Chapitre 3
Bouquet de nerfs
Elliot
Lorsque j'approche la flamme des barreaux, Acanthe détourne la tête et ferme les yeux. Elle est blottie contre le mur de sa cellule, le visage parcouru de cernes, tremblante de froid, sa peau cachée par ses cheveux sales, et tire sa chemise sur ses genoux pour masquer les cicatrices blanches. Elle a encore maigri. Les premiers jours, elle tentait de se jeter sur moi et de me briser la nuque, même entravée par ses chaines. Maintenant, elle ne réagit plus elle se contente d'un petit sourire, à la fois sincère et ironique.
— Tu ne voudrais pas… éteindre cette torche ?
Il y a trois jours, Acanthe avait obstrué la lucarne avec un bout de tissu, comme si elle ne voulait plus percevoir que l'obscurité. Depuis, elle reste prostrée contre le mur, toujours dans la même position. Tout ressemble à l'Abysse, ici. Les chaines, la privation de repères et de sens. Je m'en souviens… comme elle se blottissait contre moi et pleurait lorsque nous étions seuls. Maintenant, elle ne peut plus pleurer. Je l'ai trahie.
Acanthe n'a jamais voulu blesser personne ; je l'ai vu dans son regard. Moi, j'ai tué ma mère, j'ai tué mes frères, j'ai tué ma sœur – oh, Vanessa, comme tu me manques ! – et pourtant c'est elle qui meurt lentement, à cause de ma franchise, de ma fierté, de ma colère irréfléchie, de mon impulsivité que Leo m'avait toujours tant reproché…
Pourquoi avais-je révélé à tout le monde qu'elle était une fille dangereuse ?
Pourquoi étais-je revenu dans ce monde si je fais souffrir tous ceux que j'avais aimés ?
Par fierté, sans doute. Merde.
Deux années se sont écoulées…
Je me souviens encore de leurs visages. Le sourire qui germait toujours au coin des lèvres de Gilbert, même quand il souffrait, a disparu ; maintenant, il traine derrière lui l'absence de son frère et de sa famille. Léo m'évite, lui aussi. Il a appris à vivre sans moi, incapable de me voir sans en souffrir, sans se rappeler de cette scène affreuse, et sans être assailli par la culpabilité.
Même Oz, cet idiot… qui me parle comme si j'étais un miraculé, avec un rictus gêné. Je ne suis pas un miraculé. Je suis juste mort comme un faible… Je ne pourrais jamais les oublier, cette puissance et cette ironie qui m'écrasaient le cœur lorsque j'avais hurlé…
Humpty Dumpty, I reject you.
Je ne voulais pas revenir pour cela. Je voulais revenir pour voir leurs sourires, pour sentir leurs cheveux, et pour passer mes bras autour de leur cou, les serrer contre moi… Leur dire que je les aime, que je ne suis pas Elliot Nightray sans eux… Et ravaler mon orgueil, oublier la douleur de ma mort, rencontrer Leo une seconde fois, rencontrer Oz une seconde fois, leur redonner tout le bonheur qu'ils m'avaient offert alors. Pourtant, je n'avais rien pu faire, sinon pleurer face aux tombes de mes frères, et enfermer Acanthe…
Je suis Elliot Nightray.
Je suis un imbécile.
Et l'épée noire à mes côtés, qui pèse sans cesse plus lourd sur mes hanches, sur ma poitrine, qui m'étouffe… Je porte encore la fierté des Nightray, mais que vaut réellement la fierté d'une maison silencieuse, de ruines agonisantes ?
La seule chose que je peux faire, maintenant, c'est sauver Acanthe… Je pose la flamme sur le sol, j'ouvre la cellule avec la clé que m'avait donnée le geôlier, puis je m'approche et m'accroupis devant elle. Elle garde ses paupières fermées, mais se tasse un peu plus contre le mur, les mains tremblantes. Elle me chuchote :
— Est-ce que… tu as éteins la lumière ?
— Oui, Acanthe.
Elle ouvre lentement ses yeux, laisse flotter sur ses lèvres un léger sourire amusé quand elle constate que je lui ai menti, et rapproche un peu son visage du mien, s'éloignant un peu du mur. Je passe mes bras autour de son dos, la ramène contre moi. Acanthe pose la tête au creux de mon épaule. Si maigre, si glacée… Je resserre doucement mon étreinte – j'ai presque peur de la broyer –, et d'une main, j'ébouriffe ses cheveux.
— Elliot, je… je ne peux pas te détester…
— Je sais… Je vais te sortir de là... Fais-moi confiance.
Et ses larmes trempent ma chemise.
Je suis un imbécile.
Acanthe
La solitude, plus pesante qu'elle ne l'a jamais été.
L'absence totale de son, qui scelle ma gorge et éclate mes poumons. Je n'ai jamais supporté le silence ; il me rappelle le visage de mon père, son regard si maladif, et ses paroles closes sur des mots qu'il n'osait pas exprimer. Alors je gratte mes ongles contre le mur, tape des pieds contre le sol, ou me mutile les lèvres avec les dents… Tout plutôt que l'absence de son… Et répéter les mêmes gestes jusqu'à l'instant crucial, le faire reculer quelques secondes, toujours quelques secondes de plus…
Lorsque, meurtrie par la fatigue, je m'abandonne au sommeil, la solitude me poignarde dans mes cauchemars ; j'entrouvre alors mes lèvres, je crache mon sang et je hurle, mais les sons restent bloqués dans ma gorge, comme refoulés par la barrière inébranlable du langage. Parfois, son visage se transforme en celui d'Elliot, et elle me murmure des excuses incompréhensibles, me fixant de ses orbites vides – ses yeux ont fondu sur ses joues… Mais elle parle ! Et, pour moi, sa voix humaine devient le plus beau des cadeaux.
J'ai commencé à ne plus manger et à dormir continuellement. Quelque part, je me demandais si on me sortirait de là un jour. Et si je serais, alors, morte ou vivante.
…
Hier, j'ai bouché la fenêtre. Plus possible de voir le jour. J'ai l'impression que le moindre rayon de soleil brûle mes yeux, et écorche mon corps jusqu'à l'âme…
— Je vais te sortir de là… Fais-moi confiance…
Il me serre encore quelques secondes entre mes bras, puis se détache, regarde mes joues sillonnées de larmes, quitte la cellule et referme doucement la grille derrière lui. Je pleure. Je ne sais pas pourquoi. Elliot ment, n'est-ce pas ? Tout le monde ment. Mais lui m'a rendu visite chaque jour, restant parfois assis plusieurs heures devant les barreaux, marmonnait des excuses et tentait d'apercevoir les yeux que je cachais sous mes cheveux. Il me tendait une échappatoire que je n'ai jamais saisie.
Peut-être, peut-être qu'il me sortira de là.
En attendant, m'abandonner aux cauchemars.
…
Le lendemain, Elliot n'est plus venu me voir.
Le surlendemain non plus.
Hieratus se tait depuis trop longtemps. J'ai mal.
...
— Hé, Acanthe…
La voix qui me réveille est douce.
J'ouvre les yeux. Oz et Sharon me regardent, cachés derrière les barreaux. Je demeure blottie contre le mur, les muscles toujours faibles et les paupières tremblantes. Ils m'observent sans bouger. Je suis sans doute si pitoyable ainsi… Un moment de silence, puis Oz commence à parler. Un flot discontinu de mots que je ne comprends plus, le soleil, le jardin, la vie quotidienne à Pandora, les facéties d'Alice… Je reste muette, sans confiance. Je ne ressens rien dans sa voix, ni le timbre rassurant d'Elliot, ni ses nuances de franchises ; rien que du vide, des paroles artificielles. Il me manque. Malgré tout ce qu'il m'a fait, Elliot me manque…
— Où est… Elliot ?
Silence. Sharon me fixe de longues minutes. Soudain, je comprends. « Fais-moi confiance. »
— Depuis combien de temps a-t-il disparu ?
— Cinq jours…
— Comment ?
— Acanthe…
— COMMENT ?
— Les fenêtres de sa chambre étaient brisées. On a retrouvé du sang sur le sol.
Un silence. Puis Sharon reprend :
— Gilbert a appris qu'Elliot était entré dans votre cellule la veille de sa disparition. Il sera bientôt là pour vous interroger. Je vous en prie, Acanthe, dites-lui tout ce que vous savez … Je ne veux pas que vous souffriez davantage. Je crois que personne ne le veut, en vérité.
Oz s'assoit et me tend sa main au travers des barreaux ; je serre ses doigts sans bouger. Lui aussi m'offre une échappatoire, sans doute, même provisoire... Lorsque la silhouette de Gilbert apparait, éclairée par une nouvelle lampe, il me lâche, se relève et commence à s'éloigner, avec Sharon, qui me dit, sans un regard :
— Revenez vite, mademoiselle. J'ai laissé votre robe dans votre chambre. Elle vous attend…
Deux minutes plus tard, Gilbert ouvre la porte de la cellule.
Gilbert
Elle ne lève même pas la tête lorsque je pose la flamme, ses cheveux emmêlés cachant son visage, les yeux tournés vers le sol, apparemment fascinée par la crasse et la puanteur qui s'en dégage. À peine habillée. Elle a encore maigri et pâlit : ses cicatrices assombrissent sa peau blafarde. Assise contre le mur, misérable, elle ressemble plus à une Chain déformée qu'à une humaine. Un monstre. Un monstre qui avait sorti mon frère de l'Abysse pour mieux le ramener au creux de ses griffes. Qui prenait plaisir à torturer les dernières miettes de la famille Nightray…
Je la frappe une fois, puis deux fois, du revers de la main. Elle ne réagit pas. Le sang s'étend sur sa joue.
— Qu'est-ce que tu as fait d'Elliot, Acanthe ?
Sa tête se relève légèrement, ses cheveux s'écartent, et ses yeux me fixent. Un léger sourire sur ses lèvres ; elle tend son visage pour se faire frapper, comme envoutée par l'Abysse, par la souffrance, par la douleur qui fleurit sur sa peau. Je la frappe encore. Aux épaules, au ventre, sur ses cuisses. Quand je m'arrête, le monstre est étendu par terre, sa chemise remontée jusqu'aux hanches, rougie de sang. Il ne se relève pas, ne fais pas un geste pour se protéger, mais me fixe toujours.
— C'est bon, vous… avez fini ?
— QU'EST-CE QUE TU AS FAIS D'ELLIOT ?
— Que voulez-vous que je fasse, exactement ? Vous avez scellé mes pouvoirs, tous mes pouvoirs, et enfermée dans ce trou, privée de lumière, de nourriture et d'eau ; je résiste à peine à la folie... Je vais vous dire deux choses : premièrement, malgré le fait qu'il soit un crétin de première, je tiens à Elliot. Deuxièmement… vous semblez l'avoir oublié, mais je suis un être humain.
Elliot...
Je voulais protéger ce qu'il restait de ma famille, je voulais protéger les Nightray sur le tombeau de mon père adoptif, sur les cadavres des frères d'Elliot, sur le dernier regard de mon propre frère. Je voulais protéger ceux qui m'avaient fait sourire pendant dix ans, et qui n'étaient plus que des ombres désormais, des fantômes qui hantent les nuits. Je voulais les protéger au sacrifice de tout ce que j'avais, au sacrifice d'Oz, au sacrifice d'Alice, et des mois que j'avais passés avec eux.
Le regard d'Acanthe me brûle.
— C'est cela que vous voulez pour votre famille, pour les Nightray ?
Personne n'a jamais osé me dire que je ne rebâtissais pas ma maison comme il le faudrait. Je l'ai redressée, oui, sauvée de la faillite et de la déchéance, mais en négligeant les hommes. Je voulais tout sacrifier pour protéger mon empire ; et la jeune fille allongée là, clouée au sol par mes coups, aussi vulnérable qu'un enfant, pourquoi l'ai-je enfermée et frappée ? Par peur ? Par un désir insidieux de tout contrôler, au mépris des autres, au mépris de leurs sentiments, au mépris de tout ce que je voulais protéger ? Moi qui avais, un jour, dit à Vincent de ne pas utiliser les autres pour justifier ses actions…
Tout cela dure depuis trop longtemps. Je m'accroupis, essuie le sang qui macule son visage, et l'aide à se redresser ; sous sa peau pâle, son cœur bat trop vite. Elle doit avoir seize, dix-sept ans, à peine plus… La sortir de là. C'est tout ce que je veux, à présent, un désir qui me crève la poitrine, étrange et envoutant, comme si je n'avais pas été humain depuis des siècles. Depuis quand n'avais-je pas ressenti cela…
— Sharon vous l'a sans doute dit, mais Elliot a disparu depuis cinq jours, et Pandora ne l'a pas retrouvé. Lorsque je vous ai croisée dans les couloirs, vous saviez dans quelle chambre il dormait. Vous pouvez le retrouver, j'en suis convaincu. Aidez-moi.
— Je pourrais le faire. Pas pour vous, mais pour Elliot. Mais faites-moi une promesse, en retour. Je ne veux plus être enfermée.
— … Vous ne le serez plus. Reposez-vous, à présent. Excusez-moi de vous avoir frappée… Je viendrais vous chercher dans la nuit de demain… Acanthe.
— Bien…
Elle me lance un sourire moqueur, puis s'adosse contre le mur et ferme les yeux ; vraiment semblable à une enfant, mais au visage parcouru d'ombres et de tourments. Ainsi assise et vulnérable, elle ressemble à une figure tragique, l'une de ces femmes nées pour mourir dans la beauté et la douleur… Je ramasse la flamme, qui jette déjà des lueurs agonisantes, puis verrouille la cellule.
Pourquoi ai-je fait tout cela ? Par amertume ?
Acanthe
Le cliquetis des chaines, puis une main qui frotte mes poignets à vifs. J'attends, sans bouger, sans même ouvrir les yeux. Son souffle se rapproche de mon oreille. Puis s'éloigne dans le bruit léger de ses pas.
— Je sais que tu es réveillée. Je t'attends dehors.
Je soulève mes paupières. Gilbert a, sur le sol, laissé une bassine d'eau et des vêtements propres. Je pose ma tête sur le mur quelques minutes, déboussolée. L'absence de poids sur mes poignets, la flamme qui vacille devant la porte entrouverte. Puis j'avance à quatre pattes jusqu'à la bassine, encore trop faible pour pouvoir me lever. L'emprisonnement m'a vraiment laissée sans force, cette fois. Comme si mon corps, mon corps si jeune, ne supportait déjà plus l'âge de ma conscience. 96 ans… En un sens, j'ai 96 ans.
Je retire mes vêtements, jette le chiffon dans un coin de la pièce, saisit le linge qui flotte dans la bassine, et tente d'enlever la crasse qui macule mon visage, mes cheveux. En trois semaines, je n'avais pu me laver qu'une seule fois. D'une certaine manière, cela m'importait peu ; je ne sentais rien d'autre que la folie, le néant qui prenait ma conscience.
Je pose le linge. L'eau est noire.
Est-ce que je veux vraiment retrouver Elliot ?
Gilbert m'a apporté des sous-vêtements, un pantalon et une chemise, ainsi qu'une veste et des chaussures en cuir. Je m'habille avec difficulté, restant assise, puis me traine vers le mur, me relève et parvient à boitiller jusque Gilbert. Je déteste les faibles. Mes jambes sont devenues trop fines, trop fragiles pour porter mon corps anorexique, prêtes à se casser. Au moindre pas, mes pieds se posent trop doucement sur le sol, semblable à du coton. Il faut que je mange. En me voyant, le duc prend un air ennuyé.
— Êtes-vous capable de marcher ?
— Si vous me prêtez votre épaule. Ou un mur. Votre épaule, ce serait mieux, néanmoins. Et j'apprécierais beaucoup d'avoir quelque chose dans l'estomac.
— Nous mangerons en chemin. Pour le moment, dépêchons-nous. Je n'ai pas informé Pandora de notre escapade, la procédure aurait pris des jours… Mon valet nous a trouvé un chauffeur et une voiture, elle nous attend à l'extérieur du manoir.
Évidemment. Le plus loin possible. Je me sens incapable de faire deux pas de plus, en vérité.
— Je suppose que vous n'avez aucune idée de l'endroit où chercher Elliot ?
— À vrai dire…
— Je m'en doutais. Bien. Je pense qu'Hieratus peut le localiser. Elle sait retrouver la trace d'une personne dont je « connais l'empreinte »... toujours contre mon sang. Mais vous devrez lever le sceau, au moins partiellement.
Est-ce que je veux vraiment retrouver Elliot ?
Oui. Oui, et oui. Je devrais le détester. Je revois encore son regard indécis, ses poings fermés, puis le « Elle ment », lâché comme un poignard. Et pourtant, je pouvais comprendre son désarroi, incapable de vivre dans un monde pour lequel il était revenu, pour Leo, pour son frère… Et le temps passé avec lui, même dans la souffrance, je ne parviens pas à l'oublier. Je tiens à lui, désormais…
Gilbert hésite. Il plonge ses yeux dans mon sourire, remarque la manière dont je m'appuie contre le mur pour tenir debout… puis sort le cristal de sa poche. Il le pose sur les lignes de sa main, chuchote le nom de sa Chain avec un petit rictus. Les lignes semblent se décoller de sa paume, s'enrouler autour du cristal, et atténuer son éclat. Bientôt, il redevient totalement noir. Et alors, la solitude blottie dans mes chairs disparait brusquement, sauvée par l'ombre d'une voix, des murmures prononcés vaguement…
HIERATUS !
« Acanthe. Ça faisait longtemps. »
L'impression étouffante de ne plus être seule. Enfin.
J'ai eu des problèmes. Je suis tellement heureuse de… pouvoir te reparler…
« Je sais. »
Est-ce que tu pourrais localiser Elliot ? Il s'est enfui du manoir, j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé quelque chose… Les agents auraient été capables de le ramener, sinon.
« Tu ne veux pas demander à… »
Non. Pas pour le moment. Je suis prisonnière de Pandora. Et je n'ai que la moitié de mes pouvoirs. Le sceau me bloque encore.
« Tu ne peux pas le défaire ? »
Je pourrais peut-être en temps normal, mais je suis trop faible.
« Je vais te le retrouver. Je pourrai sans doute vous indiquer une ville dans quelques heures, au minimum une direction. Tu m'en devras une. »
Je sais.
Une voix qui appelle mon nom, en arrière-fond. Gilbert, sans doute. Je redresse la tête. Il est accroupi devant moi, ses yeux ambrés braqués sur mon visage ; je suis tombée sur le sol.
— Tout va bien. Je parlais à Hieratus. Elle pourra nous donner une direction dans environ une heure, sans nous dire où il se trouve précisément. Par contre, elle demande un peu de sang. Si vous pouviez entailler ma paume avec votre dague…
Il tire son poignard et entrouvre légèrement ma main, sans hésitation.
Les gouttes de sang perlent un instant sur ma peau, puis elles se figent et s'estompent, absorbées par la Chain. Gilbert me regarde avec méfiance. Il lance :
— J'ai bien vu vos cicatrices, mais… Vous avez vraiment besoin d'utiliser votre sang chaque fois ?
— Oui. C'est le pouvoir de ma Chain, et aussi la raison pour laquelle elle peut à la fois combattre, traquer et guérir. Je ne suis pas obligée de m'ouvrir le bras, mais… Disons qu'ainsi, je contrôle mieux la quantité de sang prélevée, et j'écarte le risque d'hémorragie interne.
Gilbert replace le poignard dans son fourreau, me fixe – encore… - puis, avant que je ne puisse me relever, il passe mes bras autour de son cou et me soulève une nouvelle fois de son unique main. Impuissante, je ne peux que crier :
— Hé !
— Soyez raisonnable. Vous reprendrez des forces demain, Acanthe. Vous êtes à peine capable de rester consciente.
Je laisse ma tête retomber en arrière. Le tableau qui défile autour de moi devient de plus en plus flou, patchwork étrange de briques et de sang ; des fantômes me dévisagent et hurlent, le visage d'Elliot ravagé par la souffrance, celui de sa sœur, étranglé par le doute, celui de Léo aux orbites vides , ils se mélangent et s'approchent de moi, tendant leurs longues mains osseuses vers ma joue, et ils hurlaient.
Puis leurs cris ont cédé face à la chasteté du silence.
