Pour prévenir, cette scène est violente, je ne suis pas certaine qu'elle corresponde encore au rating 16+.
J'y suis vraiment allée à reculons pour l'écrire, c'était très pénible, j'ai même pensé à la changer plusieurs fois, à ne pas pousser les choses aussi loin... Mais c'était l'une des premières à faire partie de la trame, et je ne pouvais pas la supprimer sans fragiliser le déroulement de la suite, ni les changements psychologiques de Acanthe.
Du coup, si elle a été pénible à écrire, je pense qu'elle le sera encore plus à lire.
J'ai évité les descriptions physique trash, mais ça a sans doute accentué le côté horrible psychologique de la scène. Tout comme je ne garantis pas avoir réussi à adopter un ton juste, tout ceci étant très délicat à traiter. Bref, beaucoup d'excuses pour pas grand chose. La scène sera explicitée par la suite, donc si jamais quelqu'un ne se sent pas d'aller jusqu'au bout : il comprendra plus tard comment tout cela a fini.
Bonne lecture.
Chapitre 9
Radioactive
Acanthe
Irréguliers les battements de mon cœur, déréglés comme une montre ancienne, désorganisés, incertains, accrochés aux aiguilles d'une horloge brulée… De longs doigts qui s'enfouissent à l'intérieur de moi, se lovent contre mes poumons avec douceur, immobiles ; lacérez ma peau, broyez ma cage thoracique, exposez au monde ces organes qu'on a voulu m'arracher si souvent…
Impression contenue de non-existence : je suis, enfin je crois, mais qu'est-ce-qu'exister, qu'est-ce-qu'être-ici-et-pas-ailleurs ; des questions qui ne mènent à rien sinon à une mer d'hématomes béante / couturée de plaies / cachée derrière des concepts, le temps, la témérité, l'homme. Sentir en moi le désir de l'enracinement, me poser là fermer les yeux courber la tête et vivre dans le plus obscur des bleus, ballottée par des vagues amères… Tremblante sur un rocher peut-être, calme, allongée dans un espace sans réalité…
Tes yeux sont déjà fermés, Acanthe.
Ah oui, mes paupières, mon corps, cet amas de muscles immondes, tendons disséqués, os claquants sous le soleil aveugle, peau écorchée, articulations à nu, tout ça je l'ai abandonné dans l'expression de la plus pure quiétude. Alors qu'on me laisse tranquille, qu'on ne me fasse plus rien ressentir, sinon tout ce qui pulse en moi, je veux dire mon vrai moi ; l'abomination mé-di-ca-men-tée étouffée dans un râle comme une esquisse humaine.
As-tu oublié la peur et la douleur de la chair ?
Non, je ne l'oublie pas, mais elle est si éphémère… Je-ne-veux-pas-la-sentir je-ne-veux-pas-reconnaitre-sa-présence ; tout ce qui croit autour de moi, le vertige imprégnant ma peau, les bouquets de nerfs grandissant le long de mes mains comme des mauvaises herbes, ce sont des illusions inscrites dans la souffrance. Tais-toi, tais-toi, tais-toi, et si tu me laissais un peu m'abandonner à…
Ce corps est le tien, alors pourquoi ?
Pourquoi toujours pourquoi, arrête de chercher une explication ; tourne entre tes doigts le pain de la raison et jette-le sur le sol, piétine-le de ton pied fin et nu, écrase la farine et le seigle sur ta peau. Danse sur le corps d'un albinos, meus-toi comme une ballerine sur la terre asphyxiée, et libère de ta main les cendres d'une pure folie.
Cesse de divaguer, Acanthe.
Je ne divague pas, je
Tu es droguée, Acanthe.
Je ne suis pas droguée, je
Ouvre les yeux, Acanthe.
Non
Ouvre les yeux, Acanthe.
NON
Cligner cependant des paupières, et embrasser les sentiments que je pensais – voulais ! – perdus ; ouvrir mon regard sur trois visages émaciés, un mur de pierres sombres, la lueur tamisée de lampes ; entendre un son unique, un rire sec névrosé de cauchemars ; deviner une odeur renfermée, effluve timide d'années empoisonnées ; gouter sur ma langue la sensation de l'amertume et du métal ; sentir le monstre se précipiter sur mon épaule, planter ses griffes noires dans la chair tendre, plus dangereux que l'Abysse encore.
Ressens, Acanthe.
Non
Ressens, Acanthe.
Non
Ressens, Acanthe.
NON
Pourtant mes sensations, ma conscience du monde externe, tout revient peu à peu, fracas bordélique ou résonnance distordue, indescriptible. Brouillé. Prenez une barre dorée et frappez mon visage, meurtrissez, meurtrissez encore mes chairs, ce sont des convictions qui m'étouffent ; et dans des pulsations presque douloureuses, je perçois le vertige qui m'entrave quelque part.
Air lourd, pesant comme une épitaphe
Peau nue écorchée contre la pierre froide
Entravée immobile poignets et cheville liés
Épaules tirées presque disloquées
Chaines de fer, chaines d'acier
Ongles qui m'écorchent
Ongles qui me déchirent
Une douleur pareille à un corbeau qui s'envole, tandis que l'impression d'être prisonnière, confuse, me transperce de nouveau comme une dague ; saisis par des remous de conscience, mes sens s'enfoncent dans l'obscurité, une cymbale immense qui tambourine au milieu de flocons noirs.
Claquent le fer et l'argent sur la pierre meuble, tremblent mes muscles atrophiés, fonde l'acide sur ma peau, tandis que je panique lentement, perdue entre mes souvenirs et la réalité. L'Abysse. Est-il vraiment le pire des mondes ?
Maintenant, lève ton visage et observe-les.
Curieusement j'obéis, rencontre trois figures déformées par l'ennui. Le blond se retourne vers moi, mains spasmatiques, agitées d'ombres, sa lèvre inférieure claquant avec mollesse sur sa mâchoire :
— Tu es réveillée.
Un constat simple, et la peur qui tord mes entrailles comme une anguille. Mes muscles se crispent, tandis qu'un ongle parcourt mon bras dénudé avec lenteur, vient souligner les contours de mes chairs minces, puis écorcher ma peau ; implosion du frisson qui comprime mes veines, du cri qui meurt dans ma gorge. Encore embrouillée par la drogue, je ferme les yeux, oppressée par des images étranges, tacites, flouées.
Ressens la peur et défends-toi.
Être faible une nouvelle fois, m'abandonner à la domination la plus primaire, aux six mains qui se posent sur moi, me touchent, me frappent, au visage, aux bras, aux seins ; puis broient mes jambes, mes cuisses tendues, fendillent ma peau délicate, et leurs rires, et leurs murmures, porteurs, non de haine mais d'indifférence…
« Nous te briserons, je te le promets. »
Prisonnière, des ciseaux pointés sur mon visage, perforant ma peau ; les chaines qui claquent autour de moi, blessent mes poignets, portent jusque dans mes entrailles des coups rageurs ; isolée dans une mer de figures, d'autres, perdue, corps attaché, corps profané, épitaphe agonisante…
Rassembler mes pensées. Réfléchir de manière claire. Réfléchir simplement. Je repousse les images, les murmures, les voix, leurs suppliques et plaintes.
Le sang perle sur ma peau.
Je pourrais utiliser mes Chains.
Le sang hurle sur ma peau.
Comment s'appellent-elles déjà ?
Je crie. Je crie mais leurs noms ne me reviennent pas.
Peu à peu, j'abandonne.
Peut-être que…
S'ils croient que je suis brisée, ils nous laisseront tranquilles. Ils laisseront Elliot tranquille. S'ils voient mon corps maculé de rouge… Alors oui, rester impuissante, mais l'être consciemment, ne pas répliquer, ne pas les tuer comme je le pourrais, et supporter en silence le fracas aveugle de leurs coups, fière, divine. Puis Elliot, comme une image persistante, incrustée dans mon esprit comme un parfum, sentir ses muscles tendus…
Je n'abandonne pas. J'attends.
Non, défends-toi.
Pourquoi ?
Vague frustration qui parcourt mes veines comme un fer rouge, puis s'estompe ; je continue à me glisser vers l'obscurité, laissant les coups s'imprimer sur ma peau ; mon corps supportera toute cette douleur. Je suis forte. Je peux rester humaine, ne pas les blesser. Je suis forte. Je peux contenir ça, me relever et me soigner sans anéantir ce qui me constitue, ma fierté, mon orgueil. La voix hurle toujours, mais je l'ignore, blottie sur moi-même, perdue dans des miroirs efflanqués, ouverts sur le reflet de ma silhouette trop mince. Puis, insidieuse, la surprise passe mes barrages et se glisse jusqu'au cœur de mon être :
Acanthe, regarde…
J'ouvre une dernière fois les yeux.
Et je comprends qu'ils sont nus, et que je suis nue aussi.
L'illusion éclate.
Mes muscles se crispent, tandis qu'un cri s'échappe de ma gorge, se fracasse contre la pierre froide ; deux mains écartent les cuisses, plus lourdes que du plomb. Et leurs figures sans haine, leurs doigts qui ne tremblent pas, leurs expressions vides… Hurlez, riez, pleurez, dites quelque chose, ressentez ! Ne fixez pas ma peau striée de pétales bleus et rouges, ne regardez pas mes seins sans désir… Sont-ils encore humains, ces trois visages impartiaux, ou simplement indifférents face aux crimes les plus inavouables ?
Ne me touchez pas, ne me touchez pas, ne me touchez…
Trois doigts me déchirent de l'intérieur.
Ressortent tachés de mon sang.
Je me crispe de douleur, brisée par un sanglot.
Une Chain. Invoquer une chaine.
Le nom s'étrangle dans ma gorge.
DEFENDS-TOI.
DEFENDS-TOI MAINTENANT, ACANTHE.
Le nom m'échappe encore une fois, remplacé par un autre, bien plus tragique.
Viol.
Moi, fille née pour dominer les cieux et faire trembler la terre, allais être violée.
Moi, traitée et purifiée bien avant ma naissance pour devenir aussi indomptable que la plaine sauvage, serait maitrisée par trois hommes.
Moi, fille élevée dans la puissance, serais brulée par l'impuissance la plus affable.
Réduite ainsi à un corps manipulable, privée de volonté, objet inanimée, inhumaine.
Le blond s'approche de moi, son intimité dressée dans sa main.
Viol.
Violée.
Femme violée.
Il s'accroupit entre mes cuisses.
Tu n'y parviendras pas.
…
Ils vont te casser, te briser et te jeter comme une poupée.
…
Tu ne peux pas te débrouiller seule. Tu es impuissante.
TAIS-TOI
Aussi fragile qu'un enfant.
TAIS-TOI
C'est comme cela que tu veux vivre, Acanthe ? Comme une faible ?
…
Heureusement que je suis là pour t'aider, moi.
Une force ancestrale se heurte à ma conscience, bouscule, noie dans les limbes mes dernières lueurs de raison. Les tuer. Les pulvériser, les réduire en ruines invisibles. Concentrer ce qu'il me reste de volonté, mobiliser le sang qui s'échappe de mon corps, oublier que je suis blessée, que je ne suis qu'une bête traquée.
Et, alors qu'il allait me pénétrer, un nom me parvient enfin.
Plus ancien que les premiers hommes.
Je le hurle à m'en déchirer les poumons :
— Schimmelreiter !
Et tout s'embrase autour de moi.
