-même. Alors que j'allais fermer la porte derrière moi, je l'entends murmurer, avec un ton plus sérieux :
— Acanthe, merci de nous avoir ramené Elliot…
…
— Vraiment, je ne veux pas sortir comme ça…
— Mais, vous êtes magnifique !
— Justement…
Le reflet dans le miroir qu'elle me montre… Une poupée, une poupée longiligne et fragile, qui pourrait se casser au moindre contact. Sharon a dégagé mon visage, relevé mes cheveux en un chignon lâche qui laisse retomber quelques mèches sur mes épaules, et passé du maquillage sur mes yeux pour faire ressortir leur « couleur orageuse ». Il suffirait d'un sourire, d'un seul sourire, pour que j'aie l'air heureuse… Et la robe, violet sombre avec des rubans bleus, resserrés à la taille pour éviter un effet bouffant. J'avais écarté de justesse les talons en prétendant ne pas pouvoir marcher dessus, avec mes blessures. Je suis belle, oui. Je suis aussi une autre… Acanthe, où es-tu ?
Sharon m'entraine dans les couloirs en s'auto complimentant, et en me jetant des regards complices. Je tente de mémoriser la disposition des lieux, le trajet jusqu'à ma chambre – les fenêtres donnant sur les jardins et permettant de s'enfuir sans trop de difficulté. Elle s'arrête devant une double porte en bois massif, ornée de motifs argentés qui représentent probablement la chute de Sablier.
— C'est Pandora qui va vous interroger… Elliot vous a déjà parlé de l'association, non ?
— Oui. Plus ou moins.
— Après les incidents d'il y a deux ans, Reim a décidé d'établir un quartier chez les Nightray. Il est devant vous. Et tous ceux qui vous attendent sont derrière.
« Si elle te dit aussi clairement, c'est qu'ils ne prévoient pas de te laisser partir d'ici. »
Je me fiche de ce qu'ils prévoient. Je m'échapperai après l'interrogatoire.
Sharon me laisse entrer et annonce mon nom. Je reste pétrifiée tandis qu'elle referme la porte derrière moi et se laisse gracieusement tomber sur une chaise. J'ai peut-être retrouvé des forces, mais pas assez pour m'enfuir devant autant de personnes... Oz, Alice, Leo, Elliot bien sûr, Reim, la duchesse de Rainsworth, le duc Barma, Gilbert, assis à côté d'un roux qui semble avoir la vingtaine, deux autres hommes qui portent, épinglé sur leur veste, le symbole des Nightray, et une dizaine de membres de Pandora, debout derrière les fauteuils disposés en cercle. L'une est vide.
« Il serait plus simple de répondre à leur question que d'essayer de t'échapper… Tu comptes mentir ? »
Je n'ai pas vraiment le choix…
Je sens le regard d'Elliot parcourir mon corps, s'attarder sur mon visage et mes cheveux… Après tout, il ne m'a jamais vue que vêtue de lambeaux et sale jusque sous la peau. Passé l'étonnement, il redevient froid et m'indique du menton le seul fauteuil de disponible. Je m'y assois en tirant sur la robe. Maudite Sharon. Gilbert se racle la gorge.
— Nous vous recevons, mademoiselle Acanthe, pour vous demander d'éclaircir les derniers évènements…
— On pourrait peut-être abréger les formalités et passer directement aux faits ? le coupe le duc Barma. La petite a l'air nerveuse, et nous savons tous ce qui l'amène ici… Dites-moi, Acanthe, que cachez-vous sous vos jolies boucles brunes ? Comment avez-vu pu sortir de l'Abysse et ressusciter un mort, sans qu'il ne fasse un contrat avec une Chain ?
Il se lève, s'avance vers moi, se penche sur mon visage et saisit une mèche de mes cheveux pour la rouler entre ses doigts. Je voudrais lui lancer un regard assassin et un coup de pied, mais je ne peux pas bouger… Pourquoi est-ce que je ne peux pas bouger ? Il approche ses yeux des miens. Un abyme. Un abyme noir au fond de ses iris. Est-ce que je vais…
— Lâchez-la, s'il vous plait, intervient la duchesse des Rainsworth.
— Tout de suite, ma dame. De toute manière, je ne peux pas lire en elle. Son esprit est fort.
Il se rassied ; quelque chose, en moi, commence à paniquer. Rester calme. Parler sans trahir ses émotions. Je hais les faibles.
— Je me suis enfuie de l'Abysse avec Elliot, parce que nous étions ensemble retenus par sa Volonté, et que je ne pouvais pas l'abandonner là-haut. Sortir une âme de l'Abysse est difficile, lui rendre son corps presque impossible. Nous avons attendu que la Volonté, à la mort d'Alysse, soit totalement affaiblie, puis nous nous sommes échappés. Ma Chain m'a aidé à distordre l'espace-temps pour que nous puissions regagner nos corps tels qu'ils étaient avant de mourir. Puis j'ai utilisé son pouvoir pour refermer nos blessures les plus graves, et pour que nous atterrissions sur la pelouse des Nightray. La Volonté a failli nous tuer, mais nous avons réussi. Et maintenant, puisqu'Elliot est sauf, je veux juste partir d'ici et ne pas causer plus de problèmes.
— Pourquoi étiez-vous prisonniers de la Volonté ? demande Oz.
— Je ne sais pas. Je suppose qu'elle le voulait, simplement. Elle est maitre de son monde, après tout…
Silence. Rufus me regarde toujours dans les yeux. Alice s'est enfoncée dans son fauteuil à l'évocation de sa sœur. Reim semble réfléchir, et finit par prendre la parole.
— Votre Chain, Hieratus je crois, est particulière, n'est-ce pas ? Vous n'avez pas le sceau des contractants illégaux sur la poitrine, et vous vous êtes ouvert le bras pour la faire apparaitre… Avez-vous passé un contrat avec elle pour sortir de l'Abysse ?
« MENS-LEUR. »
— J'avais un contract légal avec elle avant d'être précipitée dans l'Abysse. Hieratus est une Chain guérisseuse. En échange de mon sang, elle peut soigner n'importe quelle blessure, à condition que la quantité soit suffisante. Elle peut aussi se battre, bien que moins efficace qu'une Chain réellement combative.
Elliot serre les poings. Leo soupire et prend la parole :
— Je ne pense pas qu'elle mente. Je n'ai jamais entendu parler d'une telle Chain, mais je l'ai vue de mes propres yeux. En revanche… Cela ne nous dit pas qui vous êtes, Acanthe. Et c'est tout ce que je veux savoir. Pourquoi êtes-vous morte le cœur arraché ? Qui étiez-vous avant de sombrer dans l'Abysse ?
— Histoire banale. Des fanatiques persuadés de devoir offrir à un quelconque Dieu le cœur d'une jeune fille, pour qu'il les écoute enfin. Je suis morte pour rien et depuis trop longtemps… Il n'y a rien de plus à savoir. C'est juste un miracle que nous soyons ici aujourd'hui.
Les regards s'apaisent. L'histoire semble avoir fonctionné. Le duc Barma croise ses jambes et cesse de me dévisager, comme si je n'étais plus digne d'intérêt. Gilbert échange quelques mots avec le roux, qui sort un carnet et commence à écrire avec rapidité. Sharon m'envoie des sourires, parlant à sa grand-mère. Les deux hommes des Nightray, tout comme les membres de Pandora, restent impassibles. Reim réajuste ses lunettes. Seuls, Leo et Elliot chuchotent en me lançant quelques regards. Elliot… Il ne va pas…
— Elle ment.
— Quoi ?
— Elle ment. Elle n'est pas une fille banale. La Volonté l'a désignée pour être son prochain corps, avant même qu'Alysse ne meure.
Je m'enfonce dans mon fauteuil en soupirant, puis je lâche :
— Tout ceci ne vous regarde pas, de toute manière. Je ne sais pas moi-même pourquoi la Volonté voulait faire de moi son corps. Et cela m'importe peu. En revanche… il me semble que je n'ai plus rien à faire ici.
Je me lève, contourne le fauteuil (sous leurs regards pétrifiés ou furieux, je suppose) en soulevant ma robe avec mes mains pour ne pas marcher dessus, puis me dirige vers la porte. Partir d'ici le plus vite possible, avant de n'en dire trop...
— Doucement.
Deux membres de Pandora me bloquent le passage. Je leur adresse un grand sourire, et me mords suffisamment la lèvre inférieure pour laisser couler un filet de sang.
— N'oubliez pas qu'Hieratus peut aussi se battre.
— Vous ne pouvez pas l'utiliser, lance Gilbert.
— Que…
Je me tourne vers lui. Il tient un cristal orné du symbole des contractants au creux de sa main droite, parcourue de veines noires. Il ne me faut qu'un instant, un seul instant, pour comprendre. Raven…
— Voyez-vous, depuis la mort d'Elliot, Pandora a fait de nouvelles recherches pour limiter les pouvoirs des contractants illégaux. Ce cristal permet d'affaiblir les pouvoirs d'une Chain. Couplé au seau de Raven, il peut les bloquer définitivement si je le souhaite. J'ai senti la puissance de votre Chain, et apposé ça pendant votre sommeil, jeune fille…
Hieratus…
Hieratus, réponds, je t'en prie…
Hieratus…
Quelqu'un ?
Est-ce que qu'une Chain m'entend ?
Répondez…
Je me mords les lèvres une, deux, trois fois de plus, en hurlant son nom, mais rien ne se passe. Je laisse tomber ma tête alors que deux membres de Pandora saisissent mes bras et les ramènent brutalement derrière mon dos.
— Avant la séance, nous avions prévu de t'enfermer si tu représentais un danger, et de te surveiller. La Volonté de l'Abysse ne doit pas avoir un nouveau corps. Tu seras isolée dans un cachot avant que nous ne décidions de ton sort. C'est autant pour ton bien que pour le nôtre.
Je croise le regard électrique d'Elliot alors qu'ils m'emmènent. Si seulement j'avais eu un poignard…
