Chapitre 8
Cloud Age Symphony


Acanthe


Une semaine plus tard, je suis retournée dans le souterrain avec Elliot et Mathieu. Les tunnels sont restés silencieux, simplement baignés dans une candeur innocente, couverts de poussière, exempts de toute vie. La menace, cette puissance étouffante, rien ne semblait avoir jamais existé. Nos recherches sur le symbole n'ont pas abouti, elles non plus. Peu, à peu, ils ont commencé à oublier ; je ne pouvais pas effacer le souvenir de mes crises, mais je me taisais, incapable de les contredire encore.

Mathieu nous surveille de loin, et nous transmet parfois quelques informations de Pandora. Des notes futiles sur des Chains dont nous ne connaissons pas le nom, des rapports d'inspection vains. Pour résumer : « Tout semble être sous contrôle, vous ne courrez aucun risque, mais continuez tout de même votre petite comédie. » Une hypocrisie qui me noie lentement dans un état semi-conscience, mais une belle hypocrisie. Je voudrais y croire.

Mes relations avec Elliot s'améliorent, deviennent simples, presque naturelles ; il s'attendrit peu à peu, rejetant la tragédie de sa renaissance inscrite dans chacun de ses muscles, et étudie d'autant plus pour rétablir la réputation de sa famille, faire oublier les « Lâche ! » qui se murmurent dans son dos. Mais ses cicatrices restent fragiles ; il ignore que j'écarte de lui tout ce qui pourrait le blesser davantage. Les reproches les plus vifs, les remarques les plus perverses. J'ai travaillé mon visage et mes gestes pour les empreindre d'un souffle assassin, devenant, en quelques semaines, la cible des haines ; je suis bien plus capable de le supporter qu'Elliot.

J'ai également dissuadé Maelys, et les trois fous qu'elle traine derrière elle, d'approcher Elliot. Ils me harcèlent davantage, m'insultent, tentent parfois de me bloquer et de me frapper lorsque je suis seule. J'ai appris à les éviter, à me réfugier dans des endroits toujours plus inaccessibles. Ils refusent encore mes mensonges ; non qu'ils aient une attirance impalpable pour la vérité, mais plutôt une hostilité tenace contre ma « famille ». Je suis devenue, non plus une source de mystère, sinon une Nightray à haïr. Un barrage contre leurs désirs. Un barrage à user, à fissurer, à rompre.

Et, lorsque leurs regards s'arrêtent sur moi, leurs lèvres se tordent dans un sourire malsain.

Malgré cela, la quiétude m'étouffe lentement, ou plutôt : elle me ressuscite dans la douleur. Les traces de la maladie qui m'a rongée si longtemps s'estompent. Je deviens une autre, une lycéenne normale, qui ne connait ni Chain ni Abysse. Certains soirs, après les cours, je me glisse dans la cour intérieure, déserte, puis m'assied sous un arbre, un cahier et une plume posés sur mes genoux ; le regard sans cesse attiré par le crépuscule naissant, les feuilles qui s'assombrissent. D'autres soirs, Elliot me traine à la bibliothèque et s'acharne pour me faire apprendre ces langues que je n'ai jamais étudiées. Étonnamment patient. Je suis bonne élève ; mes notes s'améliorent. Et je redécouvre peu à peu ce monde qui avait grandi sans moi.

Les dimanches, Elliot retourne parfois au manoir de sa famille ; je reste alors au lycée et m'installe clandestinement dans une salle isolée, ou sur l'un des sentiers de course bordés par les arbres, ou je m'abandonne sur un banc, presque avec faiblesse. Lorsqu'il demeure avec moi, Leo et Oz nous rendent visite, et nous déambulons dans les couloirs en riant, sous quelques regards noirs. Cela nous rendait heureux.

D'un commun accord, nous passons les vacances d'octobre au lycée, sous prétexte de révisions et de rattrapages. Officieusement, nous évitons les membres de Pandora, qui ne s'approchent que peu du bâtiment, en dehors des « gardes » parfois postés dans la cour extérieure. Nous n'avons pas oublié les évènements qui nous ont conduits ici, et la méfiance de l'organisation envers moi ; Elliot ne pourrait pas supporter que je sois emprisonnée une nouvelle fois, de me perdre encore.

Un jour, j'ai compris avec horreur que j'éprouvais la même chose à son égard.
La Volonté avait réussi à m'enchainer.
Mais, le plus souvent, je l'oubliais.



En décembre, l'atmosphère s'appesantit. Maelys tolère de moins en moins le silence obstiné que j'oppose à ses cris, et essaie de me blesser, toujours flanquée du psychopathe, du fou, et de l'imbécile – je suis incapable de retenir leurs noms. Parfois, des éclats de folie transcendent sa conscience maitrisée, me forçant à l'éviter ; excentrique inoffensive, elle se transforme en enragée dangereuse.

Elliot s'enferme au contraire dans un mutisme anonyme, seulement gangrené par la colère qu'il me crache souvent au visage. Ses paroles meurent sur le bout de ses lèvres. Mais il redevient celui que j'ai connu lorsqu'il s'abandonne dans la salle de musique, tissant de ses mains une mélodie trop rapide, endiablée, presque noire. Dans ces moments, je m'efforce d'oublier le reste.

Ce rêve anesthésique se terminera bientôt. Malgré cela, je m'accroche à cette esquisse de paix qui a grandi dans mon cœur.


...


Le samedi, Elliot me réveille plus tôt qu'à l'accoutumée. J'ouvre les paupières, reconnais son visage penché sur le mien, et retiens à temps la gifle qui naissait sur mes doigts. Malgré ces mois tranquilles, je n'ai pas perdu mon sommeil agité, ni mes instincts les plus primaires, seulement habituée à la teinte si particulière de la cloche. Je referme les yeux ; j'ai passé une partie de la nuit dehors, incapable de dormir. Il me secoue encore.

— Bouge-toi.
— On est samedi, les cours commencent à neuf heures…
— Je voulais te montrer des partitions avant le petit déjeuner.
— L'heure de huit heures à neuf heures…
— Je les testerai.

Je me lève avec précaution, attrape mes vêtements dans mon armoire, m'enferme dans la salle de bain pour prendre une douche rapide, puis m'habille, tente d'arranger mes cheveux en pagaille, avant de ressortir. Elliot a posé une nuasse au bord de mon lit ; accoudé à la fenêtre, la silhouette étrangement noire dans la lueur des lampes au pétrole, il murmure avec douceur :

— Il va neiger.

Les nuages sont lourds et gris dans la nuit trop pâle, gonflés comme le ventre d'une femme enceinte. Il s'écarte, saisit ma main et m'amène vers mon lit ; je m'assois à côté de lui tandis qu'il remet ses feuilles en ordre, puis me les tend. Je parcoure les pages. Plusieurs minutes d'accords, au moins.

— Tu as fait ça quand ?

Pour toute réponse, il m'envoie un crayon à papier. Elliot m'a appris à lire les notes, pour les cours de musique. Je suis incapable d'écrire une partition correcte mais, curieusement, je me suis révélée plutôt douée pour repérer les variations de ton bancales… en prenant mon temps. Il le sait aussi bien que moi. Je souligne quelques accords étrange, réduit des espaces de silence pour équilibrer la rythmique… La cloche retentit une première fois. Je reste penchée sur les feuilles encore une quinzaine de minutes, quand sa voix interrompt soudain la concentration que je m'efforçais de maintenir sous mes veines palpitantes :

— On devra retourner au manoir la semaine prochaine. Pour les vacances.
— Je sais.
— Il y a l'anniversaire d'Oz, puis la fête du Nouvel An. Et, de mémoire, j'ai toujours composé quelque chose pour le premier janvier… Ils ne nous laisseront pas y échapper.
— Je SAIS, Elliot...
— M'énerve pas ! Ce n'est pas comme si j'en mourrais d'envie, non plus !

Sa voix tremble d'une appréhension retenue, qui souille jusqu'au cœur même de ses partitions ; je tente de stabiliser le rythme, mais je devine dans les notes qui se chevauchent puis s'écartent l'expression d'une colère inavouée. Esprit troublé, mélodie furieuse. Je souligne encore quelques passages, en annote deux, puis lui rends ses feuillets.

— Le thème de la troisième page, et du début de la quatrième, est trop rapide par rapport aux autres. Ça va déséquilibrer les gammes et les sonorités.
— Je sais que tu es nerveuse, n'essaie même pas de me le cacher. Pandora s'est tenue à l'écart depuis trop longtemps, l'organisation a sans doute fait des recherches sur toi et voudra t'interroger une nouvelle fois.
— La fin est trop nette, tu devrais être capable de l'estomper et de la rendre plus douce.
— Et puis, ces deux derniers mois ont été trop calmes, ça ne durera pas. J'ai abandonné l'idée de savoir pourquoi tu as un contrat avec deux Chains, pourquoi on t'a réellement arraché le cœur, mais nous ne sommes pas pour autant en sécurité. Je ne te connais pas, Acanthe.

Je tente de réprimer la nouvelle gifle qui crispe mes doigts et de ne pas lui retourner une réponse cinglante. Ma vie de lycéenne me convient, d'une certaine façon ; elle est moins déplaisante que les ombres qui m'attendent dehors, et leurs griffes noires, et leurs langues grouillantes de vers. Tout ça devra se terminer un jour… Mais pas aujourd'hui, par pitié !

— Et si tu veux la connaitre parfaitement dans une semaine, il va vraiment falloir que tu joues avec plus de patience que ces derniers temps. Si tu continues à…
— Tu voudrais bien cesser de faire comme si tout ce que je disais n'avait aucune importance ? Il faudra bien qu'on en parle, à la fin ! Tu penses que tu peux éternellement te claquemurer dans ton silence et dans tes sourires béats ?

Touché. Ma main frappe sa joue. C'est la première fois. Elliot reste sonné, son visage fuyant le mien, ses doigts effleurant sa peau comme si elle avait été marquée au fer.

— Écoute-moi bien et arrête de débiter tes conneries, veux-tu ? Est-ce que tu penses au moins ce que tu dis ? Que tu ne me connais pas, alors que nous avons été ensemble dans l'Abysse, puis dans ce lycée, uniquement parce que je ne peux pas te dire mon putain de passé ? Qu'est-ce que ça apporterait tout ça ? J'ai eu des parents qui m'aimaient, j'avais un contrat avec Hieratus et Seven, je suis morte il y a quatre-vingts années de manière stupide, il n'y a rien de plus à savoir. La Volonté est folle ! Elle s'est toujours pliée à ses désirs les plus obscurs, les plus incompréhensibles, et c'est pareil avec nous ! J'ai longtemps supporté que tu me condamnes pour ces évènements dont je ne suis pas responsable, mais maintenant, j'en ai assez, je n'en peux plus…

Il y a beaucoup plus à savoir, mais j'avais décidé de sceller mes lèvres lorsque j'avais été envoyée dans l'Abysse. Pour que mon histoire reste close sur les derniers mots de mon père, sur le cadavre de ma mère, et sur la petite fille qui n'aurait jamais dû naitre, mais avait pourtant grandi heureuse.

Acanthe Calaelen.
La noyer dans les reflets d'Acanthe Nightray.

Elliot reste immobile, la main sur sa joue, comme s'il hésitait entre la colère et la tristesse. Réussir à le faire taire est un exploit. Je souris avec douceur, puis lâche sur le même ton :

— Si tu me cherches, je serai dehors, comme d'habitude.

Il ne me cherchera pas.



À la fin du cours de mathématique, Elliot jette ses affaires dans son sac en une fraction de seconde et s'échappe de la salle de classe avant que la sonnerie ne retentisse, essayant sans doute de s'enfuir au réfectoire. Nous avons toujours mangé ensemble, même après une dispute… Aurait-il, cette fois, peur d'être avec moi, peur de ce qu'il pourrait comprendre ou découvrir ? Ou craindrait-il de se perdre ?

Je range mes cahiers avec une lenteur presque délibérée ; les autres élèves quittent la salle. Le professeur s'approche de moi, me félicite de mes progrès, monologue quelques minutes d'une voix monocorde. J'écoute avec patience, puis je lui adresse un sourire, un mot de remerciement, et me précipite dans les couloirs sans attendre ses derniers mots.

Alors que je cours vers le réfectoire, des troisièmes années entreprennent de me barrer le passage ; excédée, je défonce élégamment leurs visages pour qu'ils s'écartent. Je manque de m'étaler dans l'escalier et rejoins enfin les doubles portes, ouvertes. Elliot est assis au bout d'une table, caché derrière les sourires de lycéens impassibles. Soudain, mon œil capture une chevelure noire et trois démarches lascives ; avant que le Nightray ne les repère, je me précipite, retiens juste à temps le bras de Maelys, et leur crache en leur indiquant une table :

— Allez vous asseoir là-haut. Vous mangez avec moi.

Le fou et l'imbécile se raidissent, tandis que Maelys et le psychopathe les entrainent calmement à l'endroit désigné. Je saisis un plateau, attrape deux pommes et un morceau de pain, puis m'assois avec eux, en face de ma voisine de classe. Avec mon plus beau rictus de meurtrière sur mon visage. Mais cette fois, elle avance vers moi, tend ses mains vers ma joue…

Je la gifle. Quelques élèves tournent la tête vers nous, mais elle leur adresse un sourire candide.

— Je croyais vous avoir fait comprendre que, si vous vous approchiez d'Elliot, vous risquez de passer quelques jours à l'infirmerie. Je n'ai pas été assez claire ? Ou vous pensiez peut-être que vous pourriez l'aborder derrière mon dos ?

Le psychopathe se raidit légèrement, mais aucun ne nous prête attention. Deux coudes immobilisent mes bras dans un étau puis s'enfoncent dans mes côtes. L'imbécile et le fou, entre lesquels je suis assise, me serrent jusqu'à ce que je ne puisse plus bouger, et que je m'étouffe, incapable de me débattre. Une douleur névralgique remonte le long de mon dos. Instinctivement, je mords ma lèvre jusqu'au sang… Les deux Chains s'agitent, rugissent, comme affolées par le goût métallique qui enfle dans ma gorge. Hieratus essaie de s'affranchir du langage pour se matérialiser, complètement paniquée, mais je l'en empêche. Pas ici.

« ACANTHE LAISSE-MOI… »
Je ne suis pas en danger, ça va.

En temps normal, j'aurais pu me débarrasser d'eux. Mais, au milieu du réfectoire… Leurs coudes s'enfoncent un peu plus, déliant la douleur de nouveaux nerfs. Je ne respire plus qu'à peine, mais personne ne prête plus attention à nous. Je dégage mon bras droit, frappe le fou à l'épaule, qui relâche sa pression, réitère l'opération sur l'imbécile, avant de me lever. À peine un regard vers nous. Je lâche froidement :

— Essaie encore une fois de me faire un coup pareil, et tes acolytes n'auront plus de quoi me blesser... Tu vas rester loin d'Elliot, tu m'entends ?
— Tu ne comprends pas, Acanthe, susurre-t-elle en se levant à son tour. Vous portez le nom des Nightray. Vous êtes des Nightray, le poison de la corruption et de la lâcheté. Crois-tu vraiment que quelque chose ait encore à voir avec la fameuse « résurrection » de ton maître ? Nous vous avons observés, et vous avez commis un crime : être vous sans répulsion, êtres infâmes et vils.
— Tu es folle ?

« Ne la laisse pas te parler sur ce ton ! Aurais-tu oublié qui tu es ? »
« C'est une menace, Acanthe, mais je ne pense pas que… »
« Tu devrais l'éliminer, ma petite capucine. »
« Est-ce qu'elle en vaut vraiment la peine ? Il suffirait de lui faire peur pour l'écarter. »
« Je veux voir la couleur de ses entrailles. Et les lui arracher centimètre par centimètre. »
« Ce n'est pas le meilleur moment pour exprimer tes pulsions sanguinaires. »
… VOS GUEULES. Laissez-moi gérer.
« Pour le moment, je n'ai pas trop l'impression que tu gères. Tu as déjà essayé, tu ne lui fais plus peur. Un petit coup de cimeterre et les problèmes seraient réglés. »
Seven, sérieusement, retourne dormir. Je n'ai pas besoin de toi. Ce sont des problèmes humains, des problèmes d'affect, pas des ennemis que tu peux trancher en quelques coups.
« Elle commence aussi à me faire enrager. »
Je ne te demande pas ton opinion sur le sujet…
« N'oublie pas que nous sommes là pour te soutenir, Acanthe, pas tes ennemis. »
« Et cette fille me parait vraiment dangereuse. »
Je sais. Mais c'est une humaine décérébrée, rien de plus.

— Prends garde à toi, Acanthe. Nous te briserons, je te le promets.

Ils saisissent leurs plateaux et s'éloignent. Je laisse ma tête effleurer la table et reste là quelques minutes, repliée sur moi-même ; non pas pour que s'estompe la douleur qui enflamme mes côtes, mais surtout pour contenir la fureur. Palpitante au creux de moi-même, mais remplie d'incompréhension. Est-il seulement possible que Maelys soit une étudiante normale, et qu'une étudiante normale puisse avoir une telle haine pour les Nightray ? Car plus rien n'est logique dans son comportement, de ses paroles meurtrières aux trois boulets qu'elle traine, plus semblables à des machines qu'à des êtres humains.

L'esquisse de paix dessinée sur mon cœur se fendille peu à peu.

— Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

Elliot me relève de force – je dois m'appuyer à la table, encore étourdie, tandis que des élèves se tournent vers nous avec discrétion – et se plante face à moi, les mains posées sur les hanches en une caricature presque féminine, le regard furieux. Il nous a vus, sans doute entendus. Je soupire, presque théâtralement.

— J'ai l'habitude de régler mes problèmes seule. Je suis désolée si je t'ai inquiété.

J'aurais dû répondre « Parce que je te protège. », si j'avais été sincère. Mais j'aurais avoué que sa santé passait avant la mienne, implicitement, que je ferais tout pour lui éviter de se blesser. Comme si quelque chose me pousse à m'interposer entre lui et le monde. Le monde est une menace. Une immense menace.

— Ne t'excuse pas. Je ne veux plus entendre ta voix, de toute manière. Tu es une irrécupérable et une incorrigible idiote. Tes problèmes ? Tu crois que ce sont toujours tes problèmes ? Va-t'en, Acanthe. Tu es tellement naïve, tu m'exaspères tellement !

J'attrape une pomme, laisse le plateau sur la table et m'enfuis du réfectoire, les mains crispées dans les poches de ma veste. Juste me trouver une salle tranquille, pleurer comme une gamine, peut-être. Et pourtant, cette sensation qui me souffle le cœur : aujourd'hui, j'ai fui. J'ai fui le danger représenté par Maelys, j'ai fui les reproches d'Elliot.

Mes ongles, mes muscles, mes os, mes veines… tout est maculé de crasse.
Je ne suis qu'un « poison ».
Mais lui y est étranger.



« J'ai tout étouffé trop longtemps. »
La pensée s'impose à ma conscience comme une certitude, refoulée trop longtemps sous de vagues simulies de sentiments, d'amour foutraque, de haines passagères, et soutenues par les voix approbatrices de mes Chains. Atomisée, mon esquisse de paix. Soufflée comme un vulgaire roseau.

Je suis revenue dans ce monde pour échapper à la Volonté. Pour qu'elle ne puisse jamais remettre la main sur mon corps, le plus parfait des corps dont elle puisse rêver. Je dois mourir définitivement, ou trouver un moyen de devenir immortelle, pour ne pas plonger dans l'Abysse. Rien que ça. Et je ne pourrais pas le faire en restant ici. Je ne peux rien faire dans ce lycée, en vérité. Tout ceci est bien plus important que Pandora, que les nobles, que les quatre duchés – que tout ce qu'ils peuvent imaginer.

Inconsciemment, je regarde l'horizon.
Accroupie sur la fenêtre d'une salle de classe anonyme qu'on n'avait pas fermé à clé.
Les mains agrippées à un minuscule rebord et les cheveux doucement entremêlés par le vent.

Je saisis quelques mèches brunes entre mes doigts, ignorante du vide frénétique qui pulse sous mes pieds. Depuis combien de temps n'ai-je pas eu une conscience aussi aiguë de mon corps, de ses muscles fins, de ses os solides ?
Il n'est pas qu'une décharge de souffrance.

Je pourrais simplement partir, me dissiper comme un reflet sous le soleil protecteur de midi. Mais il m'est impossible de laisser Elliot ainsi, vulnérable à une disparition qu'il ne comprendrait pas.

D'abord trouver un moyen de contourner le sceau – ce sera une affaire de jours – puis lui annoncer son départ, éviter ses cris furieux et ses larmes, et s'évanouir dans la nuit comme le personnage d'un drame théâtral.
Non, il ne pleurera pas. Il n'a jamais pleuré devant moi.

La sensation que cette vie se terminerait comme n'importe quelle autre, qu'elle s'épanouirait à l'aube de ce qu'elle aurait pu être, de ce que j'aurais pu être. Mais je n'ai été Acanthe Nightray qu'un bref instant, aussi léger et éphémère qu'un souffle. Acanthe Calaelen, c'est un nom plus dangereux. Plus tragique.

Enfouir mon visage dans les ruines des êtres qui me constituaient, et cracher sur leurs tombes.



Leo redresse la tête, me murmure un léger sourire, puis ferme doucement la porte derrière lui et Elliot. Assise sur le lit, j'observe les derniers spasmes des chevrons, avant que le silence ne retombe sur mes épaules. Oz n'est pas venu ce dimanche. Ils m'ont laissée seule, Elliot, ulcéré, ne pouvant sans doute pas supporter ma présence toute la journée.

Entre lui et Leo.

Si les convenances et l'époque avaient été différentes, sans doute seraient-ils amoureux l'un de l'autre. Mais ils sont juste deux êtres à l'affection avortée, morte-née, étouffé dans la perspective même de son existence. Dans un autre monde, ils auraient pu être ensemble de la manière la plus naturelle qui soit… Pas dans celui-ci. Quelque part, ils en ont conscience. Tant mieux, d'une certaine façon. Quelqu'un sera toujours là pour aimer Elliot. Et peut-être qu'il portera plus facilement mon départ.

En silence, je sors à mon tour de notre chambre, la verrouille, puis me dirige vers les sentiers de course, un poignard habilement dissimulé sous ma chemise encore trop grande. C'est l'endroit le plus discret pour tester le sceau de Raven, même si l'idée est risquée. Une fois couverte par les arbres, j'ordonne à Seven et à Hieratus de se préparer, puis ferme les yeux et tente de sonder les racines du pouvoir enfui en moi.

Je ne sens sa présence qu'une seconde trop tard. Il presse un chiffon contre mon nez, et mon cri s'étouffe dans ma gorge.