Chapitre 10
L'Ombilic des limbes
Elliot
J'ai commencé à le ressentir alors que le soleil fermait lentement ses immenses paupières mordorées. Une pulsation différente, aussi fugace qu'une aile de colibri. Je l'ai écartée, envahi par la musique, le métal sous mes doigts, les résonnances du piano, et la douce voix de Leo qui chantonnait, épousant d'un léger mezzo-soprano les formes de la mélodie. Il se dégageait de sa peau une sensation diffuse, amère mais sincère, qui m'absorbait tout entier dans la contemplation de lui. Je sentais son corps sans le voir.
Encore aujourd'hui, nos relations s'enhardissent de cette fascination tacite, inavouée. Nous nous épongeons chacun dans le vertige de l'autre, incapable de nous définir comme être unique chaque fois que nous sommes ensemble.
Agaçant.
Leo s'étire, fait craquer ses doigts, puis se lève avec prestance, et tapote la surface polie du piano. Il allume machinalement une lampe à pétrole, le regard tourné vers le crépuscule, puis me murmure qu'il devrait rentrer. Je ne l'écoute pas, crispé sur le tabouret, les ongles enfoncés dans le velours ; la pulsation transperce mon cœur une seconde fois, plus intense, presque physique, insupportable, me laissant vulnérable, à moitié affalé sur Leo, qui avait glissé ses mains dans mon dos pour me soutenir. Son nom embrase ma gorge comme une supplique, se pose sur mes lèvres tremblantes. Acanthe. Et une sensation de danger qui appesantit l'air.
Je calme les frissons qui tiraillent ma peau, secoue la tête puis me lève à mon tour.
— Juste un vertige. Tu devrais aller saluer Acanthe avant de partir.
Il acquiesce et éteint la lampe, se déplaçant avec souplesse dans la semi-obscurité, son corps affiné par l'uniforme de Pandora. Je le suis en silence, agacé par ma propre angoisse, alors qu'une troisième plainte germe dans ma poitrine. Je revois, quelques secondes, ces nuits cauchemardesques où je m'inquiétais pour elle, ces disputes quotidiennes qui ne la tiraient pas de son indolence cotonneuse. En vérité, j'avais depuis longtemps cessé de chercher à savoir ce qu'elle est, occupé à lui enseigner l'idée de bonheur. Elle y avait gouté du bout des lèvres avant de se reculer, comme effrayée par la présence d'un monde qu'elle aurait pensé ne jamais rencontrer.
Tout ceci est absurde. Lorsque je pousserai la porte, elle sera assise et gribouillera des lignes une main posée sur son front, comme à son habitude ; traçant de sa plume habile l'esquisse de quelque devoir, penchée en avant, le dos courbé, les muscles tendus, encore alerte aux sons qui l'entourent. Elle lèvera les yeux vers moi et étirera ses lèvres de son sourire soulagé. Comme chaque dimanche.
Oui, elle sera sauve, lovée dans le cocon protecteur de notre chambre.
Alors pourquoi mes pas sont-ils si lourds ?
Les couloirs sont déserts, comme souvent à cette heure. Bien vite, Leo arrive devant la porte, me regarde avec une petite hésitation puis la pousse ; il a conscience de mon trouble, sans doute, de la quatrième pulsation qui s'égrène au creux de mes muscles. Je me faufile à sa suite dans la chambre, la respiration un peu rapide, et m'arrête au seuil de la pièce, la main posée sur son épaule.
Le bureau est vide, insolemment nimbé par une lune naissante.
Et son absence, mordante comme un poignard.
— Elle est sans doute sortie, Elliot.
— Jamais à cette heure…
Je reste immobile un moment, les pulsations serrant une nouvelle fois mes côtes, de plus en plus distinctives, insistantes comme un appel à l'aide ; sans que je ne puisse en saisir ni l'essence ni la source. Puis je tire Leo hors de la chambre, avant de la verrouiller et de retourner dans le couloir, indécis. Je connais les habitudes d'Acanthe : elle s'y accroche toujours comme à une horloge mutinée, trop fragile pour pouvoir affronter les imprévus. Et je sens la puissance de ses deux Chains écraser l'air autour de moi, se poser sur les muscles de mes bras, oppressante.
— Tu es inquiet, n'est-ce pas ?
Il devrait partir. Il le sait aussi bien que moi. Ici, il n'est rien, ni Leo Baskerville, ni Leo Nightray, simplement un étranger, et n'aura comme seule excuse, si quelqu'un l'aperçoit en dehors des couloirs, que son uniforme de Pandora. Pourtant, il reste devant moi, sans bouger, conscient de la situation, ses talons plantés dans le sol.
Je devrais aussi lui dire de retourner au manoir. Mais Acanthe, et le sourire qu'elle avait timidement retrouvé au fil des mois… Si elle le perdait une nouvelle fois, pourrait-elle de nouveau le graver sur ses lèvres un jour ?
— Il se passe quelque chose d'inhabituel, je réponds simplement.
— Et tu sais que ça la concerne ?
— Aide-moi à la chercher.
Il observe mon visage quelques secondes, puis lâche :
— Je pense que vous vous êtes liés dans l'Abysse. Ton frère adoptif nous avait dit qu'elle avait pu sentir lorsque tu étais en difficulté. C'est sans doute la même chose pour toi. Tu ressens quelque chose, n'est-ce pas ? Concentre-toi sur la sensation. Dis-moi d'où elle provient.
Je m'ouvre aux pulsations qui croissent le long de mes nerfs. Peu à peu, elles semblent s'affirmer, acquérir une substance supplémentaire, devenir plus pressantes. Le monde divague autour de moi, scindé par des ondes asymphoniques, qui s'accumulent sous mes pieds, insistantes. Un appel à l'aide. Un appel à l'aide inconscient et désespéré. Je me ressaisis, repousse la frayeur absurde qui tétanise mes muscles, puis fait glisser la clé de la chambre dans ma main et ouvre une nouvelle fois la serrure.
— Elle est presque juste en dessous de nous.
— Dans une salle au rez-de-chaussée ?
— Je pensais davantage au sous-sol.
Il acquiesce sans demander de précision. Il se souvient sans doute de notre première rencontre avec Oz et les Baskerville, de ce souterrain sombre qui nous avait alors paru si étrange, et de cette confrontation qui nous avait changés, insidieusement. Qui avait donné à notre vie ce sens si tragique, si fragile aussi, jusqu'à ce que ma mort l'achève brutalement.
Ce même souterrain où Acanthe s'était évanouie plusieurs heures…
Je pénètre dans l'obscurité de la chambre, attrape une lampe à pétrole que j'allume et règle à son minimum, puis rejoins Leo, la verrouillant de nouveau. Il passe devant moi, comme pour me protéger. Je le suis avec un goût amer au fond de la gorge : se dépêcher, se dépêcher, c'est la seule idée qui m'imprègne, chaque seconde plus pressante, plus oppressante… Et revoir le visage d'Acanthe, ses yeux accusateurs tendus vers moi, et son corps qui se décompose, sa peau qui fond le long de ses os, un ver entre ses lèvres nues, écartelées…
Puis un cri de rage glisse ses ongles contre mon cœur.
Avec cette impression terrible que tout est déjà terminé.
Je m'appuie au mur pour ne pas flancher. Non. Je peux arriver à temps. Je peux être là pour elle comme elle l'a été pour moi. Leo tourne la tête vers moi ; pour toute réponse, je m'élance vers lui, lui agrippe le bras et l'entraine dans le couloir. Une fois devant le chandelier, je lui tends la lampe et dévoile le passage, mu par des réflexes que je pensais enfouis. Puis me perds sans hésitation dans ces ténèbres pulsantes, obsédé par une seule idée : elle, elle, elle, elle, elle…
Quelque chose me hurle que j'ai trop tardé.
Je l'ignore encore.
Acanthe, juste Acanthe.
Peu à peu, cependant, je prends conscience de l'obscurité grandissante autour de moi ; tout ici semble plus oppressant que mes souvenirs, comme si chaque pierre avait gravé dans ses fondations les racines d'un tragique indicible. La lumière paraît plus faible de minute en minute. Des monstres pulsent dans les ténèbres, griffes érodant les roches et les murs. Nos pas soulèvent la poussière, sans que nous ne puissions distinguer des empreintes sur le sol. Quelque chose est étrange, mais je l'ignore, obsédé par l'idée d'Acanthe, son visage, son odeur, jusqu'à ce que Leo me tire la manche et me force à m'arrêter. Jusqu'alors resté silencieux.
— Je ne pense pas qu'elle soit ici.
J'allais faire demi-tour lorsqu'une pulsation, plus forte que toutes les autres, me retient. Je murmure d'un ton blessé :
— Avançons encore quelques mètres.
Et c'est ce que nous faisons ; toujours aucune trace d'une quelconque présence humaine, une tache de sang, une voix, des leurs, des empreintes… J'allais renoncer lorsque Leo saisit de nouveau ma manche. L'odeur me parvient au même moment : âcre et écœurante, corps éventrés, chair brûlée. Instinctivement, je serre la petite pierre gravée que je garde au fond de ma poche, et me force à avancer plus lentement, malgré mon envie de courir, de la retrouver, de la prendre dans mes bras, de caresser ses cheveux… Leo me chuchote lui aussi un « Sois prudent » mais reste derrière moi, une main posée sur mon épaule.
L'odeur s'intensifie près d'une porte en bois verni, érodée, cachée dans un renfoncement, sans poignée. Je la pousse.
Acanthe est là, assise contre un mur, seulement vêtue de ses sous-vêtements et de sa chemise noire, tremblante, dégoulinante de sang, les jambes striées jusqu'aux genoux de brûlures ouvertes, tout comme ses poignets. La peau nue de ses bras s'efface sous des hématomes bleuâtres, presque semblables à des fleurs, et les pointes brûlées de ses cheveux s'emmêlent sur ses épaules. D'une main, elle caresse un squelette calciné. Je m'élance vers elle lorsqu'elle lève la tête ; mais Leo me repousse brutalement.
Ses pupilles sont ocre.
Une étincelle de feu fuse vers Leo. La lanterne toujours dans sa main droite, il tend la gauche et commence à murmurer le nom de sa Chain. Je plaque ma paume contre sa bouche, me collant à son dos, et de mes doigts libres, serre la pierre au fond de ma poche, entaille ma peau sur ses arêtes coupantes, et laisse tomber une goutte de sang dessus pour sceller les pouvoirs de la jeune fille.
L'étincelle s'estompe à quelques centimètres de nous. Les pupilles d'Acanthe retrouvent leur couleur habituelle, mais elle reste immobile, toujours tremblante, le visage souillé de larmes, respirant comme une noyée. La fureur se déverse comme un poison dans mes veines. Trois cadavres calcifiés sur le sol, et elle, en pleurs au milieu d'eux, blessée. J'enfonce mes ongles dans ma peau, pousse Leo et viens m'accroupir à côté d'elle, effleurant de mes doigts ses joues pâles.
— Acanthe, qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Un long silence, puis elle écarte ses jambes pour dévoiler ses cuisses tachées de sang.
…
Défoncer la gueule au premier abruti qui me fera une remarque. Y compris Leo, s'il s'y met. Je ne demande que cela, qu'on me trouve une raison, puisque je suis trop faible pour en trouver une moi-même. Que je puisse enfin frapper quelque chose, éclater mes poings, épancher mon esprit et tout oublier en soignant mes écorchures.
Elle est là, immobile, allongée sous la couverture, blafarde, ses paupières agitées de petits spasmes, sa tête posée sur ses mains repliées, ses cheveux masquant l'oreiller d'un linceul de pétales devenus noirs sous l'incandescence lunaire.
Acanthe avait crié lorsque je l'avais prise dans mes bras pour la porter. Non de douleur, mais de peur. Elle avait hurlé, mais sans se débattre, comme si son corps était une extension factice et nécrosée d'elle-même. Qu'elle se fichait de tout. Nous veillons sur elle, mais veillons-nous sur plus qu'une enveloppe désormais inerte ?
Le battant de la porte commence à craquer sous mes coups. Je le frappe sans penser, animé par une fureur sourde, aveugle, haineuse. Acanthe. N'avoir pas pu la protéger. Être arrivé trop tard, devoir contempler son corps moucheté de sang et d'hématomes, immobile, le cœur posé sur mes lèvres.
Et pourtant, quelque part au fond de moi, du dégout.
En voyant ses pupilles ocre, j'avais juste voulu vomir.
Terrifié, renversé par une puissance ancestrale qui n'aurait jamais dû connaitre ce monde.
J'avais voulu croire qu'elle pouvait n'être qu'une adolescente plus ou moins normale. J'avais voulu l'aimer simplement, malgré ses deux Chains, malgré les ombres qu'elle tire derrière elle, comme une traine de mariée. Mais cette scène horrifique, les corps brulés, le cadavre qu'elle caressait de ses doigts fins, je ne peux les imputer à ses seuls monstres. Il y a quelque chose de dangereux en elle. Une volonté obscure, sous ses paupières diaphanes et son air innocent. Quelque chose qui l'avait poussée à tuer.
Quelque chose qui l'éloignera de moi, inexorablement.
Une paume frôle la mienne, la retire de la porte. Je me laisse faire. Leo prend mon visage en coupe dans ses mains, et me chuchote :
— Ça ne sert à rien. Tu ne peux plus rien changer, à présent.
Il s'approche du lit, ses pas effleurant les éclats de lune lovés sur le sol, silencieux, plus calme que le Leo que je connaissais, et s'immobilise près d'Acanthe. Le monde dans lequel j'ai grandi n'existe plus. Écrasé, brisé, broyé dans les dernières plaintes de mes frères et de ma sœur. Les Nightray, ma famille… nous ne sommes plus qu'une ombre. Acanthe m'a protégé trop longtemps. Maintenant, tout peut m'atteindre. L'écume qui envahit ma gorge, le sable noir à perte de vue – la vérité a une saveur amère.
— Pauvre fille…
Leo s'est de nouveau approché de moi, ponctuant son murmure d'une voix compatissante. Il regarde le lit quelques secondes, puis reprend, un peu plus bas :
— Dis-moi, qu'est-ce que tu as appris sur elle ? Qui est-elle ? Combien a-t-elle de Chains exactement ?
— … Quoi ?
— Ne fais pas l'imbécile. Tu sais aussi bien que moi qu'il ne s'agit pas uniquement d'Hieratus, et qu'elle possède plusieurs contrats, même si j'ignore comment elle a pu les passer. Je l'ai remarqué à Sablier, lorsque je suis allé voir en personne l'endroit où vous avez combattu. Pour se débarrasser de la Chain ennemie, Acanthe a envoyé Hieratus repérer et tuer son contractant, et ça, nous l'avons compris avec les marques de morsure. Mais les traces de combat démontrent aussi la présence de deux Chains sur la place, et elle ne t'aurait pas laissé évanoui sans protection… Il y avait une Chain qui te protégeait, et une autre qui traquait le contractant.
« À Sablier, personne n'a vu de feu, et il n'y avait pas trace d'un incendie. Mais tout à l'heure, les corps ont été carbonisés, et l'origine n'était pas naturelle : les murs ont été épargnés par les flammes, tout comme Acanthe. Et tu as senti le pouvoir, comme moi ; il est très différent des autres, plus puissant, plus "ancestral". Ce n'est pas la même Chain qui a infligé ces blessures que celles de Sablier.
"Alors, je te le redemande. Combien a-t-elle de Chains ? Qui est-elle ?
— Je…
Finalement, je ne sais rien d'elle. Le constat me glace, froid comme une lame de poignard qui se poserait sur ma gorge. Le symbole, Hieratus, Seven, c'est à peu près tout ce que je pourrais en dire ; le reste n'est que des suppositions, des intuitions déduites de son visage fermé ou d'une once de sourire. Avait-elle…
— La seule chose que je sais, c'est que sa deuxième Chain s'appelle Seven.
Non, j'ai encore faux. Acanthe, je la connais. Je connais ses sourires tristes lorsqu'elle repense à son passé, mais l'éclat joyeux qui hurle dans ses yeux quand elle reparle de sa mère, je connais sa manière acharnée de travailler, le dos tendu et les doigts pliés, je connais sa fureur, sa folie réprimée, sa gentillesse masquée, son humour cynique et sa sensibilité exubérante.
— … Et qu'elle n'est pas dangereuse. Elle ne nous fera pas de mal. Ni à moi, ni aux familles ducales. À bien des égards, elle est juste une adolescente.
Leo soupire, plantant son regard dans les siens – les lumières dorées de ses yeux…
— Tu n'as pas compris la situation. L'affaire ne se limite pas aux seules familles ducales, elle est aussi sous la charge de Pandora. Ce n'est pas leur sureté qui est en jeu ; c'est l'Abysse, encore l'Abysse. Nous ne vous avons pas envoyé ici parce que tu devais poursuivre tes études et que tu avais besoin d'un garde du corps puissant ; nous ne savons même pas encore si la Volonté en a réellement après toi. Nous voulions surtout maintenir Acanthe dans une autre prison, parce que nous pensions qu'elle était capable de s'échapper de celle de Pandora. Raven peut bien contenir le pouvoir d'une Chain, mais combien de temps pourrait-il tenir face à la pression continue de deux Chains puissantes ? Nous vous avons enfermé dans un milieu presque enfantin pour que tu réveilles en elle des sentiments qu'elle ne peut désormais abandonner, et qui la poussent à rester ici, avec toi.
« Mais la situation devient de plus en plus préoccupante. Nous n'avons trouvé que peu d'informations ; quelques occurrences mythiques sur une Chain ressemblant à Hieratus, et c'est à peu près tout. Le symbole que Mathieu nous a envoyé réfère à une religion qui se pratiquait aux Premiers Âges, et éteinte depuis plusieurs milliers d'années. Et les maisons ducales s'impatientent, demandent à ce que l'on l'emprisonne, la plongions dans le coma et l'examinions. Ils ont peur des conséquences de sa présence ici : si la Volonté la veut vraiment comme corps, ils pensent qu'elle peut provoquer des catastrophes sans précédent. Et ils sont parfaitement conscients que nous ne pouvons pas la tuer, parce que cela reviendrait justement à envoyer les vœux de la Volonté : elle pourrait sans doute ressusciter Acanthe au cœur de l'Abysse une seconde fois…
« La maison Rainsworth, plus particulièrement, essaie de faire pression sur nous pour que nous la capturions, et commence à s'impatienter. La maison Barma ne s'est pas prononcée, mais je crains qu'elle ne s'allie avec les Rainsworth. Gilbert te soutient encore, tout comme les Vessalius, pour le moment. Cependant, si la situation s'éternise, nous irons droit au conflit armé. Ils en ont conscience, et ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne songent réellement à emprisonner Acanthe… Et Pandora ne peut rien faire, puisque nous comptons trop de membres des maisons ducales dans nos rangs pour agir dans leur dos.
De mémoire, Leo n'a jamais parlé si longtemps. Il n'aurait jamais dû me dire ces informations, sans doute. Mais j'ai été si idiot, de croire qu'on nous accordait un moment de paix sans arrière-pensée… Acanthe, réduite à un cobaye, sujet d'expérience indolent… Je ne veux pas provoquer ça. Je ne veux pas la voir asservie. Je ne veux pas…
Peu importe qui elle est.
Je laisse flotter un long silence, incapable de m'ôter de l'esprit ses pupilles ocre, puis demande avec douceur :
— Pourquoi me dis-tu tout cela ?
— Parce que tu l'aimes.
Maudite soit sa perspicacité. Je me tourne vers elle, son corps mince blotti sur les draps, ses paupières éparpillées, spasmatiques, ses tremblements, ses cheveux rebelles. Il précise en chuchotant :
— Elle n'est pas en état de prendre une décision elle-même. Tu dois le faire pour elle, en toute connaissance de cause. Parce que tu es sans doute son unique allié dans ce monde.
Je ne peux pas l'aider sans savoir qui elle est, et elle ne peut plus rester ici, dans ce lycée, malade. Violée… Il lui faudrait un médecin, du repos, de la confiance. Les seules choses que je ne peux pas lui offrir. Malgré la puissance de ma famille, malgré la renommée de mon nom, malgré ma fierté, je ne peux rien lui offrir, en vérité.
— Et pour les trois enfoirés qui…
— Je vais faire disparaitre les corps. Personne ne les trouvera.
— Comment tu…
— On a des agents de Pandora, ici.
Puis la seule décision possible s'est imposée à moi, évidente.
— Je vais la ramener au manoir, dès demain matin. Arrange-toi pour me mander une calèche, et pour qu'un médecin soit près là-haut. S'il te plait. Je reste avec elle cette nuit.
Il acquiesce, puis s'excuse et sort de la pièce, sans doute pour se préparer. Je m'approche du lit et m'assieds sur les draps, en prenant bien garde à ne pas l'effleurer : elle doit sans doute garder sur sa peau un souvenir amer du viol. Je voudrais lui apprendre à m'aimer, mais pourrait-elle le supporter, maintenant ?
Si quelqu'un tente de l'emprisonner une nouvelle fois, je la libérerai.
C'est le seul serment que je puisse faire, face à la lune : je la libérerai.
