Ce chapitre, noté 7,5 est un peu particulier : il n'est pas hors histoire, puisque j'en reprendrais des éléments plus tard, mais est construit comme une "pause" dans l'intrigue ; il s'agit d'une série de situations mignonnes et clichées remplies de fangirlisme. Profitez-en, ça ne durera pas ! :o

Ah, et, un petit mot de remerciement aux quelques personnes qui m'ont laissé une review ! Vous êtes géniaux. Si, si.


Chapitre 7,5
Libellé n°1


Acanthe


Je range avec soin ma plume et mon encrier dans le tiroir de droite du bureau, glisse la copie dans mon cahier de littérature – qui débordait déjà de feuilles – puis attrape la clé de la chambre, ferme la porte derrière moi et la verrouille. L'horloge indiquait 13h30. Je suis en retard. Leo et Oz sont venus plus tôt, ce dimanche, négligeant avec ironie les horaires de visite, normalement restreintes à l'après-midi. Je m'étais enfermée dans le dortoir en prétextant (ce n'était pas si faux) d'avoir un devoir à finir, mais j'étais censée les retrouver il y a une demi-heure.

Personne ne traine dans les couloirs à cette heure ; la cinquantaine d'élèves qui reste ici le dimanche s'éclipse le plus souvent à Réveil, lorsque le temps le permet, ou se réunit sous la partie couverte de la cour intérieure, voire dans la salle d'étude. Et aujourd'hui, le soleil inonde les fenêtres, accordant aux tentures rouges une étrange teinte dorée, plus chaleureuse, plus chatoyante et incertaine aussi. Mue par un réflexe – ou sans doute terriblement attirée par ce couloir si long et par ce silence si immobile –, je commence à courir, une main posée sur le mur ; mes muscles répondent, plus vifs que jamais, et la tension qui les transperce étire mon sourire béat ; je récupère peu à peu de cette force que j'avais perdue.

Je ralentis, proche des escaliers. Une silhouette se projette brusquement sur le parquet, devant moi, moins rapide, et ma tentative pour l'éviter s'achève dans une chute des plus honorables ; je tends mes mains, prête à me rattraper, mais je ne heurte pas le sol. Deux bras me retiennent, plus légers que du coton. J'entrouvre mes lèvres pour en inspirer l'odeur suave, douce, celle qui me réconfortait les nuits les plus sombres.

— Tu pourrais regarder où tu vas, quand même !

Sa voix me manquait moins. Bien sûr, Oz et Leo lui avaient laissé le soin de venir me chercher… Je lui lance un sourire qu'il ne peut voir, me dégage de ses bras après avoir brièvement appuyé ma tête contre son torse, puis lui ébouriffe les cheveux pour le déstabiliser. Il rougit. Comme toujours.

— Désolée. Un problème ?
— Non, enfin… hmff… Leo et Oz qui s'impatientent, comme à leur habitude. Oz parle de cartes depuis un moment, ou de quelque chose dans le genre. Ça devenait assez terrifiant de rester seul avec eux, alors je suis venu te ramener.
— Tu commences à apprécier le nabot, je constate sans ironie.
— Certainement pas !

Il me tire par la main pour m'adjoindre à le suivre. Je me dégage alors qu'il m'indique qu'ils nous attendent dans une salle d'étude réservée à notre classe – et toujours déserte – mais lui emboite le pas, encore perdue dans ce lycée qui demeure hermétiquement étranger à ma conscience. Lorsqu'il pousse la porte, Leo me salue avec un petit rire, tandis qu'Oz, comme habitude, m'accueille à grand renfort de cris presque aigus. Nous nous asseyons autour d'une table en bois, où est posé un jeu de cartes.

— Tu veux jouer ?

Ils fixent Elliot, qui hausse les épaules – ce qui, chez lui, pouvait aussi bien signifier « Pourquoi pas » que « Va te faire. ». Leo opte pour la première réponse, et commence à distribuer trois tas différents, avant de suspendre son geste et de se tourner vers moi. Avec un air dubitatif certain, j'observe les cartes qu'il me désigne de son menton.

— Vous jouez à ?
— La bataille. Il n'était pas prévu que tu participes, mais si tu veux essayer…
— Comment ça, il n'était pas prévu que je participe ?
— Disons que nous décidons aux cartes de qui va t'amener en ville, déclame joyeusement Oz.

Je reste immobile, incapable de réagir, abasourdie par une stupeur soudaine. Elliot me jette un regard assassin, Leo cache ses yeux sous son épaisse frange, son éternel sourire mystérieux – et agaçant – posé sur les lèvres. Je tente de retrouver ma voix, m'étouffe une première fois, puis une deuxième, et, de la tête, incite Oz à développer son propos.

— Leo a décrété que vous passiez trop de temps au lycée (l'intéressé toussote), et qu'il fallait vous faire sortir. Nous irons ensemble, mais Sharon nous a donné un bon pour une boutique de fringue à ton attention, alors… Personne n'a spécialement envie de venir avec toi, donc on a décidé de tirer au sort celui qui t'accompagnera.
— Je n'ai jamais donné mon accord, bougonne Elliot. Jouez sans moi.
— Je me sens aimée, d'un coup…

Je lance un regard assassin au Nightray, suffisamment meurtrier pour le faire frémir, puis soupire :

— Je n'ai pas besoin de vêtements féminins, de jupe, de robe ou quelque chose dans le genre.
— Et tu vas te balader comment à Réveil, cet après-midi ? En uniforme ?
— … Certes.
— Tu ne moisiras pas dans ce lycée toute ta vie, tu sais ?

Leo finit de distribuer, intimant Elliot à jouer. Je reste là, à les regarder, silencieuse entre leurs cris interloqués ; ils jettent les cartes sur la table dans un ordre aléatoire, des rois muets, des dames aveugles, des piques sanctifiés sur le papier blanc. Le tas de Leo diminue rapidement, et il gagne la manche avec un petit sourire conscrit, sous les rires contrariés d'Oz et les rictus furieux d'Elliot ; il laisse le silence s'estomper, avant de lâcher avec douceur :

— Oz et Elliot, celui de vous qui perd l'y emmènera.
— Super ! commence à clamer Oz. Se disputer une femme, comme Edwin et Ellyar se disputent Mademoiselle Roselyn dans le tome 23 d'Holy Knight ! Enfin, de manière un peu moins tragique, vu que Ellyar finit par assassiner Rosel...
— PARDON ?

Oz fixe Elliot, les lèvres entrouvertes sur un sarcasme, un éclat de souvenir dans ses yeux légèrement grisés dans la lumière tamisée de la bibliothèque. Je toussote, gênée par la tension qui s'évade du Nightray, ses poings crispés posés sur la table, l'arcade sourcilière levée en signe de désaccord. Les cartes s'éparpillent comme des pantins désabusés. Leo se redresse, impassible, puis déclare avec un sourire :

— Ça fait un partout, balle au centre.
— QUOI ?
— Mais si, tu te souviens, Elliot…
— Le jour de notre rencontre ! s'exclame Oz. Tu m'avais spolié.
— Et tout le monde sait que le spoil est une faute impardonnable, renchérit Leo.
— Vous vous souvenez encore de ça ? Eh, mais attends une minute... Tu m'as spolié volontairement ! Tu sais bien que je n'ai pas eu le temps de lire la suite, avec Acanthe dans mes pattes ! Alors c'est une concurrence déloyale !
— Peut-être, Elliot, sourit Oz.
— Nabot ! Crétin ! Imbécile ! Je vais te…

Leo me jette un regard compatissant – j'abandonne l'idée de leur rappeler ma présence tandis qu'ils débattent de mon implication dans l'ignorance littéraire d'Elliot, avachie sur la chaise, les bras croisés. À demi-mot, ils décident de régler le problème à la bataille. Les cartes s'échangent, s'égosillent, protestent, hurlent, comme animées par les désirs de leurs propriétaires respectifs. Enfin, Oz abat sa dernière, un valet de cœur contre un sept de pique. Elliot l'injure lorsque le blond m'empoigne et me tire en dehors de la bibliothèque. Je jette un œil à Leo avant de sortir.

— Ne t'inquiète pas, il sait gérer Elliot. Il a l'habitude. Ils nous retrouveront à la voiture.

Et il m'entraine dans les couloirs, sous les voix mourantes des deux garçons.


...


Les rues sont presque désertes, silencieuses sou la menace du froid et de l'hiver naissant. Oz nous emmène vers un café tranquille avec une terrasse semi-fermée, isolée du vent par trois grandes vitres de verre et un parquet chauffé. Je commande quatre chocolats chauds tandis que Leo explique à un Elliot absolument enchanté le chemin de la fameuse boutique de vêtements. Nous finissons de boire, puis le Nightray me tire en dehors du café, sans un regard pour Oz :

— Sérieusement, quelle plaie.
— Ravie de voir que passer le reste de l'après midi avec moi te fait plaisir, je lâche, ulcérée par son comportement.
— Hum.

Je retiens la baffe qui me démange et m'applique à le suivre ; plus vite nous aurons fini, plus vite nous pourrons rentrer au lycée. Je l'espère, tout du moins. La journée est maussade, la ville est maussade, Elliot est maussade. Autant tout abréger le plus rapidement possible. Il m'entraine dans l'une des rues principales, où les passants, plus nombreux, dévisagent mon uniforme avec un œil dédaigneux. D'accord. Une ou deux robes ne me tueront pas, au final.

Il gravit les quelques marches d'une boutique, pousse une épaisse porte en chêne puis s'écarte pour me laisser entrer, avec des gestes impatients. Je ne m'attarde pas sur la devanture ou les vitrines, pénètre dans le magasin. Elliot se courbe, derrière moi, comme pour se cacher. À l'intérieur, la lumière est tamisée, filtrée par une petite fenêtre et par des lampes à pétrole orangées. La pièce est lourde de parfum, douceâtre, masquant presque la sueur incrustée dans les étoffes.

Une femme, habillée d'une robe verte bouffante sur ses hanches épaisses, s'avance vers nous avec un sourire, tendant vers mon corps ses ongles vernis. Puis elle lève les yeux et demande à Elliot, d'un air entendu :

— Vous venez acheter un cadeau à votre petite amie ?
— Humf.

Elle m'attire vers elle, me jauge rapidement du regard, soupire – sans doute en remarquant ma maigreur – puis me lâche avec politesse :

— Je vais chercher quelque chose qui pourrait vous convenir. Attendez-moi dans une cabine d'essayage. (Elle désigne un ensemble de tentures caché derrière des rayons d'étoffe. Elliot détourne les yeux.) Vous avez des préférences ?
— Du bleu, du violet foncé, du gris ou du noir. Des couleurs discrètes, en fait. Et quelque chose qui ne soit pas trop lourd à porter.
— Votre budget ?
— Trouvez-lui en trois, ça ne lui sera pas de trop, intervient Elliot.

Je m'enfuis dans la cabine et me recroqueville contre un mur. Ne me parviennent plus, de l'autre pièce, que les talons de la femme, et sa voix parfois criardes, entrecoupée par les grognements d'Elliot. Aucun doute, j'allais longtemps entendre parler de cette journée. Finalement, elle revient, jette une pile d'étoffe sur la chaise, et m'intimide de les essayer, une à une. Quelque part, ma conscience me demande comment j'en suis arrivée là, mais je l'étouffe, et l'accepte, supportant avec un sourire ses mains sur ma taille.

Nous finissons par en sélectionner trois, deux violet sombre, une noire. J'enfile une des robes pourpres, mets mon uniforme dans un sac que « m'offre » la vendeuse, puis sort, regarde Elliot payer sans un mot, puis le laisse m'entrainer en dehors de la boutique. Une fois sur le seuil, il pousse un soupir de soulagement, me dévisage quelques secondes, puis lâche :

— Tu es plus belle comme ça.

Je passe ma main dans ses cheveux en souriant, et le suit dans des venelles moins fréquentées. Au bout de quelques minutes, il s'arrête, fixe une nouvelle fois ma tenue, puis un point de l'autre côté de la rue.

— Il te manque quelque chose, encore. Attends-moi ici.

Il disparait dans une boutique à la devanture semi-effacée, mais que je parviens à décrypter comme un magasin d'accessoires ; je reste immobile dans la rue, bousculée par quelques corps anonymes ; perdue, en quelques secondes, dans son absence mordante, aussi amère que du citron. Je déteste la ville, ces édifices hermétiques à toute idée de fuite. Elliot ressort enfin, un poing serré, se glisse jusqu'à moi, puis accroche quelque chose dans mes cheveux, son visage proche du mien.

— Tu n'aimes pas tout ce qui est trop riche, je me suis dit que ça irait bien.

Je lève la main, et sens contre ma peau une barrette glacée. Une petite fleur de métal. Je souris, murmure un « Merci », et me détourne, les joues rouges, caressant les pétales qui semblaient s'envoler sous mes doigts.


...


— Oz, cet enfoiré !
— Tu ne voudrais pas élargir un peu ton vocabulaire ? Enfoiré, enfoiré, encore enfoiré… Je t'ai connu plus imaginatif. C'est lassant, à force.
— Grognasse…
— C'est déjà mieux, mais pas assez novateur. Je te donne des pistes pour Oz : Minus, nabot, avorton, rat d'égout, idiot, imbécile, débile, abruti, merdeux, salaud, enculé, petite pute… Quoique non, petite pute fasse trop sexuel… crétin, enflure, incapable, raclure, minable… ou misérable, ça revient au même… ordure éventuellement, si tu es énervé. Ou un très classique « connard ».

— Et j'ai réussi à te rendre muet, en plus de ça. Non, vraiment, je vais noter la date d'aujourd'hui, elle est exceptionnelle. « 03 novembre. Elliot perd sa langue. Quel silence, enfin ! »

Son lit grince lorsqu'il se lève, puis qu'il se jette sur le rideau, l'ouvre d'un grand coup – j'ai tout juste le temps de rabattre la couette sur mes épaules – avant de se précipiter vers moi, s'égosillant, la main dressée en signe de menace :

— Comment est-ce que tu parles, encore ? Un minimum de tenue, tout de même ! Tu es supposée être mon valet, ne croit pas que tu peux utiliser un langage de… de roturière !
— Ah, parce « qu'enfoiré » appartient au vocabulaire de l'aristocratie ?

Touché. Toujours allongée, j'esquive promptement sa baffe puis dégage une jambe de sous la couette et fauche son genou par l'arrière. Il bascule vers moi, essaie de se rattraper au lit, échoue, et s'écrase sur ma poitrine. Ma gorge se bloque quelques secondes, étouffée par l'absence sensitive soudaine de mes poumons ; l'impression – très agréable – qu'ils se nécrosent à une vitesse surhumaine ; j'avais oublié son poids, et la faiblesse encore si agaçante de mon corps. Je tente de me dégager, les seins douloureux.

Il se relève à moitié, ses deux mains plaquant mes poignets contre le lit, son visage furieux un peu trop proche du mien. Une veine palpite sous son grain de beauté. En un éclair, j'essaie de le renverser, mais sa poigne est trop forte. Il lève une nouvelle fois sa paume, puis semble se raviser. Son genou, posé entre mes deux jambes écartées, tire peu à peu la couverture vers le bas, laissant sur ma poitrine une douce sensation de coton…

— Tu vas sérieusement arrêter de…
— Bouge de là !
— Et écoute-moi quand je par…
— ELLIOT, BOUGE DE LA PUTAIN !

Il prend conscience de sa position puis de mon épaule nue, de la naissance de mes seins découverte par la couverture, alors que je parviens enfin à l'envoyer plus loin. Il tombe sur le sol, reste prostré quelques secondes, puis se relève, la main frottant l'arrête de son nez :

— Tu es… tu es nue ?
— Je dors en sous-vêtements ! Imbécile !

Je remonte la couette sous mon menton. Il détourne le regard, puis lâche un rire nerveux avant de s'approcher de nouveau, et de se pencher au-dessus de moi. Ses yeux balaient mon corps mince, dénué de fureur. J'ai au moins gagné ça.

— N'empêche, tu es si vulnérable comme ça, avec ta pudeur.
— Qu'est-ce que tu…
— Bonne nuit !

Et il disparait derrière le rideau, éteignant les lumières. Je ramène les deux oreillers sous mon crâne, écoute ses pas légers sur le sol nimbé de lune, puis le grincement de son lit. Alors que j'allais fermer les yeux, sa voix s'élance de nouveau, claire et joyeuse :

— La prochaine fois que je tu parleras comme ça, tu comprendras la signification du mot « baffe ».

Je laisse un rire s'échapper de ma main, la fleur d'argent bleue serrée au creux de ma paume.