Petite précision : je vais prendre quelques libertés par rapport à l'univers de Pandora Heart, que vous verrez aisément, pour m'en sortir. Déjà, j'ai ramené la notion de temps à celle de notre monde : 52 semaines de 7 jours, 12 mois, etc. Ensuite, j'évoque des lieux, des auteurs, inspirés du réel ou non, qui n'existent pas dans le manga, tout simplement parce qu'il n'y a pas, à ma connaissance, de carte géographique établie. Ça reste léger, mais je préfère prévenir dès ce chapitre.
Chapitre 6
Trois couleurs : bleu
Acanthe
Tu t'étouffes lentement encore, abandonné quelque part entre la voix de Leo et ses mains qui frappaient le piano, éblouissantes de rage et d'amour, que tu voulais juste sentir contre ta peau. Peu à peu, tu prends conscience d'une autre dimension, où tes sentiments s'estompent face aux plus incompréhensibles vertiges. Il ne te reste plus que des ruines de toi, mais tu t'y accroches comme un insecte attiré, non par la lumière, mais par le sang qui jaillit de l'ombre.
Vanessa, Fred, Claude, Ernest, tu les as tous oubliés dans un abyme de cendres. Je connais cette sensation, celle de s'effacer soi-même, de graver un nouvel esprit dans un corps supplicié. Plus jeune, je pensais qu'à chaque blessure, je perdais un peu de moi-même. Maintenant, je ne sais même plus si le sang qui gonfle mes veines est mon propre sang.
Hier, après le départ de Leo, tu es devenu fou. Penché sur le piano, tes mains effleuraient les touches sans jamais les libérer. Tu murmurais constamment ton nom, Elliot Nightray ; mais sans connaitre les Nightray ; pouvais-tu encore porter le nom de cette famille qui n'était plus la tienne ? Et tu es resté là jusqu'à ce que la nuit tombe, nimbé par les lueurs naissantes de la lune, sans savoir qui était Elliot.
Encore maintenant, tu respires mal. La calèche nous étouffe, le rythme des chevaux empoisonne nos cœurs. J'ai l'impression de mourir avec toi. J'écoute ton souffle quelques minutes, puis je lâche doucement :
— Elliot.
— … Oui.
— Ne t'endors pas. Tu commences à baver.
— N'IMPORTE QUOI !
Tu exultes quelques secondes, me parlant avec insouciance – comme si tu avais déjà oublié ce que tu m'avais dit la veille, ou que tu avais besoin de l'ignorer – puis t'affales de nouveau contre la fenêtre. Avec moi, tu te laisses aller à être vulnérable. Combien de jours avant que tu ne te souviennes de ta fierté, et me traites à nouveau comme une étrangère ?
Je ne veux plus revoir tes yeux accusateurs, reflet parfait de mon enfance, des souffrances gravées dans le plus sensible de mes nerfs. Quand je n'étais pas avec mes parents, j'avais toujours droit à ces mêmes regards d'incompréhension, qui semblaient me reprocher de ne pas vivre dans un autre monde. Oh, bien sûr, j'aurai pu les éteindre en les tuant, mais peu m'importait, à l'époque : je pensais être au-dessus de tout.
En vérité, la douleur s'accumulait sous ma peau.
Et aujourd'hui, nous sommes assis là, toi caressant distraitement la mallette qui cache ton épée noire, moi les dagues dans le sac à dos que Sharon m'a donné. Mais contre quoi nous battons-nous ?
…
La cour extérieure est vide. Déprimante, aussi. Le ciment envahit l'herbe mourante, la coupe peu à peu de ses racines. Tout semble avoir fané. Je soupire, et me dirige rapidement vers la grande porte, fermée, nos valises à la main. Nous n'avons pas grand-chose, sinon quelques livres, vêtements de nuits, sous-vêtements et affaires de toilette. L'école nous fournira nos uniformes. Voilà tout ce que je possède désormais, donc…
Derrière moi, Elliot hurle, comme à son habitude, la voix couverte par les sabots des chevaux. Je me retourne, le vois courir vers moi, et lui dis, avec un sourire forcé :
— Tu traines.
— Je pensais que tu prendrais un peu de temps pour regarder stupidement le lycée, idiote comme tu es !
— Oh, mais je l'ai regardé. Pour résumer, c'est une vieille bâtisse en pierre avec un nombre de couloirs humainement atroce. D'ici ce soir, je me serai perdue une quinzaine de fois. Une autre remarque ?
— La ferme…
Il me devance finalement pour ouvrir la grande porte et me la tient, avec un air moqueur, les yeux tournés vers les valises. Je l'ignore, entre dans le hall et m'avance vers un homme, engoncé dans son costume noir mal ajusté, qui darde sur moi un regard désintéressé, avant de le reporter sur Elliot.
— Messire Nightray. Je vois qu'en deux années d'absence, vous n'avez même pas réussi à vous trouver un valet civilisé.
Silence. Je demande, avec calme :
— Et, vous êtes ?
— Le responsable des quatrièmes années. Le directeur adjoint vous attend dans son bureau, pour parler des dernières modalités. Vous connaissez le chemin. Je vais accompagner votre servante jusqu'à votre chambre, pour qu'elle pose vos bagages. Premier étage, aile nord-ouest, numéro 17. Suivez-moi… Mademoiselle.
Elliot passe devant moi, la main crispée sur la lanière droite de sa mallette. Je suis l'homme, en trainant toujours mes deux valises – il ne ralentit ni ne m'aide lorsque nous empruntons les larges escaliers de marbre. Après avoir traversé deux ailes, il s'engage dans un couloir relativement petit, qui ne comporte qu'une dizaine de chambres, et s'arrête devant la numéro 17, une clé entre ses doigts.
— Vous êtes dans une chambre double, aménagée spécialement pour les couples maitre/valet de sexe différent. Un rideau sépare la chambre en deux parties. Les femmes de ménage ont déjà déposé vos uniformes dans vos armoires. Pour le reste, les règles en vigueur sont les règles basiques de bienséance : vous ne mangez pas à l'intérieur, sauf si vous êtes clouée au lit, vous gardez l'endroit dans un état raisonnable, et vous laissez vos affaires sales devant la porte le mardi et le vendredi. Les repas se prennent à 7h30 le matin, à midi pile, et à 19h30 le soir. La sonnerie retentit le matin à 7 heures, et cinq minutes avant le début de chaque classe. Nous ne tolérons aucun retard injustifié. Vous commencerez les cours cette après-midi. Des questions ?
Pour toute réponse, je tends ma paume sous la clé qu'il fait tournoyer entre ses doigts. Alors qu'il allait la déposer au creux de ma main, il relève la brusquement, et me détaille avec précision. Je crispe les poings, mais me retiens.
— Tu as quel âge, petite ? Treize, quatorze ans ?
— Dix-sept ans.
Il siffle une seconde, me dévisage une nouvelle fois, puis hausse les épaules, me donne la clé, et s'éloigne. Je me bats avec la serrure deux minutes, entre, jette les valises sur le sol avec une rage étonnante, verrouille la porte, et me laisse tomber sur le premier lit que je vois. Furieuse. Ces étouffants murs de pierres, la voix de cet homme, tout me reflète cette époque où, rongée par l'angoisse, le simple fait de marcher me semblait être un obstacle insurmontable. Je m'enracinais alors quelque part, acculée par des reproches naissants, et par les morts fantomatiques qui envahissaient peu à peu ma « chambre ».
« Les ombres sont puissantes quand tu les laisses vivre, tu sais. »
Je préfère quand tu te tais.
« Mais oui. Je sais très bien que tu détestes le silence, ma petite capucine. »
Mais Seven et Hieratus sont distants, eux aussi. Tendus, appréhensifs, incapables de comprendre le concept qui relève de la pure nature humaine – les études. Et moi ? Ce lycée est un transitoire, sans doute, une pause avant de devoir me battre une nouvelle fois. La Volonté aura besoin de temps pour nous trouver, et de temps pour planifier une attaque, mais elle y parviendra.
Cette chambre n'est qu'une échappatoire close.
Je lève un bras devant mes yeux. Ici, même le silence est différent. Cotonneux. Pareil à un écrin sans souvenir, seulement troublé par les aiguilles de l'horloge accrochée au mur. Lorsque la nuit tombera, qu'elle éteindra jusqu'aux plus douces lumières, peut-être pourrai-je, moi aussi, oublier ce monde que j'avais empoisonné.
…
Allongée sur mon lit, j'extirpe de mon sac à dos les deux dagues grises que Gilbert avant que nous ne partions, accompagnées d'un avertissement : « Tu sais aussi bien que moi que vous êtes en danger. Même au lycée. Alors, fais ce qu'il faut pour le protéger. » J'appuie distraitement une lame contre ma paume, sans l'entailler. Me défendre avec… J'observe quelques secondes leurs reflets métalliques, la précision presque mathématique avec laquelle ils dévient la lumière… Puis les cache avec précipitation lorsqu'Elliot déverrouille la serrure, entre et claque la porte. Deux pas furieux et il s'arrête au-dessus de moi, le visage admirablement déformé par l'ennui.
— Sérieusement, tu ressembles à peu près à tout sauf à un serviteur…
— Idiot. J'ai rangé nos valises dans les armoires. Nos, donc la tienne aussi. J'ai pris le lit près de l'entrée, parce que c'est le devoir d'un serviteur que d'être au plus près du potentiel danger, n'est-ce pas ? Sait-on jamais, une Chain pourrait passer par là, ou pire, un gosse de première année.
— Tiens, ton emploi du temps, lance-t-il avec une feuille sur mes genoux. Au cas où, on est aura un « test de début d'année » dans chaque matière, pour évaluer notre niveau.
Zéro pointé. Copie blanche. Au moins, ça évitera aux professeurs un pénible travail de correction.
Il tire le rideau qui sépare la chambre en deux, observe un instant la porte de la salle de bain, lâche sa mallette sur son lit, puis ouvre l'unique fenêtre, pose ses mains sur le cadre de bois et se penche, soudain devenu plus vulnérable, plus sensible à ses souvenirs. Un Elliot que personne n'appréhende. Je me redresse, attrape la feuille sur mes jambes, et regarde les matières. Langues étrangères, littérature, sport, philosophie, histoire, géographie, us et coutumes, arts, mathématiques, musique, sciences, culture religieuse… Facile. Surtout quand on ne sait pas grand-chose de plus que lire et écrire. Instinctivement, je compte les heures, soupire, compte une autre fois…
— 54 heures, sérieusement ?
— On a rarement quelque chose à faire le soir. Sinon les leçons à réviser, et encore. Les devoirs sont plutôt concentrés le dimanche.
Le dimanche, puisque nous avons cours du lundi au samedi, sans interruption, et parfois jusque 19 heures. L'impression, de nouveau, d'être juste une poupée docile et travailleuse, obligée de suivre son maitre, trop apeurée pour s'enfuir. « Je déteste les faibles », n'est-ce pas ? Des beaux mots… Elliot referme la fenêtre, puis marmonne qu'il est l'heure de manger. Il se dirige vers la porte, l'ouvre, s'apprête à sortir, mais se fige lorsqu'il constate que je n'ai pas bougé.
— Acanthe, tu crois peut-être pouvoir trouver le réfectoire toute seule ?
— Je ne pensais pas y aller, en fait.
Il se tourne vers moi. Je reste impassible. La sonnerie retentit, puis le silence. Toujours le silence. Finalement, je murmure :
— Tu veux vraiment que te pointer tranquillement au réfectoire, alors que tu es supposé moisir dans ta tombe depuis près de deux ans, est la meilleure des annonces de résurrection ? Des personnes se souviennent sans doute de ton visage.
— Et, tu proposes quoi ? me réplique-t-il, agacé.
— J'ai demandé à Sharon de nous préparer des sandwichs. Ils sont posés à côté de mon armoire.
Il mord l'intérieur de sa joue droite, referme la porte, attrape le petit sac de lin, s'assied à côté de moi, puis me tend un sandwich, sans me regarder. Je grignote du bout des doigts, les yeux rivés sur mon emploi du temps. Langues étrangères à 13 heures, deux heures de littérature, une heure d'escrime et une heure d'endurance. Avec ma fatigue et mon ventre qui me brûle encore. Excellente idée. J'arrête de manger. Elliot m'arrache la feuille, et grommèle :
— Tu vas me finir ce sandwich. Il est hors de question que tu restes aussi maigre toute l'année.
— Je n'ai plus faim.
— Et en plus, il est interdit de manger dans les chambres. Tu ne veux pas commencer ta scolarité comme cela, si ? Allez, mange. S'il faut que je sois sur ton dos jusqu'à ce que tu prennes un poids normal…
Impossible de discuter. Je termine rapidement ; de toute façon, je rendrai sans doute tout pendant l'endurance. Mon corps est si faible, et depuis tant d'années… Je frissonne. L'horloge indique midi et demi. Dans trente minutes, toute l'absurdité du monde nous éclatera au visage. Des cours, des banals cours. J'imagine déjà les chuchotements qui poignarderont nos cœurs, le sien surtout, écartèleront son orgueil et sa fierté…
Lâche, pour s'être caché d'un tueur.
Faible. Dernier fils d'une famille déshonoré et détruite.
Crachant sur les tombes de ses ancêtres, de ses frères, de sa sœur.
Avec une incapable en guise de servante.
— Tu veux que je te fasse faire le tour du lycée avant les cours ?
— Non. Je n'ai aucun sens de l'orientation, de toute manière.
— … TU AS PEUR D'Y ALLER !
Je reste muette, me lève et donne un coup de pied dans la table de chevet. Hieratus et Seven hurlent. De la fureur. Juste de la fureur. L'oubli de toute autre sensation, la logique ou la raison. Le monde devient rouge. Je commence à marcher dans la chambre, mes talons claquent sur le sol, comme s'ils broyaient, un à un, les éclats de ma colère. Avoir manqué de prudence et dévoilé deux Chains. Me retrouver ici, avec lui. Ne pas pouvoir atténuer nos souffrances futures. Elliot m'observe, étonnamment calme, puis, alors que je passe une énième fois devant le lit, attrape mon bras et m'attire sur ses genoux. Là, je tente de ralentir ma respiration affolée, incapable de comprendre cette excitation qui tiraille mes muscles et cisaille mes nerfs.
— Tu es toujours aussi folle.
— Je te terrifie, de toute manière. N'est-ce pas ?
Il me sourit.
— Je n'ai jamais peur.
Menteur.
…
Les trois étages du lycée sont répartis par niveau, autant pour les cours que pour les dortoirs. Rez-de-chaussée pour les premières et secondes années, premier étage pour les troisièmes et les quatrièmes, second pour les cinquième et sixième. Les salles communes – le réfectoire, les deux bibliothèques... – au deuxième étage, pour la plupart. Elliot se tait finalement, me traine jusqu'à notre classe, me désigne la porte, puis s'adosse au mur quelques mètres plus loin, les bras croisés.
— Prêt pour ta résurrection ?
Il me lance un regard assassin. Encore une dizaine de minutes. Peu à peu, des étudiants s'agglutinent devant nous ; leur uniforme lisse leurs traits et leurs corps, donnant à leurs visages cet air à la fois familier et anonyme. Personne ne fait attention à nous, sauf une jeune fille aux cheveux noirs qui dévisage Elliot pendant plusieurs secondes ; elle le fixe avec stupeur, puis se détourne pour reprendre sa conversation avec un brun. Elle l'a reconnu. La cloche sonne. Les élèves se multiplient encore dans des exclamations de voix sauvages, seulement étouffées lorsqu'un homme chauve, le professeur de langues étrangères sans doute, apparait au bout du couloir. Je chuchote :
— On est dans une classe de combien, exactement ?
— 41 je crois, avec nous deux.
Le professeur ouvre la porte, s'écarte pour faire rentrer les élèves ; comme nous sommes les derniers, il place son bras en travers du cadre, juste devant Elliot, appuyé contre le chambranle, et lève les yeux vers nous – il ne doit pas dépasser le mètre 50, le corps curieusement déformé :
— Nightray ?
— Oui.
Il nous laisse passer, referme le battant, puis nous fait signe de montrer sur l'estrade, située sous le tableau, y grimpe à son tour, avant de s'assoir sur sa chaise de son bureau. La classe est composée de deux rangées de sept tables à trois places, disposées sur quatre niveaux différents – sous la forme d'un escalier croissant vers le fond de la salle. Les élèves s'installent, et tournent peu à peu la tête vers nous, tentant sans doute de déterminer notre rang social. Petite aristocratie, peut-être moyenne ?
— Je vous présente vos deux nouveaux camarades, Elliot et Acanthe… Nightray.
Silence stupéfait. Regards hostiles, voire interloqués. Seule, la jeune fille aux cheveux noirs me lance un sourire glacial. Je la fixe quelques secondes : elle semble n'avoir aucune empreinte sur le monde, aussi insaisissable qu'un serpent, une menace tremblante et indéfinie. Je ne veux pas m'approcher d'elle. Comme un écho, Hieratus gronde dans mon esprit. La place à côté d'elle est libre. Je ne vais quand même pas…
— Acanthe, vous irez à côté de Maelys, quatrième rang à gauche. (La fille lève la main). Elliot, à côté de Fred, au dernier rang sur votre droite.
Merde.
Le professeur me tend le « test d'entrée », puis je rejoins la table. J'ai à peine le temps de sortir un crayon – cachant les dagues sous une nuasse de cahiers – et de marquer mon nom que Maelys m'aborde sans gêne.
— Eh bien, Acanthe Nightray… Ton maitre est revenu miraculeusement de la mort, me semble-t-il ?
Je l'ignore, les yeux rivés sur le test. Trois pages. Je parcours la première et la deuxième ; uniquement des mots inconnus, voire des caractères que je n'avais jamais vus. C'était prévisible, mais un constat amer étreint mes poumons : dans cette classe, je suis sans doute la plus minable… Je lâche un soupir et m'apprête à poser mon crayon lorsque qu'une sur la dernière page, attire mon attention.
De spiegel der eenvoudige zielen.
Le Miroir des Âmes simples.
Des souvenirs. Ma mère qui murmurait une autre langue à mes oreilles alors que, blottie dans mon lit, je ne voulais que m'endormir. Inscrite en filigrane de mon propre sang, comme un héritage. Je serai incapable de la parler, et pourtant… Je termine les exercices de la partie et regarde son intitulé. « Néerlandais ». Jamais entendu. Ma voisine me frappe soudain du coude. Mordre mes lèvres, ne pas réagir.
— Tu m'écoutes ? Je veux savoir pourquoi Elliot s'est fait passer pour mort pendant deux ans.
— Je ne vois pas en quoi ça te concerne. Et, au pire, ferme-la.
Elle se tait. Je reporte mon attention sur le professeur, qui parle une langue incompréhensible. D'accord. Autant sortir une feuille pour dessiner. J'en tire une de mon sac à dos. Juste avant que la cloche ne retentisse, et alors que je finissais les contours de Seven, Maelys se penche vers moi, et me chuchote :
— Tu sais, Acanthe Nightray… Dans ce lycée, on n'aime pas vraiment les familles ducales, et encore moins les traitres de ta famille. Alors, vous devriez faire attention à ce que vous dites.
Le cours suivant, elle ne me regarde pas une seule fois.
…
Nous traversons la cour intérieure en silence. Elliot semble tendu, le visage fermé, comme s'il tentait de repousser des souvenirs. Leo, sans doute… Tout ici, le moindre banc, le moindre arbre, est comme un couteau furieux attiré par nos cœurs. Je devrais le protéger, mais la première menace, immatérielle, provient du lycée, de ses couloirs ensanglantés. Et, contre cela, je ne peux qu'attendre.
Elliot m'indique le stade où nous courrons, puis il s'arrête près de la porte des vestiaires. Pour le moment, personne d'autre en vue. Son visage abandonne l'air fier, presque hautain, qu'il exprimait jusqu'alors. De la lassitude. Entre ses mèches folles, secouées par le vent, juste de la lassitude. Je m'adosse contre le mur – encore… – et reste prostrée là, une main plaquée contre mon ventre, regardant le ciel. Les nuages sont bas. Ce soir, il pleuvra.
— Tu as mal ?
— La blessure.
— Tu penses que tu tiendras les deux heures ?
— Ça ira. Je suppose.
— Tu pourrais demander au professeur…
— Non. Pas dès le premier jour. Pas pour les tests d'évaluations. Tout le monde va nous observer.
Silence. Lorsque la sonnerie retentit et que les autres élèves apparaissent, marchant sur le sentier entre l'école, le gymnase et les terrains, il laisse un petit sourire transparaitre sur ses lèvres :
— Au fait, je ne t'ai pas encore frappée pour ton comportement à Sablier…
— Attends la semaine prochaine, veux-tu ? Que je sois un petit peu plus en forme.
Lorsque notre professeur – un homme littéralement multicolore – ouvre la porte, je suis Maelys, qui se dirige vers les vestiaires de droite. Je repère les toilettes, pose mon sac à dos, attrape mes vêtements de sport et m'y enferme pour me changer. Hors de question d'exposer mes cicatrices. J'enfile un pantalon large, un débardeur, un gilet à manches longues, puis sort, range mon uniforme dans mon sac, échange mes chaussures contre une paire de baskets, avant de me rendre dans la salle. Première fille. Les garçons déjà sortis me dévisagent une seconde, puis se détournent.
Quelques cris plus tard, le prof nous envoie chercher des épées d'entrainement dans la remise – du bois, bien plus lourd qu'un vrai sabre, et qui semble ne pas pouvoir se loger dans une main humaine normale, tant la poignée est mutilée. Puis il nous explique le fonctionnement du cours : une suite de duel de deux minutes, avec une minute de pause entre chaque. Si l'on gagne le duel, on « monte » d'un terrain, vers le numéro 1, et inversement jusqu'au numéro 20 – une fille est dispensée. Il place Elliot sur le n° 6 et moi, sur le n° 8, contre un adolescent maigrelet.
Coup de sifflet.
J'avais appris à me battre à l'épée. J'étais plutôt douée ; et, dans l'Abysse, j'avais quelques fois croisé le fer avec l'un des pions de la Volonté. J'étais rapide. J'étais agile. Il me suffit de me souvenir, de dominer la mécanique d'ensemble de mon corps. L'escrime ne s'oublie pas, parce qu'elle laisse dans nos mémoires cette gestuelle, cette empreinte si particulière du combat. Mais elle se révolte avec le temps. Il faut que j'appréhende de nouveau cette sensation, que je l'accepte au creux de moi-même, que je retrouve l'entier contrôle de mes muscles et de mes tendons.
Mes mouvements sont désordonnés, et décalés. Lorsque je me concentre sur mon corps, l'autre me feinte. Quand je tente de prévoir ses gestes, j'oublie de le parer. Je perds le premier duel. Puis le deuxième, contre une fille aux cheveux noirs.
Et, alors que je m'apprêtais à descendre de terrain une troisième fois, je comprends.
Le rythme.
Juste suivre le rythme.
L'instinct le plus raffiné.
J'esquive le coup qui aurait dû me faucher le genou et désarme l'adolescente déboussolée en face de moi.
Je gagne le suivant. Le suivant, encore. Celui d'après. La douleur de mon abdomen s'étend peu à peu à mes bras et à mes jambes, mais je continue de gagner. Ne pas paraître faible, m'imposer dès le premier jour, même si les adversaires deviennent de plus en plus difficiles à battre. Le bruit des épées qui s'entrechoquent, dans un grincement horrible. La sueur qui écorche mon visage. J'oublie tout.
Au dernier duel, j'arrive sur le terrain numéro 1, face à Elliot qui, apparemment, campait là depuis un moment. Je connais sa façon de combattre. Je pourrais gagner, mais…
Coup de sifflet.
Je pare ses deux premières attaques, puis me laisse désarmer bêtement. Il fronce les sourcils, mais remarque mon visage sans doute pâle, et ne dit rien.
Dernier coup de sifflet. Le professeur regarde, avec une lueur penaude, le terrain que nous occupions, soupire quelque chose à propos des Nightray, puis nous donne 5 minutes de pause pour boire. Je me rue dans les vestiaires, parviens à éteindre les robinets, bois puis sors dehors. Mes muscles claquent. Courir dans cet état… Les autres filles me rejoignent peu à peu, puis l'homme multicolore nous emmène non pas vers le stade, mais vers des terrains plus éloignés, situés dans l'enceinte du lycée, derrière une clôture. Il nous met à l'écart, donne ses instructions aux élèves, qui partent ensemble sur un sentier de terre lisse bordé d'arbres, avant de s'occuper de nous.
— D'habitude, je fais l'évaluation de début d'année, mais là… Vous allez faire le chemin numéro 2, il fait pile cinq kilomètres, ça me permettra de déterminer approximativement par niveau. Et vous ne pouvez pas couper par l'herbe dans celui-là, dit-il avec un regard pour Elliot.
Il nous indique un sentier, note l'heure de sa montre sur un carnet, puis nous fait signe de partir. Elliot me montre le parcours et part en foulées rapides, infatigable. Au début, je parviens à le suivre, puis, au bout d'une dizaine de minutes, il s'éloigne peu à peu. Ma maigreur, mes blessures, le poids de mes propres Chains martèlent mes poumons, me broient les côtes, me retournent l'estomac. Je tente de courir, encore. À peine la moitié du chemin. Je ne suis pas si faible, je ne suis pas si…
Brusquement, je ferme les yeux.
— Acanthe ! Eh, Acanthe !
— … Elliot…
— Idiote, tu m'as fait peur !
Un micro évanouissement. Il tient mon dos contre lui, dégage les cheveux de mon visage pour en essuyer la sueur. Je pose ma tête contre un arbre, et je vomis.
Il attend avec patience, puis, lorsque je suis capable de me redresser, murmure : « Il faut finir, Acanthe ». Alors, nous marchons. Vite, mais nous marchons. Faire abstraction de tout, sentir sa peau contre la mienne, et me concentrer sur cette unique sensation pour oublier la souffrance. Soudain, la fin du chemin. Je cesse de m'appuyer sur son épaule avant que les autres élèves, qui s'étirent près du prof, ne nous voient, et tente de courir normalement. Je veux m'effondrer. Juste m'effondrer. Elliot pose sa main sur mon bras.
— Tu tiendras jusqu'à ce soir ?
— Je tiendrais jusqu'à la chambre, oui. Après, je m'écroule sur le lit et je dors.
Il resserre ses doigts. Je soupire.
— C'est inutile que je mange si je dois tout régurgiter ensuite.
…
Finalement, il m'a presque portée jusque notre chambre.
Dehors, il pleuvait.
Elliot
Je voudrais tout déchirer et jeter contre le sol. Tout ce qui est empreint de ta présence. Ici, plus rien ne t'appartient. Les livres, les draps, les vêtements… je ne veux plus que toi. Revoir ton corps allongé, rongé par une silhouette invisible, tandis que la lune nimbait tes paupières closes de mille éclats blafards. Tes propres cauchemars, tes cris que je prétendais ne pas entendre, obnubilé par les miens. Et pourtant, tu te noyais dans une mer toujours plus noire de souvenirs.
Nous étions tous deux empoisonnés.
Cela nous rendait heureux, en quelque sorte.
Acanthe dort derrière le rideau, la respiration faible.
Ombre de toi à peine réelle.
Je ne peux même pas comparer ton manque à une nuit. Je ne peux le comparer à rien. Et toujours le silence qui envahit la chambre, qui m'accule contre un mur, qui me rend fou à m'en déchirer les mains, les entrailles.
Leo.
0h00 à l'horloge et l'absence de toi.
