Les deux chapitres qui suivent ce message (le 5 et le 6) dépassent les 4000 mots. Désolée pour la longueur inhabituelle !


Chapitre 5
Vespertine


Acanthe


J'avais un peu plus de onze ans lorsque j'ai passé un pacte avec Seven.
Ma mère m'avait enfermée dans cette chambre noire qu'elle appelait si élégamment « le crématoire », avec le fils du dernier homme qui avait essayé de m'arracher le cœur. Il était ligoté contre le mur, les yeux obstinément fixés sur le sol, et récitait des litanies inaudibles, les mains tremblantes, serrées autour d'un symbole sombre. Il n'avait que six ou sept ans, mais son corps hurlait de peur devant moi, comme si j'étais une prédatrice, un cauchemar aux griffes d'acier. Il me connaissait, ou plutôt, connaissait la réputation de ma famille. Est-ce que tout-le monde en ville nous considérait alors comme des monstres – même les enfants ?

Après tout, ce n'était pas si faux…

Mais ma mère était horriblement humaine. Elle avait, gravée dans son esprit, la peur impalpable que quelqu'un me touche ; et croyait que, m'ayant enfanté dans la douleur, elle possédait le droit exclusif de ma souffrance.

J'avais manqué de mourir, trois fois. Elle était obsédée par ma sécurité, incapable de concevoir que quelqu'un d'autre qu'elle-même pouvait me faire saigner. Hieratus ne pouvait plus me protéger. Hieratus était trop faible. Ma mère songeait à s'en débarrasser pour qu'une autre Chain accepte de passer un contrat avec moi, lorsque Seven était venu à elle.

Debout dans cette chambre noire, j'écoutais, sans peur, la voix qui peu à peu me tirait vers l'Abysse. J'avais oublié les pleurs du garçon, ses supplications ; je savais déjà faire abstraction de tout pour sombrer dans la démence la plus totale. Seven tentait de me noyer. Il étendait autour de moi un nuage de charbon qui crayonnait mes poumons et ma gorge, m'asphyxiant jusqu'à l'inconscience. J'avais fermé les yeux.

Je les avais rouverts lorsque j'avais senti son sang couler contre ma peau, s'immiscer entre mes lèvres, puis tomber au fond de ma bouche. J'avais avalé, puis fixé mon regard dans le sien, ignorant l'arôme sucré qui envahissait ma langue.

— Eh bien, dis-moi… Ce n'est pas ton premier contrat avec une Chain, tout de même ? Puisque j'ai entendu que tu avais déjà à tes pieds une certaine Hieratus…
— Exact.
— Alors, pourquoi cette expression surprise ? Le sang n'a pas si mauvais goût, n'est-ce pas ?

Il était assis sur un dé, les jambes croisées, un air moqueur sur le visage, jouant avec deux mèches de ses longs cheveux bruns ; en émergeaient deux petites ailes de chauve-souris, semblables à deux oreilles, qui semblaient tendues vers moi. Sa silhouette était longiligne, trop pour être celle d'un être humain normal, encore affinée par des collants rayés et par un manteau violet, ajusté à sa taille, entrouvert au col. Les manches bouffaient sur ses bras, retenues par des lacets de cuir. Et, à sa hanche, il portait une épée large, noire et dentelée, plus comparable à un cimeterre…
— Ceci est ma forme humaine. J'ai aussi une forme vaporeuse, mais elle est nettement moins… engageante. Concernant le rituel, tu…

Je m'étais rapprochée et avais tendu la main en avant, mue par un réflexe soudain. Il avait souri, avant de me donner son arme. J'avais avancé ma paume vers lui après l'avoir entaillée ; il avait posé ses propres lèvres sur ma peau en m'arrachant un frisson. Il était si glacé… Puis le silence. J'évitais le regard qu'il dardait sur moi, mais il savait et avait fini par lâcher, avec une douceur inattendue :

— Le contrat n'est pas terminé. Il nous faut tuer, maintenant.
— Je n'ai pas envie de le terminer.
— Ce n'est pas ce que je pense. Je pense que tu hais cet enfant.
— Je ne le hais pas…
— Qui est-il ?
— Le fils du dernier homme qui a essayé de m'arracher le cœur.
— Et pour cela, tu ne le détestes pas ? Tu penses qu'il ne ressemble pas à son père ? Qu'il n'est qu'un enfant, un innocent, une personne qui ne peut pas te faire de mal ?
— Je pense qu'il est…

Puis je m'étais rappelé, comme un vieux souvenir, ses mains qui serraient le symbole, sa voix qui murmurait des prières. Il était comme son père ; un corrompu, un pourri, rongé jusqu'à la moelle par les préjugés et la religion. Dans quelques années, que deviendrait-il, sinon un fanatique sans conscience, accroché à une figure paternelle défunte, et à la haine qu'il me porterait alors ?

— Je pense qu'il est temps d'étouffer son cauchemar. Ensemble.

J'avais rouvert les yeux sur le plafond de la chambre noire, Seven à mes côtés, et m'était avancée vers le petit garçon. Je ne sais plus lequel de nous deux lui avait tranché la gorge, mais ce dont je me souviens encore, c'était de ce sang, de ce sang si sombre qui maculait le sol et nos vêtements, comme une promesse de vie funèbre. Avant de m'évanouir, j'avais saisi le cimeterre de Seven et l'avait pointé vers lui.

— La prochaine fois que tu me manipuleras pour que je tue quelqu'un, tu souffriras.
— D'accord, s'était-il exclamé en riant. Tu es si mignonne, ainsi couverte de sang… ma petite capucine rouge.

Et depuis, il m'attribuait ce surnom, souvenir du vertige qui avait alors supplicié notre esprit.



Je sens sa main ébouriffer mes cheveux, mais je retombe bien vite dans cet état de semi-conscience, où les limbes se mêlent aux voix, les amplifient, donnent à chaque mot une profondeur tragique inattendue. Parfois, je les entends parler, des lambeaux de phrase, et mon prénom qui revient, toujours plaintif. Si seulement je pouvais faire disparaitre cette blessure qui calcine mes chairs… Et ouvrir les yeux, juste un instant, pour apercevoir celui que j'ai sauvé trois fois…



Mon corps immobile, enchainé à une stèle anonyme.
La sensation d'être allongée au milieu de nulle part, d'une nuit poisseuse.
Pourtant je ressens encore.
Le soleil sur ma joue, furtif.
Ces deux mains qui caressent mon front, mes cheveux.
Tout cela, je voudrais le figer pour toujours.




Acanthe, n'est-ce pas ?
C'est mon nom, après tout. Celui qu'on m'a toujours chuchoté, même au creux de mes rêves les plus doux, de mes illusions les plus réelles. Celui qui me relie à mes parents et à leur folie, à Alysse, à Elliot… À Elliot surtout. Il n'était rien de plus qu'un faire-valoir, un moyen créé par la Volonté pour me rappeler à mes sentiments, à toute l'incohérence de l'être humain, pour me rendre plus vulnérable. Pourquoi Elliot ?

Et j'avais ressenti, aussi docile qu'une poupée. Et je l'avais sauvé, sacrifiant ma liberté pour que ce garçon ne meure pas une seconde fois. Pour qu'il puisse enfin voir ceux qu'il aime sourire, et détruire la tragédie gravée dans son propre corps.

Je voudrais juste changer de nom. Ne plus être Acanthe, même si cela inclut de tout oublier, et de vous oublier aussi, Hieratus, Seven… Vous n'auriez jamais dû avoir cette vie. Vous êtes des Chains, mais rester avec moi vous a donné une conscience presque humaine. Quel fardeau…
« Cesse d'être si égocentrique, Acanthe… »
« Après tout, nous avons choisi de t'avoir comme contractante, ne l'oublie pas, petite capucine… »

La contrainte, toujours. Le devoir. Mes Chains qui dépendent de moi, liées à mon corps et à mon âme. Comme je voudrais qu'elles n'existent pas, ou, tout du moins, qu'elles aient choisi un autre contractant. Je crois entendre le feulement furieux d'Hieratus, ses ailes qui se déploient et m'enveloppent, comme pour m'asphyxier davantage. Laisse-moi respirer, Hieratus. Laisse-moi respirer. Laisse-moi…

Une modification du monde, une transformation presque indétectable. Une main me tire, m'éloigne des ailes d'Hieratus, des cimeterres de Seven, et me ramène aux sensations réelles. Mes muscles suppliciés, mes os trop fragiles, la brûlure qui s'étend peu à peu sur mes bras et sur mon ventre. Quelqu'un me porte blottie contre lui.

— Acanthe ? Tu m'entends ?

Je peux ouvrir les yeux.
Il me suffit de chercher la conscience implicite de moi-même, de connaitre à nouveau mon corps dans son intégralité, même les blessures qu'il couve au sein de lui. Et si je pouvais accepter mon passé, la somme de ce qui me constitue, pour retrouver l'entière sensation de moi-même, et pouvoir sans honte poser mon regard sur cette voix que j'ai appris à aimer…

Elliot.

Non, je ne peux pas tout accepter, mais je peux ouvrir les yeux pour voir les siens, simplement par ma volonté. Ce corps est mien. Ce corps m'appartient. Et si je venais à oublier toutes mes certitudes, je pourrais, au moins, chérir celle-ci comme un cadeau.

Je cligne des paupières, puis tends la main pour toucher sa joue, les cernes sous ses iris bleus, une nouvelle fois dirigée par un réflexe étouffant, toujours blottie dans ses bras. Ses muscles tremblent légèrement, de surprise, mais il ne me lâche pas.

— Hey, Elliot…
— Acanthe. Tu es vraiment encombrante, heureusement que tu ne pèses pas lourd !

Mais il laisse un sourire mi-soulagé mi-crispé étirer ses lèvres, et commence à marcher, les jambes assurées. Je suis vraiment devenue si légère… En silence, je tends le cou et tente de reconnaitre l'endroit où nous sommes. Autour de moi, le jour est encore hésitant. Le matin… Puis, peu à peu, des formes se dessinent dans ce paysage, jusqu'à se mêler au goût âcre de mes souvenirs.

— C'est… le manoir des Nightray ?
— Oui. Je te ramène au quartier général de Pandora. Gilbert est rentré avant nous pour préparer une nouvelle réunion des grands ducs, tout du moins, de leurs représentants. Qui vont décider ce qu'ils veulent faire de toi.
— Mais… Hier… C'était bien hier que nous étions à Sablier, non ?
— Pas exactement. Tu ne te souviens pas ? Nous nous sommes arrêtés cinq jours dans un repère de Pandora, parce que tu n'étais pas transportable. Là, tu t'es réveillée une seule fois, pour laisser Hieratus te soigner sommairement. Avant de t'évanouir encore une fois.
— C'est pour cela que mes blessures me brûlent si peu…

Elliot se tait. À vrai dire, il m'en reste bien quelques vagues souvenirs, mais qui s'apparentent plus à un souffle onirique qu'à une réalité. Je secoue la tête, dans un geste presque vain pour me raccrocher à la conscience. Nous approchons dangereusement du manoir. Où se trouve tout un comité d'accueil préparé, sans doute, à me jeter de nouveau en prison.

— Elliot, pose-moi par terre. S'ils pensent que je suis faible…
— Pourquoi, parce que tu ne l'es pas ?
— Pose-moi par terre, putain !
— CALME-TOI !

Mais il me remet debout, passant néanmoins mon bras au-dessus de son épaule pour me soutenir. Je n'aurais sans doute pas été capable de marcher seule, de toute manière. Parfois, la colère reste ce qui le convainc le mieux… Je claudique jusqu'au hall du manoir, une main sur mon ventre encore douloureux. Là, un homme nous attend, une mine moqueuse gravée quelque part entre son sourire trop large et ses bras croisés. Ses cheveux roux cachent ses yeux. Je l'ai déjà vu une fois, pendant première réunion des ducs. Assis à côté de Gilbert et prenant des notes.

— Mathieu, dit simplement Elliot.
— Gilbert m'envoie chercher mademoiselle Acanthe. La réunion va démarrer, son témoignage est crucial. Ainsi que le vôtre.
— Dis à votre maitre, et à toute l'assemblée si tu en as l'occasion, qu'ils se passeront de son témoignage. Je la ramène dans sa chambre. Elle est épuisée et a besoin de repos. Je vous rejoindrai ensuite pour faire mon rapport à sa place…

Il plaque sa main contre ma bouche avant que je n'aie le temps de protester. Ma tête commence à tourner, et je sens mon bras peser de plus en plus sur son épaule.

— Et toi, tu te la fermes et tu me suis gentiment.

Elliot m'entraine, mais Mathieu nous bloque le passage avec un petit sourire forcé.

— Aux dernières nouvelles, mademoiselle Acanthe ne dormait pas dans une chambre...
— Ne m'énerve pas ! Dois-je te rappeler que je suis le dernier fils légitime de Bernard Nightray et que je pourrais nettement réclamer le droit de diriger ma maison, à la place de mon frère adoptif qui est un Baskerville ? Tu n'es rien. Pousse-toi, sinon, valet de Gilbert ou pas, c'est toi qui croupiras dans une cellule !

Mathieu s'écarte finalement et Elliot m'entraine à sa suite, courant, un air contrarié sur le visage. Il me porte presque, mais ne s'arrête qu'après avoir passé un escalier et deux couloirs. Je lui souffle, alors que je tente de récupérer mon souffle, la douleur au ventre devenant plus pressante :

— C'était un peu radical, tu ne trouves pas ?
— Non, je ne trouve pas. Maintenant, tais-toi !
— … Elliot ?

Brusquement en colère contre moi, il recommence à me tirer ; mais mon corps flanche de plus en plus, et je manque de m'affaler contre lui. Il soupire, m'attrape par les hanches, me mène jusqu'à la chambre en murmurant un « Quelle plaie… », puis, après avoir fermé la porte derrière nous, me jette sur le lit plus qu'il ne me pose. Il s'assoit sur le rebord et prend sa tête contre ses mains tandis que je me redresse difficilement. Ma blessure ne s'est pas rouverte, Hieratus a bien avancé la cicatrisation, mais elle me brûle tout autant… Je n'ai aucune envie de hurler, je me sens si faible, mais je parviens à dire, avec une puissance étonnante :

— Elliot, qu'est-ce qu'il y a, à la fin ?
— Il y a que je tiens à toi, mais que je ne sais plus si je peux te faire confiance !
— Quoi ?
— Je ne compte pas les laisser te remettre dans une cellule et te traiter comme ils l'ont déjà fait. C'est pour ça que je t'ai empêché d'aller à cette petite réunion, tu te serais encore fichue toute seule dans le pétrin, dit-il avec un rire amer. J'ai passé cinq jours à espérer que tu te réveillerais une seconde fois, et à préparer un discours assez convaincant pour que les ducs te relâchent, ou te permettent, du moins, de ne pas moisir en prison. Plus le temps passe, et plus je me demande si j'ai raison… Jusqu'à quel point est-ce que tu m'as menti, Acanthe ?
— MAIS DE QUOI TU PARLES, A LA FIN ?
— Seven.

… Merde.

— Oh, n'aie crainte, je ne dirai rien au « conseil », il t'enfermerait aussitôt. Même Gilbert ne se doute de rien et pense que tu n'as qu'une seule Chain. Je me fiche de savoir pourquoi tu as deux Chains, si tu possèdes un contrat illégal et un légal, si ton corps est capable de supporter deux contrats légaux ou si, tout simplement, tu es comme les Baskerville
— Je ne suis pas comme les Baskerville !
— TAIS-TOI !
— NE ME PARLE PAS COMME ÇA !

Il serre les poings, semblant se retenir de me frapper, puis se lève et s'approche de la fenêtre. Je reste pétrifiée, incapable de penser ou de bouger. Ma tête…

— Je veux, et je vais, te sortir du pétrin dans lequel tu t'es fourrée. Mais je me demande si cela est vraiment une bonne idée. Tu as deux Chains. Tu nous caches sans doute d'autres choses encore. Tu es dangereuse, Acanthe, voilà ce que je pense !
— Je ne vais pas…
— Nous nuire ou nous faire du mal. Intentionnellement, en tout cas. Je le sais ! Mais c'est ta présence qui… Quand je me suis enfui, je suis resté caché une journée à Réveil, avant que cette maudite Chain ne me… tombe dessus. J'étais encore conscient, lorsque tu m'as trouvé, je ne pouvais juste pas contrôler mon propre corps ! La Chain ne s'est pas comportée normalement, je sentais qu'elle essayait de faire en sorte que nous soyons au même endroit, au bord du gouffre, en même temps ! Tu n'imagines pas à quel point c'est… oppressant !
— Elliot…
— La Volonté était derrière tout cela, je suppose ? Encore une fois ! Elle va nous nuire, et j'ai l'impression que rien n'arriverait si tu n'étais pas là. Je ne serai même pas vivant, n'est-ce pas ? J'aurai emporté dans la tombe l'honneur des Nightray, de mes frères que j'ai tués !
— Elliot, quand je t'ai demandé, tu as choisi de VIVRE !
— Essaie de faire le même choix, alors, soupire-t-il.

Il s'approche de moi, moins furieux que ne l'indiquait le ton de sa voix, comme s'il acceptait déjà tout ce qu'il vient de me balancer… Puis ébouriffe mes cheveux avant de sortir, lançant :

— N'essaie pas de t'enfuir encore une fois. Raven a encore scellé tes pouvoirs, de toute manière.

Il referme la porte. Je reste là, à moitié allongée sur le lit, les yeux fermés pour ne pas voir le silence qui, de nouveau, rampe vers moi, agrippe la couverture de ses mains maculées de crasse… L'oublier, l'espace d'un instant. Qu'avais-je fait, depuis que j'étais revenue ici ? J'avais dormi, et croupi en prison. Manqué de mourir plusieurs fois, alors que c'était la dernière chose à faire – si je retombais dans les griffes de la Volonté… Je m'étais enfuie pour lui échapper définitivement, pour trouver comment ne pas retourner dans l'Abysse, quel qu'en soit le prix. Mais que pouvais-je faire ici, attachée à mon passé comme à des chaines, incapable d'oublier Elliot et ce sentiment qui grandit, étouffe ma poitrine : l'envie de les aider, tous…

La Volonté a réussi à me rendre vulnérable.



— Vous avez pleuré, Acanthe ?
— Non.
— Vous avez dormi ?
— Je ne sais plus. Sans doute.

Sharon m'aide à me redresser, m'appuie le dos contre le sommier. Puis elle s'assit au bord du lit avant de se relever, redevenant quelques secondes la Sharon que je connais, parcourant la chambre en large et en travers, ses cheveux roux relâchés et décoiffés. Dehors, le ciel commence à s'assombrir. Il va pleuvoir. Finalement, elle s'arrête à côté de moi, toujours debout. Je soupire.

— Je suppose que si je suis encore ici, c'est que le résultat de votre réunion n'a pas été si négatif ?
— Ils pensent qu'Elliot et vous êtes en danger, étant donné ce qui est arrivé à Sablier. Gilbert est surtout préoccupé par la situation de son petit frère, et les autres veulent surtout éviter de perdre une nouvelle fois l'héritier légitime des Nightray. Elliot est parvenu à les convaincre que vous pouviez le protéger mieux que quiconque, et que vous ne le trahirez pas. Néanmoins, ils ont décidé qu'il devait reprendre une vie à peu près normale, dans le cas où il serait appelé à succéder à son frère adoptif à la tête du duché. Dans ce cas, il va finir ses études…
— Je ne vais pas lui servir de garde du corps dans un lycée, quand même… ?
— Au lycée Lutwidge. Vous ne le connaissez sans doute pas, mais vous devrez vous y présenter comme sa servante, et suivre les mêmes cours que lui, la quatrième, la cinquième et la sixième année. Vous serez en sécurité, là-bas. Le lycée est protégé, nous enverrons des agents de Pandora supplémentaires, et il sera plus difficile de détecter votre présence. Gilbert vous laissera vous pouvoirs, mais garde son sceau sur vous, et, chaque fois qu'il sentira que vous les utilisez abusivement, vous les restreindras. Elliot possèdera aussi un objet qui lui permettra de.. réactiver le sceau, je suppose.

Je ferme les yeux quelques secondes. Putain. Puis les rouvres sur une question :

— Pandora pense me garder prisonnière combien de temps, au juste ?
— Jusqu'à ce que vous disiez la vérité, je suppose. En attendant, Gilbert veut utiliser au mieux vos capacités. Ah, et, vous partez demain. Le lycée a déjà expédié vos habits, je vous ai rapporté un de vos uniformes – elle me désigne une tenue posée sur une chaise.
— Elliot et Gilbert avaient tout prévu, n'est-ce pas…
— Probablement.
— Et comment allez-vous expliquer qu'Elliot, mort depuis deux années, débarque fraichement pour reprendre ses études ?
— Son frère l'a d'abord caché puis déclaré mort, pour éviter que le chasseur de têtes ne l'attaque. Puis il a eu des problèmes de santé qui l'ont empêché de revenir au lycée avant le début de ce mois d'octobre, affirme-t-elle posément.
— Soit…

Je me lève et me dirige vers la chaise, Sharon sur mes talons – elle me suit les mains hésitantes, comme si elle s'apprêtait à me rattraper, un sourire figé sur ses lèvres. Je ne suis pas si faible quand même… Et, si mes blessures me brûlent encore un peu, elles sont suffisamment discrètes pour que je puisse faire comme si de rien n'était. Ce dont j'aurais plutôt besoin, pour me fondre dans une masse de lycéens…

Une vraie blague, cette idée. Je n'étais pas revenue pour faire des études… Enfin. Cela m'aiderait sans doute à rester en vie, anonyme. Et peut-être à prendre une pause, à abandonner un peu le tragique qui étreint mon corps depuis mon enfance. Du bout des doigts, je déplie une chemise noire, une veste, des bas, un nœud blancs, et… une jupe, diaboliquement courte. Je la tends devant moi, une fois, la retourne, puis la laisse retomber avec un soupir.

— Sharon, pourriez-vous me trouver des collants noirs et opaques ? Je préfèrerais cacher mes cicatrices…

Elle hoche la tête. Bon. Si je dois rester avec Elliot toute une année scolaire… Autant l'aider à retrouver ses sentiments et à les assumer, son amitié pour Leo, sa fierté envers sa famille… Du moins, jusqu'à ce que je déniche une issue. Je ne peux plus me permettre d'être si vulnérable, après tout. La Volonté veut encore mon corps.

— Je vais vous chercher ça. Je vous ramène à manger, aussi. Si jamais vous désirez parler à Elliot avant demain… Il est dans la salle de musique. Étage au-dessus, aile de gauche. Il avait l'air assez remonté contre vous.
— Merci, Sharon.

Elle sort et referme doucement la porte. Je me mordille la lèvre et tente de faire apparaitre Hieratus, en vain. Mes pouvoirs sont toujours scellés. J'attends quelques minutes encore, puis quitte ma chambre.



Gilbert a débloqué mon sceau. Après avoir demandé la direction de la bibliothèque à deux femmes – et avoir essuyé leurs regards suspicieux – je pousse finalement la porte et m'adosse à une étagère, pliée en deux. Rappel personnel : éviter de courir les prochains jours. Lorsque je me redresse, je l'aperçois, assis à une table, feuilletant un livre d'une main,. Ses cheveux sont plus longs, mais laissent encore entrevoir ses iris, un abyme doré ouvert sur un autre monde. Je m'approche avec douceur.

— Vous ne devriez pas être dans votre bureau ?
— Tutoie-moi, Acanthe. Je préfère être ici, quand je le peux.

Leo lève la tête vers moi. Il n'a pas changé des souvenirs d'Elliot. Seulement, cette tristesse, gravée dans chacun de ses gestes désormais, cette lassitude…

— Que me veux-tu ? Tu pars demain, je crois.
— Justement. J'aimerai que tu ailles parler à Elliot.
— Oh, mais je lui parle, répond-il avec un sourire surpris.
— Que tu lui parles sincèrement.

Silence.

— Tu sais aussi bien que moi qu'Elliot souffre de ton comportement. Il voudrait juste te parler comme avant, retrouver ce lien qui vous unissait. Et je sais que sa présence te déstabilise. S'il te plait. Parle-lui, parle-lui de ce que tu ressens, rassure-le…

Il hoche la tête, se lève, range ses livres, attrape mon bras – lui aussi aurait peur que je tombe et que je me casse ? … – puis m'entraine hors de la bibliothèque, animé par un soulagement soudain, des sensations qui se concrétisent et deviennent plus légères. Je l'accompagne jusqu'à la salle de musique, et, alors qu'il allait refermer la porte derrière lui, me mordille les lèvres, chuchote le nom d'Hieratus, et l'envoie espionner la scène sous sa taille minimale. Je retourne dans la chambre, les yeux mi-clos pour visualiser les images qu'elle me retranscrit, avant de m'allonger sur le lit, lasse.



Elliot frappe le piano de ses paumes furieuses, attentif à chaque accord, chaque note, sa tête suivant le rythme incertain de la mélodie. Leo referme la porte avec douceur et s'y adosse, les yeux fermés.

— Tu joues encore mieux que dans mes souvenirs…

Silence. Leo hésite, puis s'approche et pose ses mains sur celles d'Elliot.

— Je n'ai plus approché un piano depuis ta mort. Tout me renvoyait ton image. Les touches, les partitions, le son. J'ai toujours particulièrement aimé celui-ci, son timbre un peu inégal ; sans toi, il était rempli de néant. Tu sais, j'avais perdu un bras, et Alysse me l'a rendu… Mais je ne pouvais pas jouer seul.
— Leo…
— J'ai peur que tu repartes, que tu me laisses seul encore une fois…
— Tais-toi ! Je veux… Joue une nouvelle fois pour moi, d'accord ?

Elliot prend, à son tour, les mains de Leo qui s'assoit sur le tabouret. Il ferme les yeux une seconde, savourant, sans doute, la présence si forte du Nightray, puis commence à jouer. Les notes s'envolent, portées par le crépuscule et la nuit naissante, chargées d'émotions, de souvenirs.

Et leurs regards se mélangent, bleu électrique et ambre, unis par une dernière note lancinante.
Plus loin, dans une chambre, une larme tombe sur une âme blessée.