Je tiens à m'excuser du retard non prévu de ce chapitre : j'ai eu pas mal de travail, pas mal de soucis personnels aussi, donc j'ai préféré travailler un peu plus longtemps dessus que de le bâcler et d'empiéter sur mes déjà pas assez nombreuses heures de sommeil. Je vous annonce aussi que, retard oblige, et avec les fêtes qui approchent, le prochain chapitre sera posté non pas le 21, mais le 27 ou le 28.

Bonne lecture et bonnes fêtes à tous !


Chapitre 11
Si on marchait jusqu'à demain


Elliot


Elles se ressemblent toutes, la peau pâle, le visage caché par des boucles brunes ou blondes, engoncées dans leurs costumes noirs ; et, si elles détournent le regard lorsque je passe, leurs chuchotements atroces se répercutent sur les murs, se frayent un chemin jusque ma conscience, écho parfait des reproches que je traine à mes chevilles comme des chaines humaines.

« Elle a dû l'envouter ou lui jeter un sort, il refuse de la laisser… »
« Je ne pense même pas que ce soit un être humain… »
« Certains disent qu'elle se transforme en monstre la nuit ! »
« Elle dévore les enfants à la pleine lune, je pense… »
« Elle doit être vraiment dangereuse pour préoccuper tant les ducs ! Je ne trainerais plus dans les couloirs la nuit… »

Qu'elles se taisent. Elles ne savent rien. Je voudrais presque les frapper, ou dégainer mon épée et laisser sur leur visage la marque physique du mensonge… Elles pensent que je ne les entends pas, et je ne devrais pas les entendre ; mais mon ouïe semble s'être développée durant les derniers jours, comme pour mélanger dans mon cerveau des insultes infondées, et me faire fondre une once de folie sur ma langue…

Tous désapprouvent ma conduite… Ils ne savent rien. Je n'ai plus rien à perdre, sinon elle.

« Ils devraient l'assassiner sans tarder davantage… »

Serrer les poings, ne rien dire, se comporter comme une parfaite marionnette, rester inexpressif face aux paroles les plus atroces. J'atteins la lourde porte de chêne, la pousse pour passer le seuil, et la verrouille derrière moi avec douceur, inspirant l'odeur suave des chrysanthèmes qui étouffent la chambre. Écarlates ces chrysanthèmes, bouquet sanglant. Fanées aussi, alors que leur nom même représente l'éternité…

Elle est assise sur le lit, tournée vers la fenêtre, face à notre jardin couvert de neige, les cheveux emmêlés, la peau de ses bras nus sale, immobile, les mains crispées sur le matelas, plus maigre que jamais. De dos, elle ressemble à une jeune adolescente, une petite fille fragile et perdue, privée de ses repères.

— Je suis là, Acanthe.

Elle ne me répond pas et se contente de hausser les épaules, désinvolte. Acanthe ne parle plus. Une poupée brisée, une marionnette sans fil, voilà les seuls résidus de sa fierté tranquille. Pourtant, elle n'est pas amorphe, en réalité. Elle refuse qu'une servante la touche, et s'occupe d'elle-même sans conviction, se montre à l'heure des repas, se lave à une heure raisonnable, se lève pour étirer et entretenir ses muscles endoloris. C'est tout ce qui la résume, désormais : un corps et des actions banales, vides de sens.

Je m'approche avec douceur, pose une main sur le lit.

— Je suis désolé d'insister encore, Acanthe, mais… Il faut que tu nous dises quelque chose. Vraiment. Ça fait déjà une semaine. Gilbert assure les négociations, mais la santé de Sheryl se détériore et sa famille devient plus impatiente de jour en jour.

Quand nous étions revenus au manoir, deux serviteurs de la maison Rainsworth, accompagnés d'un officier de Pandora, avaient essayé de me l'arracher, mais s'étaient éclipsés lorsque Gilbert était venu m'accueillir. Tentative qu'ils ont depuis renouvelée une fois, au cœur de la nuit, et qui n'a avorté que sous la menace imprévisible de mon épée (chaque soir, je me glisse dans sa chambre pour la veiller...) Et, chaque jour un peu plus, je deviens incapable de dormir sans sentir ma lame noire posée près de moi.

Acanthe reste silencieuse. Comme toujours.

— Je ne sais pas si tu as conscience de la situation, mais elle empire de jour en jour. Tout s'étiole. Les maisons ducales se décomposent. Le pays n'en subit pas encore les conséquences, mais… cette histoire est bien trop importante. Nous pourrions même aller vers un affrontement armé ! Nous voulons t'aider, Acanthe : nous avons besoin d'informations sur qui tu es, sur ce que tu sais, sur la Volonté, sur l'Abysse. J'ai besoin d'informations pour te mettre hors de danger.

J'ai besoin que, je veux que… Ce je, à qui correspond-il réellement ? Tout n'est plus que nous, désormais. Acanthe, ombre furtive, cachée derrière les rideaux d'une maison calcinée ; Elliot Nightray, juste une silhouette vaguement humaine, rampant sur les ruines de son foyer. Tout s'est évaporé dans le seul reflet de son corps, en vérité : ma fierté, mon orgueil, ma famille. Nightray, un nom prétexte, un nom martyr, supplicié par un amour improbable. Un nom que je ne suis plus digne de porter, par sa faute.

Acanthe. Qu'elle soit maudite.
Dans un sens, elle l'est déjà…

Elle tourne un peu la tête vers moi, sans me regarder, dévoilant l'esquisse d'un nez, d'une bouche entrouverte. L'odeur des chrysanthèmes se fait plus lourde. J'insiste encore, ma main serrée sur le drap.

— Je ne te demande pas ça pour moi. Si tu ne veux pas me dire… Alors, fais-le au moins pour toi, pour sauver ta peau. Tes pouvoirs sont de nouveaux scellés. Tu ne vas pas pouvoir t'en sortir par la force, pas cette fois...

Elle reste totalement amorphe, plongée dans cet état de semi-conscience.
Quelque chose en elle s'est détruit ce dimanche-là.
Brisé, puis éparpillé comme des cendres d'un mourant.

Mais le plus atroce est de voir une douleur grandir en elle sans qu'elle ne lui résiste, une mauvaise herbe, une plante insidieuse qui broiera peu à peu les derniers sentiments qu'elle éprouve, les sensations qui la fondent en tant que femme et en tant qu'humain.

Je me souviens encore de ces yeux ocre.
Antiques et puissants comme un océan millénaire.
Haineux, malsains, bouquet de nerfs tiraillés.
Une créature dangereuse, une Chain, une folie qui va jusqu'à la carboniser, elle.
Et elle, elle ne se bat pas. Elle s'abandonne.

— Bon sang, Acanthe, réagis !

Instinctivement, je contourne le lit et je m'approche d'elle, saisis son visage entre mes mains. Elle hurle brusquement, se débat, griffe ma joue : puis se recule soudain, effrayée par le sang qui coule entre mes doigts. Je ne bouge pas. Je n'en ai plus la force. Elle me fixe quelques secondes, puis ouvre la bouche, et articule, d'une voix faible, hésitante :

— Dé… so… lée…

Elle se recroqueville contre le sommier. Je m'approche d'elle, lui murmure de se laisser faire, puis l'allonge et la glisse sous ses draps, un oreiller posé sous sa nuque ; elle ferme les yeux. Je m'appuie un moment contre le mur, avant de la rejoindre, de l'autre côté du lit, gardant le plus de distance possible pour ne pas la toucher.

Il n'y aura pas de nous.


...


Il y a tant de mes souvenirs étouffés sous la neige. Je voudrais tirer le châle blanc qui recouvre les arbres et le sol, pour dévoiler la balançoire sur laquelle je jouais avec Gilbert et Vincent, les étendues gazonneuses où je m'entrainais à l'épée, les parterres coloriés de fleurs dont j'apprenais chaque nom… Ma mémoire se déploie autour de moi, se cherche, mais ne trouve que des fragments atrophiés, ça et là, des monceaux de futur. Je voudrais y amener Acanthe et l'embrasser sous une branche, pour lui montrer la beauté et la grandeur de ces lieux pourrissants, pour me convaincre que nous pouvons fonder un avenir dans malgré nos passés.

Oz me suit depuis plusieurs minutes, hésitant, découvrant sans doute ce jardin comme il ne l'avait jamais vu. Je lève la tête vers le ciel gris, les yeux fermés. Ses pas s'arrêtent dans un froissement d'étoffe. Il reste debout, derrière moi, immobile de longues secondes, puis murmure mon nom d'une voix triste.

Oz avait changé, inévitablement.

Je m'en étais aperçu alors que tombaient les premières neiges de décembre. Auparavant, son sourire, sa posture, ses facéties – sa façon même de s'exprimer ! – me semblaient identiques, comme si ces deux maudites années ne s'étaient pas écoulées ; je sentais encore languir dans ma gorge les surnoms qui nous étaient si naturels à cette époque : « nabot », « imbécile » ; et que nous lancions comme des hésitations. La peur de voir naitre une amitié qui n'aurait jamais dû exister...

Mais il y avait quelque chose en plus, des gestes plus courts, avortés, quelques sourires discrets qui se finissaient dans un rictus triste, des pas moins espiègles. Il parait porter sur ses épaules, non pas une peine mal cicatrisée, mais l'écho, la résonnance d'un spectre à l'agonie. Comme une chose misérable qui se serait condamnée à vivre comme un parasite, les griffes agrippées à sa colonne vertébrale.

Il demeure néanmoins fidèle à lui-même, agaçant, semblable à un enfant, et si adulte derrière ses façades. Cet aspect que j'avais remarqué trop tard, mais qui s'intègre désormais dans une démarche assurée, un dos plus droit. Cet aspect qui fond peu à peu sur la neige.

Oz peut me comprendre.

— Elliot… Qu'est-ce que tu fais là ?
— Je voudrais l'amener ici, et l'embrasser.
— Elle ressemble à Echo…

Je me tourne vers lui. Il est planté à quelques pas de moi, emmitouflé dans un manteau émeraude trop grand pour lui, le visage levé vers le ciel, le nez caché par une échappe rouge, ses lunettes de lecture couvertes de flocon. Echo. C'était donc Echo, le spectre. Oui, elles se ressemblent. Petites, le corps fragile, la voix froide, mais ranimées par leurs prunelles, plus vives que des flammes, qui contemplent un ailleurs au-delà de l'Abysse. Des fleurs qui se fanent à la simple évocation du bonheur, persuadées que leur horizon désolé est le seul qu'elles méritent.

Echo a disparu, comme Vincent. Jusque-là, je n'ai même presque pas pensé à elle...

— Echo est…
— Morte.
— Désolé.

Sa mort était l'hypothèse la plus probable, tout comme celle de Vincent – je le sais depuis ma « résurrection », mais je n'avais jamais essayé de le confirmer, par crainte. Echo… Je déposerais une fleur sur sa tombe, en souvenir de sa présence, de sa persévérance auprès de mon frère, de ses sourires timides. Et j'empêcherais Acanthe de suivre le même chemin. Bien que le « nous » soit le plus incertain des avenirs.

— Je la protégerais, comme j'aurais dû protéger Echo. Tu m'entends ? Je la protégerais !
— Je sais, nabot…

Nous restons tous les deux immobiles sous la neige, yeux émeraude et bleu électriques entrelacés. Puis il lève son bras, poing fermé, et je viens doucement heurter le mien sur sa peau pâle. Comme une autre fois, il y a deux années… Et, dans ce geste muet, nous nous promettons de la protéger, quoiqu'il puisse nous en couter.



Des pages, des pages et des pages vides de sens. La bibliothèque elle-même est si sombre… Je pose mes mains sur un reliure et étire mes bras par-dessus le dossier, fixant des mots que j'ai déjà lus des dizaines de fois. Une information de plus, une seule...dice de plus, un seul…

Leo louvoie entre les étagères, observant chaque titre et en notant certains sur un parchemin qu'il tient dans son poing fermé. Il fait tout ceci pour moi, je le sais. La plupart des membres de Pandora ne s'occupent pas d'Acanthe, ou plutôt : ils l'ignorent, dédaignent avec un sourire la précarité de la situation, parfois affiliés au service de quelque famille influençable, parfois seulement désireux d'éviter les conflits inutiles.

Pourrait-on aller vers la rupture d'accord économique, voire vers la guerre ? En théorie, les quatre maisons ducales possèdent un unique corps d'armée, commun. En pratique… Ces leçons de paix qu'on me promulguait durant mon enfance, ces traités dont j'avais appris chaque phrase comme si elle m'était vitale… Tout cela me semble si loin. Et l'amour lové en moi, qui s'épanche dans mes veines comme un poison, pourrait-il, à lui seul, renverser l'ordre de ce pays ?

Acanthe et moi pourrions nous détruire un siècle de sénrénité, et attiser la rancoeur qui sommeille dans le cœur de nos familles depuis tant d'années ?

Tout est une course, en réalité, une simple course. Trouver la vérité avant qu'elle ne nous éclate au visage. Acanthe refuse de parler ; Gilbert ne semble la protéger que pour moi. Comme si le monde tournait autour de nous, comme si, par notre « résurrection », nous bouleverserons tout ce qui a été construit pendant notre absence. Et cette idée absurde qui m'avait traversé l'esprit…

Je l'aime. Je l'aime, mais nous n'avons aucun futur.
Comme ma famille, ma noblesse, ma fierté, comme tout ce qui constituait mon être.

Leo s'approche en silence. Il pose sur la pile déjà conséquente un nouveau livre, dardant sur mon visage un regard exaspéré.

— On a épluché ces livres plusieurs fois, Elliot. Ça ne changera rien. Nous devons trouver des informations le plus vite possible, et ce n'est pas en ressassant sans cesse les mêmes phrases que nous pourrons résoudre la situation…
— Et comment
comptes-tu la résoudre, alors ? En observant le ciel ?

Il se tait. Je repousse un peu ma chaise pour croiser mes jambes, feuilletant d'une main ces notes que je connais par cœur.

— Récapitulons. De ses trois Chains, nous n'avons trouvé que deux références néerlandaises sur Hieratus. Une légende vieille de deux millénaires, qui la décrit comme un monstre asservissant des âmes humaines, vaincu par un héros local ; et ce texte mystique de Bloemart, où elle prend la forme d'une sainte guérisseuse ramenée à la vie sous la forme d'un serpent. Ce que je ne comprends pas, c'est que ces légendes s'apparentent à celles qui concernent Chain, alors que nous sommes le seul pays, en dehors de quelques groupes religieux éparpillés, à reconnaître l'existence de l'Abysse…
— Ce n'est pas si étonnant. Les mythes, même les plus folkloriques, peuvent très bien puiser dans des faits réels qui se colportent au-delà des frontières. Là où l'histoire devient étrange, c'est que nos plus vieilles archives ne mentionnent aucune Chain ressemblant à Hieratus, de près ou de loin…
— Une légende transmise au-delà des frontières, mais dont on ne trouverait aucune trace à l'intérieur du pays d'origine ?
— C'est l'idée.

Une légende sur l'Abysse tirée d'un pays étranger… Non. Il nous manque un lien, une connexion essentielle. J'ébouriffe distraitement mes cheveux.

— La mère d'Acanthe était néerlandaise. C'est sans doute une coïncidence, mais…
— Je ne pense pas que ce soit une coïncidence. Pas avec le peu d'information dont nous disposons sur Liège, et sur le mythe. Les deux livres sont des traductions, pas des originaux.
— Et puis quoi ? Sa mère lui aurait fait passer un contrat avec une Chain issue des légendes ?
— Dans cette affaire, tout tourne autour des légendes, Elliot.

Je me fige sur la chaise, décroisant les jambes avec lenteur, fixant son visage. Cette connexion qui nous échappe depuis une semaine, ce lien logique impénétrable, s'impose soudain à nous comme une évidence. Je murmure :

— Elle n'était pas simplement une fille normale qui aurait découvert l'Abysse et aurait passé un contrat avec une Chain, pour se protéger ou se venger de quelque chose…
— Sa mère devait être une femme cultivée, voire une chercheuse. Il ne serait pas impossible qu'elle ait eu connaissance de ces mythes, et qu'elle ait encouragé sa fille. Tu m'avais dit qu'elle en parlait avec un mélange de crainte et d'amour…

Il saisit mes notes, les parcourt avec lenteur, fronçant les sourcils. L'air se fait plus lourd, autour de nous, comme si nous avancions vers l'aube d'un secret qui n'aurait jamais dû être révélé. Enfin, Leo se laisse retomber contre son dossier :

— Ce symbole…
— Celui que nous avons trouvé avec Mathieu, la dague effeuillée ?
— Il représente les rites d'un groupe religieux des Premiers Âges, les Abyssiens...
— Tu veux dire…
— Qui sont les premiers à avoir évoqué l'Abysse, il y a deux mille ans.

Je ne veux pas comprendre. Je ne veux pas voir s'écrouler mes dernières attaches, même si je connais leur fragilité, même si 'elles sont seulement un ersatz de mon orgueil. Pourtant, je le sais : nous ne pouvons plus le nier, désormais.

— Pour qu'elle réagisse comme ça à un tel symbole, qu'elle possède une Chain issue des vieilles légendes, Elliot, c'est qu'il y a en cette fille, consciemment ou non, quelque chose de bien plus puissant que de simples Chains, et qu'une somme de coïncidences. Une malédiction gravée dans son âme, ou une modification contre nature. Elle est dangereuse, beaucoup plus que ce que nous avions imaginé ; et la clé de ce danger se trouve dans son passé, sans doute dans les souvenirs de sa mère.
« Je ne peux plus le cacher de Pandora… Nous devrons l'interroger. De gré ou de force.
— Mais enfin, comment veux-tu faire cracher le morceau à une fille traumatisée par son viol ?
— Par la souffrance physique, s'il le faut.

J'aurais dû bondir sur Leo, le gifler, le renverser, le plaquer contre le sol, et lui crier de ne pas toucher à la femme que j'aime, de ne pas la blesser davantage. Deux ans plus tôt, je l'aurais sans doute fait. Mais pourtant… Dans la situation actuelle, essayer de la préserver pourrait déclencher des évènements, des complots bien plus néfastes pour elle…

Je ne les laisserais pas la blesser.
Je la blesserai moi-même pour éviter ça, s'il le faut.

Le souvenir de ses pupilles ocre revient me hanter, comme une dernière réminiscence. Je le repousse, me lève et transperce du regard les yeux dorés de Leo, murmurant d'un ton beaucoup trop triste :

— J'ai une meilleure idée. Nous allons libérer ses Chains et les forcer à parler pour elle.


Ada


Je me souviens parfaitement de la dernière fois où j'avais approché le manoir. De ce jour où je m'étais cachée dans un arbre, retrouvant les vieux réflexes de mes jeux avec Oz, et avait observé, par une fenêtre, les ruines de tout ce qu'avait connu Vince. Les pas sourds de son frère, les murs uniformes, dénudés de leur décoration fastueuse, les visages atterrés des serviteurs qui s'affairaient sans énergie réelle.

Il n'y avait ici plus rien pour lui. Non qu'il soit attiré par la richesse de sa famille adoptive, ni qu'il possède quelque affection envers les Nightray mais il avait disséminé dans les couloirs de ce manoir les frontières qui l'empêchaient de sombrer dans la folie, de détruire complètement son existence dans la prétendue honte et souillure de sa naissance. Tout avait disparu avec Elliot ; son corps supplicié, bordé de sang, abandonné sur le sol, avait impitoyablement éteint les dernières lueurs qui le maintenaient hors des ténèbres.

Elliot, toujours Elliot.

Il y avait eu ce jour où j'avais étreint Vince, éperdue d'amour et de d'espoir, déboussolée par les catastrophes qui s'accumulaient autour de moi, mue par un instinct profondément humain. Je me souviens de tout, mais avec une mémoire flouée, presque onirique. Je marchais là, frappait le sol de mes chaussures trop lourdes, avec comme seule idée de le sauver, de lui vouer ma vie… Et lorsque je l'avais vu, agenouillé au bord d'un gouffre aux ombres grouillantes, j'avais avancé sans peur, insensible à la Chain cauchemardesque qui me menaçait ; jusqu'à pouvoir le prendre dans mes bras et retirer de son cœur les épines de son insensibilité, forgées – je l'ai appris plus tard – dans les racines mêmes de son enfance.

J'ai tellement grandi depuis ; et pourtant, quelque chose en moi cède à la jeune fille que j'étais, à son optimisme qui me semble si naturel, alors que ce monde pourrait s'effondrer de nouveau. Cette fois, je ferais quelque chose avant qu'il ne soit trop tard, avant que je ne puisse plus sauver l'homme que j'aime. Car tout ce qu'Elliot et Acanthe ont touché se nécrosera.

« Tu es prêt, Yamane ? »
Un vague ronronnement affirmatif.

Un homme m'attend près du portail, sa main posée sur le pistolet à l'intérieur de la veste. Je souris et dénoue le châle qui retient mes mèches blondes, tendant ma paume vers lui :

— Je suis Ada Vessalius.